Traversée de la Jungfrau par neige fraîche. Descente par la route du Guggi

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Par Heinrich Gentinetta.

( Descente par la route du Guggi. ) Le Dr Ferdinand Springer de Berlin, vétéran de la section de Berne du C.A.S., et moi-même nous trouvons pour la quatrième fois ( soit deux fois avec Hans Stoller de Kandersteg et deux fois avec mon frère cadet Alex ) au Jungfraujoch, pour descendre par la route de Guggi. Par trois fois le mauvais temps nous avait fait battre en retraite, mais cette fois-là, du 27 au 28 août 1931, l' entreprise devait réussir, car le baromètre est favorable et le vent souffle du nord-nord-ouest.

Nous ne sommes cependant pas sans quelque inquiétude: après des semaines de chutes de neige extraordinaires, il était encore tombé pas mal de neige fraîche trois jours auparavant; au Joch même il y en avait 40 centimètres et, plus haut, probablement bien davantage. A notre demande téléphonique, les guides du Joch nous avaient répondu que la route de Guggi était sans doute praticable. Cependant, arrivés au Joch, nous devons constater que les guides eux-mêmes sont d' opinions divergentes. Les uns pensent que la chose est faisable — fût-elle même ardue et de longue duréed' autres sont dans le doute et préféreraient nous déconseiller cette course; d' autres enfin pensent bien faire en nous recommandant de prendre encore un guide du Joch, proposition que nous écartons d' emblée. Il ressort néanmoins de tout cela que l' entreprise n' est pas aussi simple que nous le pensions. Ce qui nous donne encore à réfléchir c' est la circonstance que depuis plus d' une semaine aucune ascension de la Jungfrau n' a été tentée, pas même par la voie usuelle. Les guides bernois estimaient-ils que la neige fraîche était trop abondante? Redoutaient-ils des avalanches? Pourtant ils nous avaient déclare par téléphone qu' il n' y avait pas danger d' avalanches. Le soir, néanmoins, notre fidèle et attentionné collègue Fritz Fuchs nous avertit expressément que la plus grande prudence était de rigueur sur diverses pentes escarpées. Quelques autres groupes sont annoncés pour le 28, mais ils ne veulent partir qu' à l' aube. Pour nous c' est trop tard, aussi n' avons pas d' autre alternative que d' affronter les fatigues inévitables pour ouvrir la voie habituelle.

Sous un ciel sans nuages et une pleine lune resplendissante, le 28 août, peu avant 3 heures du matin, nous quittons l' hospitalier Berghaus. Peu après la descente sur le glacier de la Jungfrau, nous commençons à patauger dans la neige. Nous engageons crânement la lutte avec la neige fraîche qui nous entrave, mais dès les dix premières minutes nous réalisons que si le succès devait nous favoriser, la lutte n' en serait pas moins dure, âpre et longue. Déjà là, en bas, sur le glacier libre et plat, nous enfonçons jusqu' aux genoux et parfois même plus profondément encore. Plus nous avançons dans la combe et grimpons, plus la masse poudreuse est profonde. Le pire est que, par places, cette neige épaisse présente une surface trompeuse et assez résistante pour empêcher de glisser la jambe en avant, mais néanmoins trop faible pour porter le poids du corps. Quel est le montagnard entraîné qui n' est pas familiarisé avec la corvée qui consiste à patauger dans la neige et à démolir les corniches? Pour faire le moindre pas en avant, il s' agit de sortir sa jambe de la trace profonde et molle, de poser le pied sur la couche de neige, puis de se hausser sur cette jambe, c'est-à-dire soulever le poids de son corps et du rucksack qui, dans la règle, n' est pas précisément léger; mais déjà pendant que l'on se hisse, la couche insidieuse s' effondre et l'on s' enfonce de nouveau pour recommencer, sans presque plus de succès, le même effort avec l' autre jambe. C' est là ce que nous avons expérimenté pendant des heures. Par bonheur, nous pouvions nous relayer, mon frère et moi; il est probable que ni l' un ni l' autre nous n' aurions pu y arriver seuls. De marcher derrière celui qui ouvre la voie constitue chaque fois un repos, même quand le troisième voit ses souliers se remplir copieusement de neige. Dans la combe qui descend du Rottalsattel, nous nous trouvons dans l' ombre de la lune dans un pâle demi-jour, un crépuscule fallacieux. Lorsque nous atteignons la pente, en somme la plus abrupte, il est déjà 5 heures. Les lumières ternes du Berg- et Touristenhaus tout proche nous saluent, nos collègues là-bas se mettent aussi en route; à la lueur blafarde de la lune, qui pâlit peu à peu, et de l' aube naissante, nous voyons quelques groupes, simples taches grises, descendre sur le glacier et se mouvoir sur la piste que nous avons tracée. Par bonheur, nous pouvons avancer un bout sur un éboulement de glace tombé ces derniers jours ou une avalanche que recouvre seule une mince couche de neige. Là nous enfonçons moins, sauf lorsqu' en tâtonnant du pied nous nous engageons entre deux glaçons dans un trou; alors nous enfonçons inévitablement qu' à l' abdomen dans cette blancheur immaculée. L' échelle sur la rimaie est littéralement bouchée par la neige. Alex la dégage en partie et, lentement, se fraie péniblement un passage jusqu' au bord supérieur de la rimaie. De là, le terrain est de plus en plus escarpé et nous avançons avec une lenteur incroyable. La neige, amassée ici par le vent, ensevelit notre pionnier jusqu' aux hanches; il se trouve quasi dans l' impossibilité de soulever son pied pour faire un pas en avant. Nous nous relayons à plusieurs reprises pour ouvrir la voie. De plus, en entaillant en coupant la pente, il y a quelque danger d' avalanche. Ce qui est certain, c' est que, précisément à cause de ce risque, je n' aurais pas osé aborder ladite pente, si les guides du Joch à qui ces endroits sont très familiers ne nous avaient rassurés et s' ils n' en avaient pas eux-mêmes tenté l' ascension le jour même. Néanmoins, par mesure de prudence, nous escaladons l' escarpement dans le sens vertical, aussi loin que possible, dans la direction de l' arête du Rottalhorn. Ce n' est que droit au pied de son roc culminant, là où le versant perd sa raideur maximum, que nous traversons vers le Rottalsattel. Les autres groupes se sont entre temps rapprochés insensiblement de nous, et le premier, sous la direction de Fritz Steuri père, vient nous rejoindre et se charge de la corvée pour la courte montée qui reste à faire qu' au Sattel. Nous ne l' en empêchons certes pas!

Il est déjà 7 h. % et nous ne sommes qu' au Sattel, déjà pas mal fourbus. La bise ayant chassé la neige, la montée devient dès lors facile et agréable; elle constitue plutôt un délassement par rapport aux fatigues endurées jusque-là. C' est alors seulement que nous pouvons prêter quelque attention au panorama étendu et à la vue splendide qui s' offrent à nos yeux. Vers le sud, l' ouest et l' est, pas le moindre vestige de nuage ne voile la vue à nos regards scrutateurs et avides. Toute la gigantesque chaîne, de Chamonix aux Alpes Grisonnes, se présente à notre vue ivre de clarté, dans une fraîcheur virginale et une beauté incomparable. Tous les sommets, dents, croupes et dômes, même ceux de moins de 3000 m ., sont recouverts de neige fraîche. Il semble que, pendant la nuit, une main géante se soit plu à retourner le globe pour le tremper dans une cuve immense remplie de crème fouettée, laquelle aurait adhéré aux montagnes. Le tout est illuminé et doré par un soleil d' août des plus radieux. Au-dessus de ce superbe tableau s' étend la voûte céleste, sereine et du plus beau bleu foncé. De fait, la montée est maintenant aisée. Les rochers au-dessous du sommet du côté nord-ouest sont comme des pains de sucre, la tempête du nord leur a appliqué une couche de neige d' un demi-mètre d' épais. Ou bien est-ce la crème fouettée qui s' est glacée là en des milliers de cristaux?

A 9 heures, soit après six bonnes heures, nous sommes au sommet Un vent froid souffle du nord-est. Pendant notre collation, courte mais réconfortante, nous jouissons encore pleinement du panorama saisissant et nous écoutons les bienveillants conseils de nos camarades bernois. Puis nous nous mettons en route pour la descente par le Guggi. C' est Alex qui ouvre la marche. D' abord nous dévalons environ 60 mètres sur l' arête ouest, puis nous traversons la petite paroi du sommet en passant par une bande tapissée d' une croûte neigeuse dure et qui se trouve immédiatement au-dessus de la rimaie vers la droite ( est ) et continuons la descente, en taillant environ vingt marches, sur le Hochfirn. Cette traversée relativement courte, est très pénible, surtout à cause de la bise froide et pénétrante qui nous chasse au visage un fin grésil agrémenté d' aiguilles glacées et tranchantes. On n' y tiendrait pas une demi-heure!

Quelle joie lorsque nous arrivons en bas, sur le Hochfirn au soleil, et que, dans la combe, nous sommes mieux protégés contre la bise! A grandes enjambées nous avançons dans la neige molle. Dès lors le mot d' ordre est: ne pas perdre de temps, avancer le plus vite possible afin de sortir de la chute tourmentée du Kühlauenengletscher avant la tombée de la nuit et de faire la montée jusqu' à la cabane de Guggi si possible encore de jour. Bientôt la neige molle fait place à de la neige croûtée et lorsque, subitement, nous nous trouvons sur l' arête neigeuse, abrupte et vive qui mène au Silbergrätlein, nous fixons nos crampons. Il est 10 h. 1/l.

L' arête neigeuse est complètement balayée par le vent, les crampons mordent bien, nous avançons, prudemment certes, mais assez bien en ne taillant que peu de marches. D' ici à la Silberlücke nous sommes de nouveau plus exposés à la bise glaciale. Les molletières et les pantalons détrempés sont gelés et raides comme des planches. Dans le nouveau « Hochgebirgsführer durch die Berneralpen » il est fait mention d' une belle varappe sur le Silbergrätli et, de leur côté, les guides du Joch nous avaient dit que la varappe sur l' arête rocheuse descendant à la Silberlücke valait la peine d' être faite mais n' était pas très facile. Cependant c' est en vain que nous nous étions réjouis à la perspective de cette varappe: de l' arête et de la varappe, nous ne voyons guère qu' une arête de neige. En cet endroit la neige est mauvaise, elle n' offre pas un appui sûr. L' abondance de neige et sa mauvaise qualité rendent la plupart des passages très difficiles. Nous nous tenons toujours strictement sur l' arête; pour le dernier gendarme seulement nous descendons par une petite cheminée verglacée, à droite, puis traversons de courtes dalles, enneigées et fortement verglacées, vers la gauche dans la Silberlücke ( midi ). Sur toute l' arête, en descendant, on a un coup d' œil émotionnant dans la profondeur, à gauche, sur le Silberlauitobel, à travers le dédale des rochers déchiquetés. Dans la Silberlücke nous conférons brièvement afin de déterminer si nous devons traverser le Grand Silberhorn ou descendre directement de la Lücke sur le glacier. Le manque de temps nous fait préférer cette dernière alternative, le chemin étant plus court. La pente abrupte du glacier nous offre d' abord une neige profonde mais bonne, puis nous devons tailler 40 marches environ jusqu' à la rimaie qui est assez large mais fermée, heureusement, par des amas de neige. Elle ne nous présente aucune difficulté. Dans la neige profonde et molle nous avançons rapidement à travers la Silbermulde jusqu' au petit Silberhorn ( 3542 m .), lequel, vu d' en haut, ne fait que très peu de saillie sur le glacier. Là, une courte halte nous permet d' alléger passablement nos sacs. Nous pouvons aussi prendre rapidement quelques vues et admirer en silence, une fois de plus, le merveilleux panorama. Au nord-est, au-dessous de nous, à la distance d' un saut de chat, le Schneehorn sort du névé en une petite pyramide et, derrière, le Mönch et l' Eiger s' élancent vers le ciel; sous la neige fraîche et étincelante ils ne nous apparaissent que comme d' immenses montagnes neigeuses. A l' est, les précipices à pic de la paroi nord-ouest de la Jungfrau nous dominent majestueusement. Quel tableau grandiose que ce massif imposant qui forme autour de nous, en demi-cercle, un cirque géant! Vers le sud il est fermé par le Silbergrat complètement enneigé et le Grand Silberhorn; entre les deux se trouve, en forme de baie, la Silberlücke que nous venons de conquérir et d' où, en descendant, notre piste sombre se dessine jusqu' à nous sur la blancheur immaculée de la Silbermulde. Entre nous et les escarpements sillonnés de couloirs de l' arête est de la Jungfrau se dressent, puissants, les séracs déchiquetés qui mènent jusqu' en bas à la première combe du Giessengletscher. Devant nous, dans la profondeur vertigineuse, et pourtant, pour ainsi dire, à portée de notre main, une bonne partie de l' Oberland Bernois; à la Petite Scheidegg brillent des centaines de fenêtres et des milliers aux hôtels de Wengen et aux palais de Murren. Un instant notre regard s' arrête sur la Schynige Platte, d' où Mme Dr Springer et ses enfants nous suivent certainement à la longue-vue. Plus loin, au nord, Interlaken se trouve dans une brume légère; des parties du lac de Thoune, au reflet vert foncé, scintillent et, dans le lointain, à l' arrière, le sombre Jura bleuit, tel un cadre mat entourant un tableau saturé de couleurs, de lumière et de soleil. Transportés d' enthousiasme et d' admiration, nous sommes assis au chaud soleil, au centre de cette splendeur presque inconcevable. Nous voudrions nous y arrêter longtemps, mais le temps presse; il est déjà 13 heures... En avant!

Les crevasses des séracs dont il est question plus haut, recouvertes de neige fraîche, nous semblent trop dangereuses et insidieuses, c' est pourquoi nous choisissons le chemin qui conduit sur la petite arête abrupte nord-est du Petit Silberhorn. La neige est molle et nous craignons de détacher des avalanches du flanc escarpé; aussi suivons-nous autant que possible l' arête. Cependant, la rimaie nous oblige d' attaquer quelque peu le flanc; nous le traversons prudemment un à un. Là également la rimaie ne nous demande guère d' effort. Ensuite, pourtant, un bout très pénible vient encore: le plateau légèrement ascendant jusqu' au Schneehorn. Il est vrai que là, en bas, il y a déjà un peu moins de neige fraîche; par contre celle-ci est ramollie d' outre en outre et le soleil nous tape de belle façon sur le dos. Ces changements continuels de température, de la bise glaciale au soleil brillant, nous fatiguent considérablement. Aussi nous faut-il deux longues heures pour aller du Petit Silberhorn au Schneehorn ( 3415 m. ). Après une courte reconnaissance, nous abordons la descente du Schneehorn, presque exactement à l' endroit désigné comme entrée vers les rochers dans le « Hochgebirgsführer durch die Berneralpen » ( Guide de la haute montagne dans les Alpes Bernoises ), soit un peu à l' est du sommet. La neige est très mauvaise et comme la glace qui se trouve dessous nous donne quelque peu de fil à retordre, nous nous en tenons autant que possible aux petites éminces rocheuses émergeant l' une après l' autre, mais qui sont également verglacées. Du fait de l' escarpement brusque des rochers nous sommes sans cesse refoulés dans de petits couloirs verglacés dans lesquels nous perdons chaque fois beaucoup de temps. Ce n' est que fort rarement que nous réussissons à nous assurer. Quelques endroits sont fort difficiles; le plus ardu est la sortie des rochers sur la paroi passablement abrupte du névé. Par un couloir de glace, petit et lisse, nous arrivons dans une courte cheminée de rochers entièrement verglacée et dont le tiers inférieur surplombe. Deux vieilles boucles de cordes entièrement enchâssées dans la glace nous donnent la preuve que nous ne sommes pas les premiers à attaquer la pente du névé par cette cheminée Nous aidant mutuellement, nous arrivons enfin sur le glacier où la neige est un peu meilleure. La rimaie qui est passablement béante est franchie d' un bond.

Cette descente du Schneehorn nous a encore coûté deux heures précieuses. Il s' agit maintenant de trouver notre chemin à travers les grands séracs du Kühlauenengletscher. Nous traversons jusqu' au plus profond renfoncement du petit plateau, pénétrons dans les séracs proprement dits Die Alpen — 1936 — Les Alpes.29 en passant par une bande quelque peu dangereuse, puis, selon le conseil de nos collègues bernois, par d' étroites tranches glacées nous tirons tout à fait vers la gauche; alors nous faisons des efforts pour traverser deux crevasses assez profondes, arrivons par des ponts hasardeux, en dessous d' un immense gendarme surplombant de façon menaçante, sur un dos d' âne en lame de rasoir dont nous devons couper les pointes les plus aiguës. Nous nous trouvons alors subitement au bord gauche ( ouest ) de la chute du glacier. Or, ici nous devons descendre, en taillant des marches, sur deux petites arêtes du glacier — dont celle du haut surtout est particulièrement désagréable — pour entrer les deux fois dans des couloirs de glace dont celui du haut est si escarpé que nous devons tailler des prises dans la glace; le couloir inférieur, par contre, a une glace si peu solide que les marches se brisent au fur et à mesure qu' on les taille. Nous avions sans doute pris trop à la lettre le conseil d' ami des guides du Joch, de nous tenir autant que possible à gauche, de sorte que nous longions de trop près le bord ouest du glacier, où les difficultés sont bien plus grandes. Aussi sommes-nous forcés de descendre un peu plus bas que d' habi. Dès que cela est possible, nous traversons une bande assez large qui nous mène à un dédale gigantesque de morceaux de sucre directement à droite, et nous retournons au Guggigletscher.

Une gorgée de thé au cognac et quelques fruits pris en toute hâte nous réconfortent pour le reste de la course; mais lorsque je me dispose à consulter la carte pour préciser l' endroit où il faut quitter le glacier pour aborder les rochers et arriver à la cabane, mes camarades me refusent le temps nécessaire. Il est déjà 19 h. x/4- Nos avis diffèrent quant à l' endroit où il faut aborder le rocher: est-ce ici où le glacier nous mène horizontalement, ou est-ce plus bas près du couloir ruisselant sis dans la ligne de pente de la cabane. Je cède aux instances de mes deux camarades qui sont convaincus qu' il faut remonter par le couloir ruisselant. Ainsi nous descendons rapidement le glacier qui n' est guère tourmenté, mais, en nous approchant du couloir dans le roc, nous comprenons que ce n' est pas par là que l'on peut monter. Entre le glacier et la paroi rocheuse à pic baye un gouffre de 10 m. « Que faire? » demande le docteur, et, pour la première fois dans nos nombreuses ascensions faites en commun, il perd patience un instant. C' est que pour lui la situation manque décidément de charme. Son épouse, soucieuse, s' alarmerait terriblement si, le lendemain matin au plus tard, il ne téléphonait pas de l' Eigergletscher pour recevoir ses félicitations à l' occasion de son 50e anniversaire. Il ne pouvait donc être question de bivouaquer. Malgré la fatigue et l' approche de la nuit, il ne nous restait pas d' autre alternative que de revenir sur nos pas. Exactement à l' endroit où précédemment je voulais attaquer les rochers; nous nous en approchons à présent. Ils sont dans l' obscurité à l' ombre de la lune. On perçoit encore indistinctement une bande de moraines qui traverse en biais de la cabane dans notre direction; mais peu avant d' atteindre le glacier, elle se perd dans une paroi rocheuse de 8 à 10 m. environ de hauteur. Nous sommes immédiatement d' accord à ce sujet: il nous faut atteindre cette bande, mais comment? N' y a-t-il pas presque immédiatement au-dessus de nous un petit steinmann? Vu l' obscurité, nous ne pouvons pas l' affirmer et la pâle lueur de notre lanterne n' éclaire pas jusqu' en haut. Nous nous mettons à la recherche d' une montée. Par trois fois nous nous hasardons dans la direction du prétendu steinmann, mais on voit trop peu pour avancer. Nous essayons tantôt en haut, tantôt en bas; peine perdue! Que faire? Descendre tout le Guggigletscher et essayer d' atteindre l' ancienne cabane de Guggi? Les guides bernois nous l' avaient fortement déconseillé. Du reste, je sais par expérience combien il est difficile de chercher son chemin la nuit au travers d' un glacier crevassé. Je propose donc d' attendre quelques heures, jusqu' à ce que le clair de lune nous atteigne, pour ensuite forcer la grimpée dans les rochers. Nous nous installons donc pour une halte prolongée sur une barre rocheuse d' environ un mètre de large qui se trouve entre le glacier et la paroi de rochers. Quoique la nuit soit chaude et calme, nous sentons sérieusement le froid dans nos vêtements mouillés; nous revêtons tout ce que nous avons, mangeons et buvons, puis attendons la lune.

C' est une nuit étoilée de toute beauté. Tout autour de nous règne un silence imposant, interrompu seulement de temps à autre par un formidable fracas au Rotbrett: c' est comme la profonde respiration des sommets majestueux dans leur sérénité inébranlable. En bas, dans la vallée, une multitude de lumières scintillent et s' éparpillent; en face de nous, à Murren, elles se réunissent en de véritables faisceaux lumineux. Au-dessus de nos têtes la lune argenté les sommets et les arêtes; les pentes nord de la Jungfrau se dessinent comme des fantômes dans l' ombre. Tout en haut seulement, à l' arête est, la lune allume sur chaque dent, sur chaque gendarme un flambeau éclatant. Lentement, très lentement, la lumière descend jusqu' à nous, en rampant sur la paroi ouest du Mönch. Enfin, vers minuit, elle nous atteint. Aussitôt nous partons.

En dépit de la visibilité défectueuse à la lueur blafarde de la lune, je réussis à escalader le rocher dans la direction du steinmann supposé. Une yodlée à moitié ratée s' échappe de ma poitrine lorsque je trouve effectivement un signal en pierre. Dans la bande d' éboulis débutant à proximité, je découvre de faibles traces d' un sentier. Nous étions donc dès le commencement au bon endroit et c' est uniquement à l' obscurité que nous devons de n' avoir pas découvert plus tôt la montée. A la lueur indécise de la lune nous continuons à chercher notre chemin à travers la moraine, tantôt descendant, tantôt montant, perdant souvent le sentier pendant quelques instants, puis le retrouvant. Un peu au-dessous de la découpure franche, à droite de la cabane, le sentier tracé se perd sur une dalle plutôt lisse. Ce n' est donc probablement pas là qu' il faut continuer. Nous cherchons à droite, puis à gauche, nous descendons même assez bas, mais en vain! Le seule piste que nous trouvons est celle que nous avons suivie et c' est elle qui se termine à la dalle. Nous grimpons sur la dalle, tirons un peu vers la gauche et, ô surprise! voici de nouveau un petit steinmann, et non loin de là des traces de pas dans les débris. Lentement nous grimpons plus haut vers la Lücke et nous nous heurtons par hasard au câble métallique. A 4 h. y2, nous nous asseyons dans la Lücke, heureux d' être enfin sortis de cette paroi assommante. De jour, cette paroi n' est sûrement pas difficile, et c' est seulement à présent que je comprends la remarque faite dans le « Hochgebirgsführer »: « II est prudent de faire la veille une reconnaissance de ce tronçon de chemin. » Alors que nous sommes encore dans la Lücke, nous prenons une collation bien méritée et achevons nos provisions. A l' est on voit poindre le jour. Matinée superbe! Nous descendons gentiment le chemin qui zigzague jusqu' à l' Eiger et traversons ce glacier pour arriver à la station tant désirée. A 7 h. y2 nous y sommes, c'est-à-dire plus de 28 heures après notre départ du Joch, ainsi que le constate fièrement notre vétéran. En lieu et place de vœux d' anniversaire il fut tout d' abord gratifié par téléphone d' une semonce accompagnée de la menace de mettre pour toujours le point final à ses ascensions en haute montagne. Toutefois, ce n' était pas si grave; Mme Dr Springer l' a prouvé par la suite.

Enfin, cette traversée de la Jungfrau dans la neige fraîche et abondante reste pour nous une course inoubliable, d' une beauté incomparable et fertile en fatigues, difficultés et risques de tout genre; fertile aussi en variété intéressante et en impressions ineffaçables. Si Dieu le veut, nous te reverrons, fière et froide Jungfrau, toi aussi, Silbergrat sournois ainsi que vous Silberhörner étincelants, glaciers escarpés et cascades de glace, mais dans des conditions plus propices, espérons-leTraduit de l' allemand par A. N. )

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