Triptyque de rocher, neige et glace

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PAR HANS STEINBICHLER, BELLACH

Jours clairs à la Dent Blanche Avec 3 illustrations ( 36-39 ) L' automne avait envahi le pays par surprise. C' est à peine si on remarqua le passage de l' été à l' au 1966, sinon que les jours raccourcissaient. Bien des plans étaient tombés à l' eau. A fin août, nous étions venus au Val d' Hérens, montés en voiture au fond de la vallée et jusqu' à Ferpècle, et avions marché des heures sous la pluie avant d' atteindre la cabane Rossier. Mais le rideau de neige et de pluie nous avait brusquement découragés: nous fîmes demi-tour, quittant la montagne et la vallée presque avec crainte.

Alors survint enfin une arrière-saison, comme un seconde jeunesse de l' été, avec des jours souriants, clairs et calmes avec un horizon dégagé qui nous laissa deviner que c' était notre dernière chance pour la saison d' escalade. Il ne nous fallut pas longtemps pour nous décider. Un jeudi de la mi-septembre nous vit reprendre la route d' Evolène par une vallée du Rhône où le soleil finissait de mûrir les fruits des vergers et de la vigne. Puis nous prîmes le chemin de l' Alpe de Bricola, par des pâturages où les vaches broutaient paisiblement. Nous eûmes un regard de tristesse pour toute l' eau bouillonnante que la Grande Dixence collecte jusqu' à la dernière goutte, et conduit à ses turbines pour en faire bénéficier notre civilisation. Le chemin nous mena par des dos morainiques, des plaques de glace et une neige de plus en plus profonde jusqu' au nid d' aigle de la cabane Rossier qui appartient à la section Jaman du CAS. De la neige fut bientôt transformée en eau, et l' eau en thé fumant.

Après le souper, nous nous tînmes encore longtemps devant le refuge, à contempler les étoiles scintillantes dont le ciel noir était parsemé, à regarder au sud la sombre pyramide de la Dent d' Hérens et, à l' est, « notre montagne », la Dent Blanche qui nous dominait de sa masse imposante.

Le jour suivant se lève, splendide. Il se lève tard, mais cela ne nous gêne pas: nous ne sommes pas pressés, car nous n' avons ce soir qu' à redescendre jusqu' à la cabane, et nous pouvons être toute la journée en chemin.

Par une petite arête rocheuse, qui disparaît bientôt sous la neige, nous montons au plateau. Les derniers mètres se font presque au pas de course, car le Cervin doit apparaître à tout instant. Et il apparaît, encore plus puissant que nous ne l' imaginions. Sa paroi nord nous fait face, et de son sommet qui, sous cet angle, est d' une largeur insolite, nous voyons descendre trois de ses quatre arêtes célèbres: à droite l' arête du Lion, puis plongeant vers nous celle de Z' Mutt, et gauche l' arête longue et régulière du Hörnli à laquelle je suis lié par bien des souvenirs. Le Liskamm, le Mont Rose et les Mischabel se dressent dans la lumière de ce merveilleux jour d' automne. Mais nous nous réjouissons surtout de voir la montagne qui est juste devant nous et presque à portée de la main: la Dent Blanche. Elle aussi nous montre trois arêtes et leurs trois itinéraires: à gauche l' arête de Ferpècle, à droite celle des Quatre Anes, et contre nous, courte mais pas vraiment facile, l' arête sud. C' est vers elle que se porte maintenant toute notre attention.

Les conditions sont parfaites, malgré le mauvais été. Un rocher sec et chaud nous laisse progresser aisément, et nous pouvons nous abandonner au plaisir de la varappe. L' Obergabelhorn et le Rothorn apparaissent bientôt, suivis du Weisshorn qui nous domine encore de près de deux cents mètres. Et nous voilà au sommet. Aujourd'hui tout a été simple et facile, comme un jeu. Ni peines, ni 39 Retour de la Dent Blanche. Un peu au-dessus de la cabane Rossier ennui. Même l' altitude s' est à peine fait sentir. Assis sur les pierres chaudes, nous regardons à la ronde. Nous voyons des montagnes et des sommets aussi loin que le permet la courbure de la terre, car la vue n' est limitée par aucun nuage ni aucune brume. Comme la vie humaine semble courte et insignifiante, quand on la mesure d' après les montagnes! Et pourtant l' homme a la possibilité de changer l' aspect des montagnes. J' y songe, en observant le lac couleur d' émeraude, au fond du Val de Moiry, et en devinant la force contenue dans la courbe élégante de son barrage. Nous restons deux heures au sommet, sans négliger d' ailleurs nos estomacs: ils reçoivent de la soupe chaude, et, au dessert, des pommes, des poires et des tomates, présents de cette fertile vallée du Rhône, dont nous apercevons encore la verdure estivale.

C' est le coeur gros que nous prenons congé de ce trône princier. Certainement ce sera le dernier grand sommet de la saison. Les mois d' hiver vont entasser la neige sur les arêtes et les versants, et les rendre à leur solitude. Nous nous réjouissons de l' hiver qui vient avec l' éclat de la neige et de la glace, sans compter le plaisir que nous procure le ski. Pourtant la saison d' alpinisme qui s' en va avec l' été laisse toujours un peu de tristesse et de regret.

Nous descendons rapidement. A la fin de la saison, le corps est entraîné, le pied est sûr, et les mains passent presque rythmiquement d' une prise à l' autre. En bas, sur le plateau, nous faisons encore une halte d' une heure, et nous nous chauffons au soleil de l' après. Puis nous trottons par l' arête jusqu' à la cabane. Nous n' y sommes pas seuls, car dimanche les guides du Bas-Valais vont dresser sur la Dent Blanche une croix en fer forgé de près de deux mètres de haut. Un hélicoptère l' a amenée jusqu' au refuge et la transportera dimanche au sommet. Forgée par un artiste, la croix nous plaît beaucoup.

Nous nous retrouvons devant la porte, et regardons le soleil disparaître, et monter la nuit qui, à cette date, dure autant que le jour.

Avant de me coucher, je place mon appareil de photo ouvert sur un mur devant la cabane, et le laisse cinq heures enregistrer le mouvement des étoiles. Vers quatre heures du matin, je dois ressortir et actionner l' obturateur pour que la lumière du jour n' impressionne pas le film.

Un nouveau jour splendide s' est levé et nous descendons sans hâte vers Ferpècle. Les yeux et les caméras se lèvent encore souvent pour fixer ce qui est déjà entré dans le souvenir.

Il nous faut un effort pour nous plonger à nouveau dans le flot du trafic routier, après ces deux jours comblés de lumière et de calme.

En hiver, dans l' Oberland bernois Avec 2 illustrations ( 40-41 ) La traversée des Alpes bernoises est une des courses classiques des Alpes avec la Haute-Route valaisanne. Elle commence à Blatten, dans le Loetschental, remonte le Langgletscher jusqu' à la Lötschenlücke, traverse le vaste bassin d' Aletsch, la Grünhornlücke, le Glacier de Fiesch, l' Oberaar et le Glacier d' Oberaar pour redescendre au Grimsel. Elle est bordée des deux côtés par des sommets glaciaires qui peuvent tous être gravis à ski.

Nous avions déjà parcouru l' Oberland en été et, du haut du Mönch, de la Jungfrau, du Fiescherhorn et de l' Aletschhorn, avions déjà admiré la gigantesque croix que le Glacier d' Aletsch forme à la Place Concordia. Qu' il devait être beau de laisser glisser ses skis sur ces immenses étendues et de s' abandonner à ce monde de glace, de neige et d' espace!

Avril 1964. Après bien des préparatifs, nous sommes enfin installés dans le train du Lötschberg. A Goppenstein, un taxi nous attend et conduit rapidement notre trio jusqu' à Blatten. La neige est81 encore abondante, et nous pouvons passer directement de l' auto aux skis et aux peaux. Nous emportons des provisions pour huit jours, plus tout notre équipement... Il nous faut deux heures par une forêt de mélèzes clairsemés et des prairies couvertes d' une épaisse couche de neige avant d' atteindre le Langgletscher qui ne s' appelle pas « long » sans raison: Une distance de six kilomètres et une différence de niveau de 1400 mètres nous séparent encore de notre étape, la cabane Hollandia.

Cela n' avance pas vite aujourd'hui. Les pauses-souffle deviennent de plus en plus longues, et on entend bien des soupirs. Dans la vaste tombe glaciaire de la Grosse Dole, l' obscurité et un froid piquant nous rejoignent. Il faut avancer pour ne pas être transi, même quand les muscles n' obéissent plus guère. La lumière de la cabane brille encore terriblement haut, et nous doutons d' y arriver. Après huit heures de marche, vers 21 heures, nous trébuchons sur le seuil, épuisés et contents, avec une seule pensée: au lit, dormir...

Un soleil enchanteur nous réveille le lendemain. Tous nos muscles sont endoloris, mais encore capables de monter à l' Ebnefluh. Il suffit de trois heures pour atteindre cette montagne, dont le vaste plateau sommital approche des 4000 mètres. Dommage que le temps s' embrume et que les brouillards cachent la vue plongeante sur le vallon de Lauterbrunnen. Les pointes de 1' Aletschhorn et du Gletscherhorn ne percent les nuages que par intermittence. Le manque de visibilité nous gêne aussi durant la descente, et nous nous retrouvons à la cabane au début de l' après. Nous sommes un peu déçus de notre premier sommet: pas de vue, pas de soleil, pas de descente enivrante. Pour nous consoler, il y a pourtant le nom d' une nouvelle montagne à inscrire dans notre carnet de courses.

Le petit matin du mardi nous voit sortir des plumes et chausser les skis pour tirer une trace en direction du Mittaghorn, voisin de l' Ebnefluh. Une neige fraîche et poudreuse promet une superbe descente dont nous nous réjouissons intensément. A l' arête, nous déposons les skis et continuons à pied, avec les bâtons, sur une crête étroite et en porte à faux où la neige profonde demande un pénible travail de trace que nous nous partageons. A un certain moment, c' est mon tour de faire une série de trous, et je demande à mon camarade de me laisser passer. Il reste immobile, pendant que je le dépasse sur le versant abrupt et corniche. A l' instant où je suis à sa hauteur une fissure s' ouvre sans bruit dans la neige. Le sol se dérobe et je tombe... De la main gauche je m' agrippe au bâton de ski d' Hermann, lui arrache sa rondelle, tombe droit comme un I sur environ quatre mètres, et me plante dans la neige jusqu' à la poitrine. Au-dessous de moi, la corniche rompue glisse dans la profondeur, et la rondelle de bâton court gaiement après elle. Le tout se passe si brusquement que je ne comprends que peu à peu ce qui s' est déroulé. Soudain, je pense à Sepp, qui nous suit à une distance de vingt mètres et qui doit avoir l' air plus surpris que malin.

- Sepp, ne fais pas cette bête de tête! lui crié-je avec un grand rire réconfortant. Les forces conjuguées de mes amis me tirent vers le haut. J' ai évidemment eu la tête plus légère que le pied en m' enga sur la corniche... mais j' ai compris la leçon.

Bientôt nous sommes sur la pointe du Mittaghorn ( 3895 m ) et regardons à l' entour... dans le brouillard. Demi-tour, donc. Ensuite je reviens obliquement à ski, pour voir, de dessous, le glissement de neige. Je cherche la rondelle de bâton, mais bien entendu, ne la retrouve pas. Elle restera là, comme au mont-de-piété.

Nous faisons jaillir la poudre d' une neige légère comme des plumes, et descendons en quelques minutes à la cabane, où nous bouclons nos sacs, nettoyons le fourneau et payons notre écot, pendant que l' un manie le balai.

Les sacs ne se sont guère allégés, mais cette fois ils nous aident à descendre le Glacier d' Aletsch à peine incliné, en direction de la Place Concordia. A droite, mille mètres de glace nous dominent: la sauvage face nord de l' Aletschhorn que parcourent et soutiennent plusieurs côtes rocheuses. La plus orientale est l' éperon Hasler, voie élégante que nous avons suivie en été, voilà plusieurs années.

Sur l' extraordinaire plaine de la Place Concordia apparaissent des crevasses, et nous nous encordons pour traverser la zone dangereuse. Nous déposons les skis dans les rochers et montons par des échelles jusqu' aux cabanes Concordia ( 2840 m ). Nous n' y sommes pas seuls, et le gardien aussi est là. Le temps se lève vers le soir, mais un vent mordant nous fait vite retourner à la chaleur accueillante du refuge. Nous nous endormons bientôt - mais pas pour longtemps, car sur la couchette opposée quelqu'un se met « scier du bois » avec vigueur dans le silence. Ni toussotement ni sifflotement ne l' arrêtent, il faut un coussin. Je sacrifie le mien: lentement je me redresse, je cherche dans l' obscurité, je pointe et je lance. Un homme s' assied et éternue.Zut! ce n' était pas le bon! C' est au tour d' Hermann d' offrir son oreiller. Il vise et lance avec violence - et avec plein succès: l' impact assourdi étouffe le vrombissement.

Un jour clair et glacé se lève. Nous partons pour le Gross Grünhorn. Le vent aiguise encore le froid et souffle de la poudre de neige dans les chaussures et les poches. La pente se redresse, on tourne des barres de séracs d' un bleu-vert scintillant. Puis on laisse les skis. Tout à l' entour, les montagnes resplendissent de lumière. Chaque sommet porte un voile blanc qui flotte dans le ciel, un plumet de neige qui indique la force du vent sur les crêtes. Les premières rafales nous atteignent. Il faut s' arrêter et retenir son souffle, car la poussière de neige qui court sur la pente recouvre tout. Nous luttons quatre heures durant jusque vers 3800 m, puis faisons demi-tour, quand nos pieds deviennent insensibles et doivent être masses. Sitôt enlevés, les souliers chauds et humides gèlent et deviennent durs comme des sabots de bois. Pour les chausser à nouveau il faut retirer une paire de bas. Nous descendons aussi vite que possible. Sur le Grüneggfirn, il fait si chaud que nous continuons en manches de chemises, en direction de la Grünhornlücke. Au col nous attend un coup d' oeil fascinant sur la combe du Glacier de Fiesch. En face de nous se dresse la montagne qui attire tous les regards: le Finsteraarhorn, le maître de l' Oberland avec ses 4274 m. Nous laissons filer les skis, traversons le glacier, et remontons aux cabanes du Finsteraarhorn. Les visiteurs y sont nombreux, mais nous trouvons de la place sans difficulté. Toute la soirée se passe à sécher nos chaussures et nos bas sur notre petit réchaud.

Ciel scintillant d' étoiles et calme plat. Nous partons à l' aube, pleins de joie, gonflés du désir d' attaquer la journée et son but. Le soleil dore les sommets à la ronde, de merveilleuses couleurs naissent et passent. On n' entend aucun bruit, sauf le cisaillement régulier des skis. Dans la profondeur brille encore la lumière de la cabane, et le glacier crevasse est dans l' ombre. Le vent d' hi a gaufré la neige en formes bizarres. La surface est ferme et nous permet d' atteindre les 4094 mètres du Hugisattel presque sans peine. Nous abandonnons les skis et grimpons au sommet par une arête courte et aérienne. Se serrer la main, sourire... et regarder. Existe-t-il un plus beau point de vue que le Finsteraarhorn? Au nord, les crêtes du Jura, lointaines dans la brume bleue. Au sud, les sommets et les vallées d' Italie. A l' ouest le Valais et le Mont Blanc, à l' est, les Grisons et la Bernina Et entre eux, et autour de nous, des montagnes, des montagnes... On les voit toutes ensemble, en tournant seulement la tête, seulement les yeux.

Des jeunes gens de la section de Berne du CAS nous ont suivis, et soudain ils chantent le Beau Valais et le Trueber Bueb... Jeunes voix joyeuses, expression spontanée d' un bonheur profond.

De nouveau sur les skis. Comme les impressions changent rapidement! Nous sommes pris par les balancements, la force et le rythme. Nos yeux qui, l' instant d' avant, erraient dans le lointain, sont dirigés vers le bas et fouillent le sol qui fuit. Mille mètres de niveau sont vite perdus - et le sommet nous domine de nouveau, déjà devenu un souvenir.

Les jours ne se ressemblent pas. Le lendemain, nous montons aux Fiescherhörner, deux 4000 à descente spectaculaire. L' après, nous glissons le long du Glacier de Fiesch, pour remonter celui de Galmi jusqu' à l' Oberaarjoch, où la cabane s' accroche comme un nid d' hirondelle à la façade d' une dépendance de l' Oberaarhorn.

Et voici samedi. Il ne nous reste plus qu' à descendre, presque jusqu' à Guttannen où il y a encore de la neige. La première partie de la descente est la plus belle: nous filons sur toute la longueur du glacier d' Oberaar, jusqu' au lac artificiel, mille mètres plus bas. Là Sepp nous fait une belle peur. A la cabane, une pancarte disait bien clairement: Skieurs, attention! chute de 20 mètres sur le lac. Nous avons déjà oblique à gauche, et nous l' attendons. Le voilà. Comme il dessine joliment ses virages! Mais il aurait du aussi tirer à gauche. N' a pas vu nos traces? Il s' en va tout droit vers la chute. Affolés, nous agitons les bras, nous crions, nous sifflons. Il ne semble pas nous entendre. Brusquement il s' arrête, puis glisse tranquillement jusqu' à nous.

- Je voulais seulement voir s' il y avait vraiment vingt mètres.

Une épaisse couche de glace couvre encore le lac que nous traversons jusqu' au barrage. Sur le côté de l' énorme mur, un couloir raide nous conduit au lac inférieur. C' est la première fois que nous voyons de la végétation depuis une semaine: des arbres et des buissons encore enfouis dans la neige. Nous marchons encore une heure sur le lac gelé, puis le long de la route du Col du Grimsel, recouverte de grosses coulées de neige. Nous n' avons encore jamais traverse le Grimsel si librement: pas d' autos, pas de règles de circulation, pas de police. Chacun va comme il lui plaît. Exactement là où finit la neige et où apparaît le goudron stationne une auto. Notre ami est ponctuel. Il nous attend déjà depuis quelques heures. Il est aussi joyeux que nous, quand il nous voit, brûlés de soleil, affamés et plus très propres. Mais nous ne rentrons pas encore à la maison. Comment donc? C' est samedi! Nous ne descendons que jusqu' à Meiringen, puis grimpons à nouveau jusqu' à Rosenlaui. Demain, nous voulons monter au Wildgerst.

Pèlerinage au Weisshorn Avec I illustration ( 42 ) Le Weisshorn est une des silhouettes les plus impressionnantes des Alpes, et beaucoup de grimpeurs le considèrent comme le plus beau sommet de la grande chaîne. Il est libre et dégagé, et se présente comme une pyramide puissante et régulière dont la pointe atteint 4500 mètres. Ses deux versants ( nord-est et sud ) sont d' une blancheur immaculée, alors que le versant ouest forme une muraille rocheuse gigantesque et unie, que ne parcourent en été que quelques couloirs de neige et de glace. Les itinéraires principaux suivent les trois arêtes: la « plus facile » de ces voies difficiles vient de la petite cabane du Weisshorn ( 2930 m ), par l' arête est; la seconde, de la cabane Tracuit ( 3250 m ), par la longue arête nord avec son célèbre Grand Gendarme; et l' autre, du bivouac fixe du Schalijoch ( 3250 m ), par le Schaligrat qui est entièrement rocheux.

Pendant bien des années, du sommet d' autres montagnes, j' ai regardé le Weisshorn s' enflammant aux premiers rayons du soleil, ou gardant les dernières lueurs du soir, alors que ses voisins sombraient déjà dans le crépuscule. N' est pas compréhensible qu' à chaque course nous ayons envisagé le Weisshorn? Mais nous n' avions pas de chance. Nous étions chaque fois repoussés. Année après année, nous venions en vain.

En 1964, ce fut le comble. Le Rothorn nous reçut par beau temps. Mais durant la montée de Randa à la cabane, le ciel n' était déjà plus très sûr. Puis il tomba un demi-mètre de neige, en plein été. Nos espoirs s' envolèrent. Même un siège de deux jours et une petite sortie furent inutiles.

- Oui, c' est le caractère du Weisshorn, souriait Kamil Summermatter, en gardien qui s' y connaît. L' année suivante battit encore les records de précipitations, et notre seule consolation fut que tout le monde fut mouillé et personne ne fit mieux que nous. Enfin vint l' été 1966 et avec lui le soleil. Neige et glace fondirent, et les arêtes se dégagèrent pour quelques jours. Je voulus faire une nouvelle tentative avec un ami de Viège. Un vendredi d' août, il me communiqua:

- Beau en Valais depuis une semaine! je crois qu' on peut essayer. Une joie débordante m' envahit.

Nous nous retrouvons à la gare de St-Nicolas, et regardons passer les gens. Des alpinistes, des estivants, encore des alpinistes. Ils arrivent sans cesse avec leurs autos, ils se détendent après un long trajet, ils sont dévisagés par ceux qui attendent. Les alpinistes possèdent un code inexprimé, selon les signes duquel un œil exercé reconnaît immédiatement la nationalité et un peu l' expérience et les capacités des gens. Voici un groupe de Suisses aux sacs ocre et aux chaussures couleur naturelle. Détendus, ils discutent à voix basse; on le remarque: ils sont chez eux, c' est leur pays. D' une voiture autrichienne s' extraient quatre silhouettes audacieuses et des masses d' équipement. Ceux-là ont fait des projets pour plus longtemps.

Quand les sacs déjà remplis sont enfin surchargés et boucles, je frémis à la pensée des heures qu' il faudra porter ces charges sous le soleil valaisan. De l' auto postale de Grächen descendent deux Français aux visages bronzés et barbus: ils viennent de là-haut, ils ont déjà fait quelque chose. Leurs souliers sont blancs de poussière et usés. Leur équipement bariolé est plaisant: vestes duvet rouges, bas jaunes, sac bleu. Ils connaissent leur affaire, comme le montrent les traces d' un emploi violent qui marquent leurs piolets et leurs crampons ultramodernes. Les trains arrivent, d' abord celui de Zermatt. Les freins grincent, et en quelques secondes la foule double sur la place. Encore des alpinistes, tannés au soleil, les yeux encore brillants de ce qu' ils ont vu. Des touristes les suivent, des Allemands, des Hollandais aux têtes et aux jambes rouges, avec des cannes, des appareils de photo, et d' énormes lunettes noires. L' air est rempli de voix et de bruits. On se croirait dans une ruche, moins le parfum du miel et des fleurs. Avec un peu de chance, nous réussissons à monter sur la plate-forme, et le train nous emporte dans l' étroite vallée de la Viège.

Herbriggen, Randa. Nous descendons, et, en quelques minutes, atteignons le début du chemin de la cabane. Le soleil tape dur, et nous sommes déjà en sueur. Un ruisseau clair et glacé éclabousse les pierres. Nous y remplissons les gourdes, car il se passera presque quatre heures avant que nous retrouvions de l' eau sous le refuge.

A mi-chemin, nous rencontrons Heinrich Brantschen, guide de Randa. Nous nous connaissons bien, et il me raconte qu' il a gravi aujourd'hui le Weisshorn pour la 121e fois, alors qu' il a largement dépassé la soixantaine!

Nous ne sommes que trois équipes à viser le Weisshorn pour demain, aussi avons-nous toute la place désirable dans la petite cabane. Il me semble que je me suis à peine endormi que, déjà, on nous réveille. 1 h 30! On avale une tasse de café en silence, et on boucle les sacs. Encore endormi, on trébuche dans la nuit, malgré la lampe frontale. Le chemin est facile à trouver grâce à de vieilles traces. Au bout d' une heure, l' obscurité nous bloque au pied d' une paroi rocheuse. Les deux autres cordées réussissent à passer, je ne sais comment, mais nous attendons l' aube. Une bande rouge s' étire à l' ho, alors que le ciel est encore étincelant d' étoiles et traversé par plusieurs étoiles filantes. Les premières lueurs du jour nous aident à trouver le passage: des rochers raides et délités conduisent à la Place du Déjeuner ( 3915 m ), où nous rattrapons les autres cordées.

L' arête devient étroite et exposée, et nous franchissons avec prudence des gendarmes et des dalles glacées. Le soleil réchauffe déjà la paroi nord-est, qui se met bientôt à bouger et à tonner sans arrêt. Toute la face semble être en mouvement. Des glissements de neige et des avalanches disparaissent dans les profondeurs. A l' extrémité de la crête rocheuse, une élégante arête de neige s' élance jusqu' au sommet. Les quatre cent mètres à gravir me font souffler. Mais enfin nous sommes réunis sur la pointe que nous avons espéré atteindre pendant des années, sur l' étroit sommet où il y a place pour deux à peine. Les autres cordées s' apprêtent aussitôt à descendre. Mais nous voulons rester au moins une heure et admirer l' extraordinaire panorama. Des montagnes, des montagnes! On croirait que le monde n' est fait que de cela. Nous connaissons pourtant bien les distances réelles qui sont raccourcies par la perspective.

Nous apercevons soudain sur l' arête nord une cordée, qui nous rejoint bientôt. C' est le guide Sepp Tscherrig et un touriste qui sont partis à minuit de la cabane Tourtemagne. Une grande course!

Nous entreprenons la descente à quatre. La chaleur a ramolli la neige, et nous devons prendre de grandes précautions. Je passe plus d' une fois la jambe à travers la corniche, ce qui, chaque fois, me fait sursauter de peur. Au bout de deux heures, nous pouvons enfin respirer. A partir de la Place du Déjeuner, les difficultés sont finies, même s' il faut plusieurs fois éviter des chutes de pierres. Lentement, la tension des dernières heures se relâche et fait place à la joie et une reconnaissance profonde qui envahit le corps et l' esprit. A la cabane sont déjà arrivés bien des gens qui guettent « notre montagne », et nous en rencontrons encore d' autres durant la descente sur Randa. Tous comptent sur demain et sur le Weisshorn. Mais le temps a tourné, et il empire rapidement.

Le jour suivant, en effet, alors que je quitte le Valais, la pluie tambourine sur les vitres du train, et le vent d' ouest enrobe les montagnes de nuages bas. Aujourd'hui, personne ne gravira le Weisshorn, et, dans toutes les cabanes, il faudra beaucoup de verres de Dôle pour noyer toutes les déceptions.

Patience et chance: il les faut toutes deux pour réussir au Weisshorn.

( Traduit de l' allemand par Pierre Vittoz )

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