Un émule de H. B. de Saussure: Charles-François Exchaquet, 1746—1792

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Par L. Seylaz.

La conquête des Alpes, commencée il y a un siècle et demi, s' achève aujourd'hui sous nos yeux, et déjà abondent les signes d' une profonde évolution de l' alpinisme. On se représente imparfaitement cette période et l' esprit qui animait les premiers explorateurs. Ce sont les écrits ou mieux encore la correspondance de ces vaillants pionniers qu' il faut interroger pour les faire revivre à nos yeux. La répulsion séculaire qu' avaient jusqu' alors inspirée les montagnes le dispute encore chez eux à un enthousiasme ardent, naïf, juvénile mais impérieux qui éperonne une curiosité fraîche comme aux premiers âges. Ils sont comme étonnés de leurs propres découvertes. Tout les intéresse, tout les émerveille dans ce monde nouveau, plein, selon la formule du temps, de « sublimes horreurs », et de « farouches beautés » qu' ils découvrent et révèlent à l' humanité. Tout est neuf à leurs regards; tout est bon à leur soif de connaître: topographie, minéralogie, météorologie, botanique, démographie, sociologie, ils absorbent tout avec une avidité insatiable. « Weiss a bien travaillé », écrit en 1790 le pasteur S. Wyttenbach de Berne en parlant du relief de 1' Oberland bernois, « il a fait des excursions extrêmement pénibles. Maintenant le Grimsel, le glacier de l' Aar, la jonction de celui-ci avec le glacier d' Aletsch, les vallées derrière le Schreckhorn et les Viescherhörner et toute cette zona glacialis jusqu' ici incognita sont représentés sur le plan, et l' habile homme modèle à corps perdu cette Nouvelle Zemble helvétique. L' étude des Alpes progresse d' une façon extraordinaire et nous apprenons quantité de choses dont nous n' aurions pas même osé rêver ( il y a trois ans ). » A côté et à la suite des touristes et des explorateurs, toute l' Europe cultivée s' enthousiasme et se passionne pour le résultat de leurs travaux. Tout ce qui touche aux Alpes, tout ce qui en parle, tout ce qui les montre et les décrit est assuré d' un succès immédiat. C' est le temps où Coxe, Ramond, Moore parcourent notre pays. Les lettres du premier sont traduites et publiées presque simultanément à Lausanne et à Paris. Les peintres et graveurs d' estampes, qui seront bientôt légion, n' arrivent pas à suffire aux demandes, et les amateurs s' arrachent à prix d' or les vues du Mont Blanc et de Grindelwald. Le jeune physicien Deluc, arrivant en Angleterre après avoir publié la Relation de ses Voyages dans le Faucigng est immédiatement appointé lecteur de la reine, qui le renvoie en Suisse avec mission principale de lui envoyer de longues descriptions de notre pays et de ses merveilles. Les premières conquêtes des cimes, celle du Mont Blanc en particulier, provoquent dans le monde un retentissement comparable à celui qui ébranla l' Europe lors des récentes ascensions dans la stratosphère. L' imprimeur lausannois Heubach prépare la publication du Premier Voyage à la cime du Mont Blanc par le Dr Michel Paccard, et vingt-deux libraires d' Europe, de Londres à St-Pétersbourg, se hâtent d' annoncer ce livre sensationnel qui, pour des raisons demeurées mystérieuses, n' est jamais sorti de presse.

De cette pléiade d' hommes qui furent les pionniers de l' alpinisme naissant, l' un des moins connus et des plus oubliés fut le Vaudois Charles-François Exchaquet. Tout récemment M. Emile Fontaine, l' éminent grimpeur à qui l'on doit tant de courses nouvelles dans la chaîne du Mont Blanc, a consacré à Exchaquet quelques pages de ses Notes sur l' alpinisme 1 ); intéressé à mon tour par ce personnage, j' ai eu la curiosité de le connaître de plus près.

La famille Exchaquet était originaire de la Savoie, mais avait acquis dès le seizième siècle la bourgeoisie de Pompaples, puis celle d' Aubonne. Charles-François était né à Court, dans le Jura bernois, où son père était pasteur. De sa jeunesse, de ses études, nous ne savons pas grand' chose, sinon que très tôt il s' intéressa aux mines, à la métallurgie et à la montagne. Lorsque, en 1787, le Conseil de la République de Berne lui demanda de modeler le relief du gouvernement d' Aigle, c'est-à-dire des Alpes Vaudoises, Exchaquet déclarait que la région lui était familière, ce qui laisse entendre qu' il les avait parcourues et visitées. A Lausanne, il se lia avec tout un groupe d' hommes de science et d' amis de la nature, Struve, Berthout van Berchem, S. Wild. Vers 1780, il fut nommé directeur des Mines et Fonderies du Haut-Faucigny. Une société s' était créée pour exploiter les minerais de la région de Chamonix et de Vallorcine. Après avoir dépensé une somme d' un million en recherches et études préliminaires, la société concentra son activité à Servoz et installa sur le torrent même de la Diosaz un établissement pour le traitement des divers minerais que recélaient les montagnes de la région. Ces fonderies produisaient un acier fin comparable à celui de l' Angleterre. Dans son rapport annuel sur l' activité de la Société pour l' avancement des Arts, à Genève, le vice-président, qui n' est rien moins que l' illustre H. B. de Saussure, mentionne en premier lieu « l' examen de l' acier fabriqué à Servoz en Faucigny, dont la commission spéciale a fait le rapport le plus avantageux, après l' avoir soumis à différentes épreuves » 2 ). Cette même Société des Arts étudiait le projet d' établir à Genève, avec cet acier de Servoz, une « fabrique de limes aussi bonnes que celles d' Angleterre ».

Enfermé dans ce repli solitaire de la vallée de l' Arve, Exchaquet ne perdait pas contact avec ses amis de Lausanne. Son nom figure parmi les fondateurs, en 1783, de la Société des sciences physiques de Lausanne, avec les professeurs H. Struve et Ramouzowsky, Berthout van Berchem, S. Wild, capitaine des Salines d' Aigle, comme on disait alors, et les Genevois H. A. Gosse et Tingry. De 1786 à 1788 il fit adjoindre Struve, en qualité de chimiste, à la Direction des Mines du Haut-Faucigny.

Durant son séjour de douze années à Servoz, en face de la chaîne du Mont Blanc, Exchaquet eut toute facilité de satisfaire la passion pour la montagne qui le travaillait depuis son enfance. Au cours d' innombrables expéditions professionnelles en vue de découvrir ou d' étudier de nouveaux filons, il avait exploré tout le massif du Buet. Ce fut très probablement lui qui reconnut de nouvelles voies d' ascension de ce sommet, bien plus aisées que celle que Deluc et Dentand avaient inaugurée en 1770 sur le versant de Sixt, et qu' il laissa à son ami B. van Berchem le soin de décrire 1 ). Mais il s' était également aventuré sur les contreforts de la grande chaîne et avait pénétré dans les replis de ses mystérieuses vallées glaciaires. Sa connaissance exceptionnelle de la topographie du Mont Blanc lui valut bientôt une réputation parmi les voyageurs qui commençaient à affluer à Chamonix. Nul savant, nul touriste ne faisait le voyage aux « glacières » sans s' arrêter à Servoz, où Exchaquet les accueillait et les faisait profiter de son expérience. Plusieurs d' entre eux, arrivés en étrangers, repartaient charmés par l' accueil chaleureux, la modestie, le savoir de leur hôte et s' honoraient de le compter désormais comme ami. Ce fut le cas entre autres du pasteur Wyttenbach de Berne, de H. A. Gosse et de H. B. de Saussure, qui le tenaient en la plus haute estime, non seulement pour sa science, mais pour la noblesse de son caractère.

Pour suppléer à l' insuffisance des cartes alors existantes, Exchaquet eut l' idée d' exécuter, à l' instar de ce que le général Pfyffer avait fait pour le bassin du Lac des Quatre Cantons, un plan en relief de la Vallée de Chamonix avec les chaînes qui la bordent. Et le voilà, courant de nouveau les monts, dessinant, mesurant les sommités sous tous les angles et tous les aspects possibles, avec leurs arêtes, leurs contreforts, leurs glaciers, ainsi que les sentiers, les hameaux et tous les chalets de la vallée, passant ses longues veillées solitaires à coordonner ses travaux et à les reporter sur le relief en préparation. Afin d' obtenir une connaissance plus exacte de la région du Tacul et des vastes golfes glaciaires qui s' enfoncent derrière le Mont Maudit, il méditait de faire la traversée de la chaîne principale de Chamonix à Courmayeur, par le passage que de Saussure devait bientôt baptiser Col du Géant. Une vieille tradition assurait que cette route était fréquemment suivie jadis, mais que l' avancement des glaces l' avait rendue impraticable depuis un ou deux siècles. En 1780, les plus hardis cristalliers ne se hasardaient pas au delà des séracs du Tacul, appelés aujourd'hui du Géant. Une première tentative, en septembre 1786, en compagnie de l' Anglais Hill, échoua. Mais laissons Exchaquet lui-même raconter cette expédition dans une lettre à H. A. Gosse:

« Servoz, le 29 septembre 1787 2 ).

« Suivant votre désir, j' ai le plaisir de vous donner un détail exact du voyage de M. Hill au Tacul et du mien à Cormayeur en passant par le Tacul, de même que celui de Cachat qui m' a précédé d' un jour.

« Depuis plusieurs années, j' avais le dessein de tâcher de me rendre à Cormayeur, croyant que le passage n' était pas difficile. Des occupations m' ont empêché de l' essayer jusqu' à l' année dernière. Au commencement de septembre, je formai le projet de l' exécuter avec M. Hill. Nous partîmes de Chamouni accompagnés de 3 guides. Le jour de notre départ nous couchâmes au Couvercle; le lendemain matin nous nous mîmes en route; arrivés à la chute du glacier de Tacul, nous rencontrâmes des fentes larges sur le glacier, et assez difficiles à traverser. M. Hill n' étant pas habitué à voyager sur les glaciers retardait beaucoup notre marche, de sorte que, voyant que nous n' avions fait que très peu de chemin pendant l' espace de deux heures et jugeant que nous emploie-rions encore plusieurs heures pour traverser les mauvais endroits du glacier, nous prîmes le parti de rebrousser plutôt que de nous exposer à passer la nuit sur les neiges du Tacul...

« Environ le 24e juin dernier ( 1787 ) je dis à Marie Couttet et à Jean Michel Cachat que j' étais toujours dans le dessein d' essayer de me rendre à Cormayeur par le Tacul, que je ne tarderais pas à l' entreprendre si le temps était favorable. Ils me répondirent tous deux qu' ils m' accompagneraient volontiers. Cachat me dit qu' il se proposait d' aller un de ces jours à la découverte du chemin et qu' il me donnerait des nouvelles à son retour. Le 27e juin, voyant que le temps était au beau, je me rendis ce jour-là à Chamouni où j' appris que Cachat était parti le soir d' avant dans la vallée de glace pour y chercher des cristaux; comme je voulais profiter du beau temps, je remplaçais Cachat par Jean Michel Tournier; le lendemain à deux heures et quart du matin nous partîmes tous trois de Chamouni et arrivâmes à Cormayeur à 8 heures du soir. Il faisait très beau temps et nous n' avons pas rencontré de difficultés dans cette traversée. Nous apprîmes à l' auberge que Cachat accompagné d' Alexis Tournier y étaient arrivés le soir d' avant nous et qu' ils étaient repartis le lendemain pour traverser l' Allée Blanche. Nous n' avons trouvé les pas sur la neige de ceux qui nous ont précédé qu' au sommet du Tacul parce qu' ils n' ont pas monté le glacier du même côté que nous 1 ).

« Je crois, Monsieur, vous avoir donné là-dessus tous les détails que vous me demandez. Le but de mon voyage à Cormayeur était de simple curiosité; je cherchais à m' y rendre par le plus court passage, et j' avais en même temps le désir de prendre une connaissance plus exacte que je ne l' avais de la vallée de glace du Tacul relativement à mes reliefs, de même qu' aussi de faire à une grande élévation une expérience dans mon appareil à esprit de vin.

« Je désirerais beaucoup d' avoir quelque chose de plus intéressant à vous communiquer. Veuillez je vous en prie disposer de moi si je puis vous être de quelque utilité. » Cette première traversée touristique du col célèbre fut signalée au monde par le Journal de Lausanne du 21 juillet, où nous trouvons les précisions suivantes: la caravane d' Exchaquet arriva au sommet du col à 2 heures et demie et s' y arrêta deux heures pour se reposer. Cette lettre signale encore que le point le plus élevé du Tacul offre une plaine de neige, admirable pour y faire des observations.

me semblent exagérés. Une tradition aussi tenace et aussi générale devait reposer sur autre chose qu' une supposition.

De Saussure, n' ayant pu achever au cours de l' ascension du Mont Blanc toutes les expériences qu' il désirait faire, cherchait un endroit favorable pour les continuer. Il note dans son Journal: « M. Exchaquet que je consultai sur ce projet, me dit que sur la route nouvellement découverte qui conduit de Chamouny à Courmayeur en passant par le Tacul, je trouverais des rochers tels que je les souhaitais 1 ). » De Saussure exécuta son projet l' année suivante, en 1788. C' est pendant le séjour de deux semaines que le célèbre naturaliste fit au Col du Géant qu' Exchaquet accomplit sa seconde traversée de Chamonix à Courmayeur. Il passa la nuit du 4 au 5 juillet sous la tente avec de Saussure et son fils.

Après le Journal de Lausanne, le Journal de Genève du 15 septembre annonça également l' exploit d' Exchaquet, et ceci dans des circonstances assez curieuses qui méritent d' être brièvement relatées, non seulement à cause de l' intérêt qu' elles ont pour l' histoire de l' alpinisme, mais pour la lumière qu' elles projettent sur le caractère des personnages. Bourrit qui avait échoué dans sa tentative de suivre de Saussure au Mont Blanc, voulut au moins profiter de la route qui venait d' être rouverte par le Col du Géant. Le 28 août de cette même année 1787, il effectua à son tour le passage de Chamonix à Courmayeur, accompagné de son fils et de quatre guides. Il se hâta d' en au Journal de Genève une relation de sa traversée. Dans ce récit outré, non seulement il exagérait à son habitude les difficultés et les périls surmontés, mais, avec une mauvaise foi jalouse, il se gardait bien de mentionner l' expé d' Exchaquet, de manière à laisser croire qu' il avait été le premier, lui Bourrit, à oser cette traversée. Or H. A. Gosse ayant eu sous les yeux une copie de la relation manuscrite que Bourrit faisait circuler dans Genève, voulut remettre les choses au point. Il écrivit lui aussi au Journal de Genève pour signaler l' exploit d' Exchaquet. Les deux lettres, celle de Gosse et celle de Bourrit, parurent dans le même numéro du 15 septembre. Comme la première démentait les outrances de la seconde, les rédacteurs assez embarrassés firent précéder les deux récits d' un avis assurant de leur impartialité en les donnant « dans l' ordre des dates et sans se permettre aucun changement dans les expressions de leurs auteurs ». Voici le début de la lettre de Gosse:

« Les voyages vraiment intéressants qu' on a fait sur le Mont Blanc l' année dernière et cette année 2 ) m' enhardissent à vous faire part de celui de Chamouny en Savoie à Cormayeur en Piémont par les glaciers des Bois et du Tacul. Je l' extrais d' une lettre du 18e juillet que je reçus quelques jours après de M. Exchaquet, directeur des Fonderies du Haut-Faucigny et membre de la Société des sciences physiques de Lausanne, homme d' un mérite rare, et dont la modestie fait mieux apprécier les connaissances, l' étonnante agilité, le grand courage et la vraie intrépidité. » Quant à Exchaquet, il restait en dehors de ces polémiques et achevait son relief, sur lequel nous renseigne abondamment une lettre de Berthout van Berchem au Journal de Lausanne du 1er septembre 1787.

« Le désir de voir par soi-même les glaces éternelles que la Vallée de Chamouny renferme, les rochers élancés et inaccessibles qui l' entourent de tous côtés, et qui semblent nous montrer le squelette et la charpente de notre globe; ou le désir de se rapprocher de la Nature et de l' observer, même lorsqu' elle est sauvage, conduit à Chamouny des voyageurs de toutes les parties de l' Europe, et force, pour ainsi dire, les habitants des grandes villes à quitter les beautés factices pour les beautés réelles de la Nature. Mais si cette vallée est intéressante pour le simple curieux, elle ne l' est pas moins pour le Naturaliste, et dans ce moment où les voyages du célèbre Professeur de Genève ont fixé les yeux de toute l' Europe savante sur cette contrée montagneuse, on croit rendre service aux Amateurs en leur annonçant qu' ils peuvent se procurer des plans en relief qui la représentent exactement.

« Chacun de ces Reliefs comprend la Vallée de Chamouni, les portions de la Chaîne du Mont Blanc et du Brévent qui s' étendent depuis le Pont Pélissier, à l' entrée ouest de la vallée, jusqu' au Col de Balme qui la termine à l' est. Ils représentent le pays tel qu' il est au mois d' août. Leur longueur est de trois pieds de Roi sur un pied onze pouces de large, les proportions sont à peu près 1 ligne sur 20 toises.

« Ces Plans sont faits en bois d' arole, bois tendre et en même temps inaltérable. On a donné aux rochers et aux glaciers leur forme et leur couleur naturelles. Les premiers sont peints à l' huile, et les glaciers sont représentés par des fragments de spath pesant légèrement teint en bleu. On y a marqué tous les villages, hameaux et chalets, et on y a tracé par des lignes les différents sentiers connus et pratiqués dans ces montagnes. On a cru devoir y indiquer aussi les différentes tentatives que l'on a faites pour parvenir au sommet du Mont-Blanc, et la route que l' infatigable M. de Saussure vient de suivre avec le plus grand succès.

« Chaque Relief est accompagné d' une description, indiquant les moyens dont on s' est servi pour lui donner toute l' exactitude possible et les noms de tous les objets qu' il représente. Ces Reliefs étant en bois sont peu pesants, d' un transport facile, et l'on se charge de les emballer de manière qu' ils ne pourront s' endommager dans la route. Leur prix est de 30 louis. Ceux qui désireront s' en procurer peuvent s' adresser à M. Exchaquet, Directeur Général des fonderies du Haut-Faucigny, à Servoz près Salanches. » L' original terminé, Exchaquet en fit exécuter des copies par des sculpteurs. Mais trente louis d' or représentaient une grosse somme, qui faisait hésiter même le riche baron de Gersdorf ( Saxe ), un de ces amateurs passionnés qui avait été témoin, l' année précédente, de la première ascension du Mont Blanc par Michel Paccard et Balmat. Pour en faciliter l' acquisition, Exchaquet en fit établir des modèles en trois grandeurs différentes, au prix respectif de 25 louis et quart et 6 louis et quart 1 ).

Qui étaient ces ouvriers qui, sous la surveillance attentive de l' auteur, ciselaient dans l' arole massif les répliques du relief du Mont Blanc? Nul n' en parle; mais trente ans plus tard, en 1819, une brochure de quelques pages invitait les Londoniens à visiter une exposition de reliefs de la Vallée de Chamonix 2 ). Il y est dit que ces reliefs « ont été modelés d' après nature par un certain J. B. Troye, qui séjourna expressément sur les lieux, et qui fut l' élève du célèbre Exchaquet, dessinateur de S. M. le Roi de Sardaigne ». En effet, l' annonce de l' achèvement du relief du Mont Blanc, coïncidant avec l' ascension de de Saussure, valut à Exchaquet une notoriété européenne, et la cour de Turin, qui suivait d' un œil attentif ce qui se passait dans la Vallée de Chamonix, se hâta de demander un exemplaire du fameux d' œuvre. D' autres commandes venaient d' Allemagne, d' Angleterre. Une lettre de Wyttenbach dit qu' il en a vu chez le Directeur des Fonderies plusieurs exemplaires, tous commandés ( 15 mars 1788 ). Pendant que les sculpteurs étaient occupés à ciseler les dentelures de la Chaîne du Mont Blanc, les graveurs en reportaient le dessin sur cuivre, et bientôt Chrétien de Mechel de Bâle pouvait offrir aux amateurs une nouvelle estampe, accompagnée d' une Notice explicative due à la plume infatigable de B. van Berchem. En outre, sur le conseil de Wyttenbach, Exchaquet joignit bientôt à cette industrie tout un commerce d' échan minéralogiques provenant du même massif et destinés à compléter le relief. Des équipes de gens du pays parcouraient les montagnes, du Jardin de Talèfre à l' Aiguille du Goûter, et en rapportaient à Servoz des sacs de cailloux qui, façonnés et étiquetés, étaient expédiés jusqu' aux confins de l' Europe.

« J' observerai sur cela, écrit Exchaquet à son ami Wyttenbach, qu' il y a plusieurs montagnes dans les vallées de glace dont l' accès des rochers est impraticable, et qu' on ne peut se procurer les pierres qu' en les ramassant sur la moraine ou dans les éboulements... Il y a plusieurs endroits où l'on est obligé de coucher une nuit sous des rochers à cause de l' éloignement de toute habitation, et même les hommes ne peuvent se charger que d' un poids peu considérable à cause des mauvais passages et des provisions de bouche qu' on est obligé de prendre avec soi. Je ne pourrais m' engager à procurer celles ( les pierres ) qui viennent du Dome de l' Aiguille du Gouté, parce que le voyage est long, difficile, et ne peut se faire prudemment que lorsqu' on est plusieurs personnes. On m' a promis des granits trouvés au ( sommet du ) Mont Blanc; si je peux en avoir je vous en envoierai. » Et un peu plus tard ( 6 juillet 1788 ):

« J' ai pris des arrangements avec des personnes de ce Pays pour vous faire en grand des collections de pierres des environs d' ici; par ce moyen je peux diminuer le prix de la collection; je l' ai fixé à un louis et demi rendu à Lausanne. Les personnes qui désireront se la procurer pourront par la suite s' adresser à M. Struve le fils qui veut se charger d' expédier les caisses et d' en avoir une provision chez lui. La collection sera composée de 100 morceaux de pierres ou environ, ( pris ) dans 50 endroits différents. » L. L. E. E. de Berne songèrent aussi à utiliser les talents de topographe qu' Exchaquet venait de révéler pour lui faire établir le plan en relief du gouvernement d' Aigle. Samuel Wild, capitaine-général des Salines, fut chargé de traiter l' affaire.

« La Haute Direction des Sels a pensé à cela devant que j' aie eu le plaisir de vous écrire; mon frère a reçu à ce sujet une lettre pour me la communiquer. On me demande si je pourrais entreprendre l' exécution de ce relief... Je connais assez le pays pour me décider d' entreprendre cette ouvrage si la Haute Direction veut m' en charger et traiter avec moi. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour exécuter ce travail le plus promptement et le mieux qu' il me sera possible, je crois que je pourrais commencer à lever le plan dès le mois de May prochain ( Servoz le 16 décembre 1787 1 ). "

Exchaquet y travaille tout l' été 1788, et bien qu' il eût pour s' aider la nouvelle et excellente carte de Rovéréa, il déclare que cet ouvrage l' occupera encore longtemps. L' œuvre fut néanmoins achevée à la fin de l' année et prit le chemin de Berne. Ce doit être celle-là même qui se trouve aujourd'hui au musée de paléontologie de Lausanne, car je ne sache pas qu' il en ait jamais été fait de copie. Ceux à qui les Alpes vaudoises sont familières admireront sa fidélité 2 ).

En 1790, le trio d' amis Exchaquet, Struve et van Berchem fondèrent une association mi-scientifique, mi-commerciale pour faire une monographie du St-Gothard comprenant: 1° le plan en relief de la région, exécuté par Exchaquet; 2° la carte pétrographique, gravée par Dunker; 3° une collection de minéraux du massif; 4° un itinéraire descriptif, rédigé par Berthout van Berchem.

La Section Genevoise du C.A.S. possède les seuls exemplaires connus des reliefs de la Vallée de Chamonix et du St-Gothard. Celui du district d' Aigle est, nous l' avons dit, au musée de Lausanne. Le musée alpin de Berne possède une copie en terre cuite du relief du Mont Blanc, exécutée en 1807 par Ch. Dupuis d' après l' œuvre d' Exchaquet.

Malgré l' activité de leur directeur, secondé pendant quelques années par le chimiste Struve, les Fonderies du Haut-Faucigny ne semblent pas avoir fait de brillantes affaires. En date du 29 juillet 1787 de Saussure note dans son Journal: « Exchaquet dîne avec nous, il a toujours bonne espérance des mines de Servoz. » Si optimiste que veuille paraître cette phrase, elle laisse néanmoins entrevoir quelques doutes quant à la prospérité et au succès futur de l' entreprise. Est-ce la raison pour laquelle nous trouvons Exchaquet, en mars 1790, occupé à installer aux Pâquis une manufacture de terre de pipe et autres poteries? Il fait des essais pour imiter les faïences anglaises et déclare avoir réussi pour ce qui est des pâtes blanches et d' autres teintes. Mais il n' a lâché Servoz que momentanément, et surtout il n' oublie pas ses chers reliefs. Il avait été frappé des multipes inconvénients du type adopté d' abord: leur prix élevé, la difficulté du transport, l' impossibilité de les consulter sur le terrain même, et il était hanté par l' idée de les mettre à la portée des touristes qui affluaient de plus en plus nombreux à Chamonix. Aussi imagina-t-il d' en faire en terre cuite des modèles en miniature qui pourraient être moulés, cuits et peints en série par la Fabrique genevoise de faïence. Struve écrit à Wyttenbach le 18 janvier 1792:

« Notre Exchaquet fait exécuter les plus mignons reliefs du monde, qui ne peuvent pas du tout être comparés aux autres. Ils sont tout petits, peints en miniature par de bons artistes, si petits qu' on peut les mettre dans la poche et bien meilleur marché que les autres. Il en fait faire pour tout le Pays de Vaud, le Gothard et le Mont Blanc. » 1 ) Lettre d' Exchaquet à Wyttenbach. Op. cit.

2 ) C' est le plus grand des reliefs exécutés par Exchaquet; il est à l' échelle de 1/16,666.

Je n' ai pas réussi à découvrir aucun échantillon de cette cartographie en céramique 1 ). Espérons que ces pages en feront exhumer quelques exemplaires qui auront leur place indiquée au musée alpin de Berne. Je ne sais si le succès eut enfin couronné tant de persévérance et de ténacité. L' auteur n' eut pas le temps de le voir. En septembre 1792 il fut atteint d' une fièvre bilieuse qui l' obligea à aller changer d' air à Sallanches. Se sentant mieux, il revint prendre son poste à Servoz où son mal empira tout à coup. Sa mort nous est signalée par une lettre de Struve du 16 décembre: « Le bon Exchaquet est mort et je perds considérablement avec lui. » Cette brève et froide oraison funèbre est bien en harmonie avec la destinée de ce modeste pionnier de l' alpinisme naissant.

Une note de Berthout van Berchem, dans le Magasin encyclopédique de 1795, marque mieux les regrets de ses amis et sa place dans l' histoire de l' exploration des Alpes: « La mort de ce savant artiste a interrompu ce travail intéressant. Cette perte est d' autant plus irréparable que peu de personnes pourront, comme Exchaquet, aller dans les endroits du plus difficile accès, sur les rochers les plus escarpés, prendre des dessins exacts des différentes formes des montagnes, et elles n' auront pas surtout cette connaissance parfaite des différentes chaînes des Alpes qu' une longue habitude lui avait donnée. » Exchaquet est mort à 46 ans. Eût-il accompli d' autres exploits s' il avait vécu? Peut-être, et peut-être aussi n' en aurions-nous rien su. C' était une de ces âmes modestes, délicates, repliées sur elles-mêmes, qui ne vivent que d' une seule passion et pour cette passion seulement. Il éprouvait comme une gêne à parler de ses courses, même avec ses familiers, et nous n' en connaissons que ce qu' ils nous en ont raconté occasionnellement dans leurs lettres. Non seulement il n' a jamais rien publié lui-même de ses travaux ou de ses découvertes, mais il avait une répugnance presque maladive à faire parler de soi. Avec cela d' un désintéressement absolu et d' un dévouement à toute épreuve, dont les lettres de ses rares amis, Gosse, Wyttenbach, Berthout van Berchem donnent un témoignage émouvant. Son ombre me pardonnera d' avoir fait revivre ici son nom, en raison de la sympathie que m' a inspirée sa vie, qui fut celle d' un solitaire pour qui l' Alpe fut peut-être la confidente de tout ce qui vibrait en lui et qui demeura inexprimé.

1 ) Ces reliefs en terre peinte devaient être assez répandus à l' époque. Le poète Mathisson, décrivant en 1801 le panorama de la Dôle, dit: « A la base de l' immense amphithéâtre que forment les Alpes, du Gothard jusqu' au Dauphiné, apparaît dans un merveilleux raccourci, comme sur un relief d' Exchaquet, le croissant du Léman, etc. » ( Mathisson: Voyage de Lausanne à Aoste. ) En outre, dans la 2e édition du Manuel du Voyageur en Suisse de Ebel, Zurich, 1810, on trouve dans la liste des cartes l' indication suivante: « Relief du Pays-de-Vaud, depuis Granson jusqu' au Montblanc, et depuis le Fort de l' Ecluse jusqu' à Sion en Valais, par Exchaquet. On trouve des modèles en biscuit à Genève et à Lausanne pour le prix de 2 louis. » Le même ouvrage mentionne à la page 160 du tome I: a ) la vue perspective du Mont St-Gothard, d' après un relief d' Exchaquet; b ) la carte pétrographique accompagnant l' Itinéraire Tout récemment enfin, j' ai vu dans une collection de gravures vendues aux enchères à Zurich l' estampe faite par Dunker d' après le relief de la chaîne du Mont Blanc.

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