Un voyage d'exploration à l'Hindou-Kouch

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PAR JOSEF RUF, HAMBOURG

Avec 6 illustrations ( 79-84 ) et 4 cartes Le fait que deux membres du CAS, le chef Josef Ruf, de la section de St-Gall, et Otto Laudi, de la section de Bale, faisaient partie de l' expédition, peut justifier la parution dans Les Alpes du récit de cette course, effectuée sous le patronage de la section de BrSme du Deutscher Alpen-Verein.

/ Etant à la recherche de participants qualifi.es, je pensai tout naturellement d' abord aux compagnons de courses antérieures. C' est ainsi que la doctoresse Liesel Huflfmann et Otto Laudi furent choisis. De Goslar, on me recommanda Berni Lengte, le plus jeune d' entre nous, et Trudi Heyser, gardienne de cabane et chef des jeunes de la section.

Apres etre reste longtemps à l' ombre de ses puissants voisins, l' Himalaya et le Karakoroum, l' Hindou Kouch jouit actuellement d' un interdt qui va grandissant. La plus grande partie de ce massif qui, du Pamir ou Toit du Monde, s' étend vers le sud-ouest, se trouve dans le territoire de l' Afghanistan. Toutefois son plus haut sommet, le Trich Mir, 7700 m, dresse sa tete dans la partie nord-ouest du Pakistan.

Hindou Kouch signifie à peu près « tueur d' Hindous », ce qui veut sürement dire que de nombreux croyants venant des Indes en pèlerinage aux lieux saints de Bamyan ne survivaient pas aux fatigues qu' imposait la traversée de ces montagnes. A elle seule cette explication exprime déjà le caractère sauvage de ce massif, avec ses vallées profondément encaissées, ses sentiers accrochés à des pentes abruptes et ses fleuves dévastateurs. Cette rudesse inhospitalière, où végète une population clairsemée, est peut-etre une autre cause du fait que l' Hindou Kouch est reste un joyau pour le montagnard qui n' est pas un « alpiniste de carriere ».

En préparant Pexpedition, je constatai qu' il existe peu de littérature sur ce massif, et surtout peu de descriptions géographiques. Voici ce que je pus consulter:

1° Les publications A. Scheibe: Hindukusch 1935 ( Rapport sur l' exploration scientifique, principalement de quelques vallées de l' Hindou Kouch.

2° Harald Biller, Nuremberg ( communication personnelle sur son expedition de 1959, dont le fait culminant fut l' ascension du Mörsa Mir, 6060 m ).

3° Voyage d' exploration à l' Hindou Kouch en 1960 de quatre étudiants berlinois. Ils ont gravi le Koh-i-Bandakor, 6600 m, et ont en outre effectué de nombreuses courses dans les montagnes de la vallée du Pagar près d' Andjouman. Ces amis de la montagne nous ont donne de tres précieux renseignements sur l' accès à ces regions et sur les conditions financières du voyage.

4° Enfin, Les Alpes ont parle en 1960 des expeditions polonaise et japonaise, au cours desquelles ces deux groupes ont gravi le Noshaq, sur la frontiere du pays.

Le 17 juin 1961, notre équipe de cinq quittait Breme sur deux voitures VW ( une fourgonnette et une Pkw ) pour la longue randonnée a travers les Balkans, l' Asie Mineure, les deserts de l' Iran et de l' Afghanistan. Nous arrivämes à Kaboul exactement un mois plus tard, soit le 18 juillet. Après plus d' une semaine remplie par les formalités requises pour séjourner dans le pays, et pour obtenir l' autorisation de pénétrer dans la region qui était le but principal de notre voyage et au cours de laquelle on nous permit aimablement de consulter, à la Section des Mines de l' Institut géologique, des vues aériennes du massif, nous pümes enfin reprendre la route vers le nord, en direction de Goubahar et la vallée de Panchir.

Les conseils de M. Hunger, géologue suisse au service de l' ONU, nous furent très utiles pour le choix d' un groupe de sommets intéressants au point de vue alpinisme. Les seules cartes que nous possédions étaient des cartes anglaises à l' échelle 1:1 000 000, mais des l' abord nous dümes constater que leur representation ne correspondait pas à la réalité du terrain ( voir l' esquisse ). A ce sujet, il était précieux d' avoir pu consulter les vues d' avion; sans cela il eüt été très difficile de fixer les étapes journalieres.

Comme complement de charge, nos deux voitures portaient les vivres achetés à Kaboul, et nous avions à bord Mohamed, notre interprète parlant anglais, qui nous rendit de grands services durant toute l' expédition. En cours de route vers les montagnes, nous devions presenter nos respects au gouverneur de la province de Charikar, sans l' approbation et l' appui duquel il serait impossible de pénétrer plus loin. Il nous imposa la compagnie de son secrétaire des finances, qui nous conduisit à la maison des hötes de Sine. La nous pümes goüter l' aimable hospitalité de Yallakador ( assistant ), qui remplit ici la charge de sous-préfet ou agent regional. Des tapis furent déroulés sous un immense mürier, et, à la clarté de la lune et des lanternes, nous fümes priés à un délicieux repas afghan: poulet au riz, salade, fruits et naturellement thé, servi par l' höte en personne.

Le lendemain, accompagnés de deux gardes supplémentaires que Yallakador nous a donnés pour veiller à notre sécurité, nous atteignons le terminus de la route carrossable à Chrundjou. La nos bagages doivent etre transbordes sur des bStes de bat, et c' est un train imposant de six conducteurs, deux domestiques de Yallakador, notre interprète Mohamed, cinq chevaux et quatre änes qui s' ébranle au début de Papres-midi pour remonter la vallée de Panchir, munis des bons vceux du malik surap ( bourgmestre ) et accompagnés un bout de chemin par les gosses du village. Jusqu' au Col d' Andjouman, 4225 m, notre escorte est encore renforcée de quatre soldats armés, dont le röle est de nous protéger contre des attaques éventuelles. Disons tout de suite que malgré toute leur bonne volonté ils ne rencontrèrent aucun ennemi dans les parages. Par contre, notre Liesel fut victime d' un incident. Elle était en train de donner des soins au jeune fils d' un nomade, lorsqu' elle fut assaillie par un féroce chien de berger qui la mordit au mollet, ouvrant une large plaie. Heureusement, il ne s' ensuivit aucune complication, mais Liesel dut des lors franchir vallées et fleuves haut perchée sur un cheval. On ne saurait dire que c' est là un plaisir. Aussi au retour, la plaie étant cicatrisöe, Liesel refusa carrément de remonter en seile.

Le col d' Andjouman nous amena dans la vallée du meme nom. Des gorges étroites alternent avec des bassins habités et cultivés. Les champs occupent des terrasses aménagées sur les flancs de la vallée et irrigués artificiellement. Là oü l' eau manque, c' est le désert impitoyable.

Nous devons souvent passer d' une rive à l' autre. En l' absence de pont, il faut passer à gué et entrer courageusement dans les flots glaces et impétueux des torrents et des rivières. Dans les villages, nous allons présenter nos hommages au malik, afin d' obtenir sa bienveillante approbation.

Ce sont les änes qui fixent le plus souvent l' étape de la journée. C' est d' eux aussi que dépend la traversée - avec ou sans les bagages - d' un pont ou d' une rivière. Ce sont des bStes patientes; on peut les charger de fardeaux invraisemblables, mais lorsque quelque chose ne leur plait pas, est à l' encontre de leurs habitudes, ils peuvent €tre d' une obstination désespérante. C' est pourquoi la marche d' approche exigea onze jours, tandis qu' au retour, avec des chevaux seulement, la mSme distance fut franchie en sept jours. Il faut dire toutefois, en l' honneur des änes, qu' au retour le chemin nous était connu, nous pouvions fixer aux conducteurs les étapes et les Sites, alors qu' à l' aller nous devions nous en remettre à eux, qui les choisissaient selon leur convenance, ou selon le principe: plus ca dure, plus fa paie.

Les rivières Andjouman et Munjon, venant de directions opposées, coulent à la rencontre l' une de l' autre. Les deux vallées forment une ligne presque droite orientée sud-ouest—nord-est. C' est à Iskasir qu' elles joignent leurs flots rapides, ou pour mieux dire, qu' elles se heurtent l' une contre l' autre pour forcer ensemble le passage à travers la chaîne et couler ensuite fraternellement dans une profonde entaille, sous le nom de Jurm, pour aller se jeter au nord dans l' Oxus. Il y a dans les Alpes un exemple analogue: c' est celui de la Doire du Val Veni et de la Doire de Ferret sur le versant italien du Mont Blanc. Ils se fraient un passage près d' Entrèves et sous le nom de Doire Baltée vont se joindre au Po. Le défilé d' Iskasir est cependant plus imposant que celui de Courmayeur, non seulement parce qu' ici la montagne est plus haute et plus abrupte, mais aussi parce que le volume d' eau des deux rivières est plus gros que celui de la Doire Baltée en Italic Nous avons bientöt une question importante à résoudre: la traversée du Munjon. Cette rivière est si puissante que nous devons délester les änes de leur charge si nous ne voulons pas les voir disparaître dans le courant avec nos bagages. La oü manquent les ponts, la traversée des rivières est une entreprise hasardeuse. Leur débit sans cesse variable pose chaque fois un nouveau problème. Au début, cela nous amusait de voir les conducteurs gagner la rive opposee, trousses tres io' ö.

V..

Situation de l' Afghanistan, avec trac6 du voyage de Mesched ( Iran ) ä Kaboul, puis ä Chrundjou haut et accroches ä la bride ou ä la queue des chevaux. Mais nous eümes bientöt assez de ce sport. Nous n' etions pas habitues ä tenir longtemps dans l' eau glacee, et nous ne supportions pas de marcher pieds nus sur les galets pointus. L' un apres l' autre, nous suivimes le conseil qui nous fut donne de franchir les cours d' eau ä cheval. En face du Munjon, nous n' avions aucune envie de jouer ä l' homme fort, et nous discutions sur le meilleur moyen de faire passer hommes et bagages sur l' autre rive.

Nous en 6tions encore ä essayer de deviner quel serait l' endroit le plus favorable pour cette Operation, lorsque des silhouettes montees sur chevaux parurent sur la rive opposee. Sans hesiter, en gens qui connaissent les lieux, ils entrèrent dans le fleuve. C' était la demonstration, comme une parade, de ce que nous devions executer en sens inverse. Moitié à la nage, moitié à pied, ces hommes franchirent les divers bras du Munjon, plus ou moins larges et profonds.

Uallakador de Munjon vint se presenter à nous, accompagné de sa garde et de divers autres personnages. Dans le groupe se trouvait un jeune étudiant danois qui parcourait le monde et voulait aussi connaître Munjon. Mais comme ses papiers et passeports ne mentionnaient pas formellement cette destination, on le ramenait en arrière dans les regions autorisées en l' informant poliment que tous les ponts sur le Munjon étaient détruits, et qu' en consequence il n' était pas possible de satisfaire son désir. Nous-memes dümes montrer patte blanche et exhiber notre autorisation au gouverneur de l' endroit. L' accès à Munjon nous étant accordé par un certificat du Gouvernement, et comme nous declarions vouloir gravir les montagnes en qualité de touristes, la route vers le pays Munjon nous était ouverte. Aucun pont ne manquait, et nous eümes en outre, pour notre protection personnelle, la compagnie de gendarmes. A partir de ce moment, nous fümes considérés comme les hötes du Gouvernement.

Du sommet d' un col, nous eümes notre premier coup d' oeil sur les montagnes de Munjon et une partie du massif que nous voulions visiter. De nombreuses sommités dressaient leur tete neigeuse au-dessus des avant-monts, roches d' un brun-olive allant jusqu' au rouge foncé. Ce n' était cependant pas encore là notre but. Comme nous devions le découvrir par la suite, les cimes désirées sont cachées derrière les chaînes avancées, comme la Belle-au-Bois-dormant derrière la haie de son chäteau.

Le chemin descend abruptement sur un plateau dominant le fleuve, qui s' est creusé un lit profond. Des vestiges indubitables d' ancienne occupation humaine: carrés de champs dessinés mais en friches, maisons de boue en ruines, restes de tours fortifiées, etc., témoignent d' un grand passé. Le conducteur qui marchait derrière moi prononca d' un ton plein de respect: « Munjon! » Nous apprîmes plus tard que le lieu avait été jadis la residence du prince ou roi de Munjon. jourd' hui toute la plaine n' est plus qu' un desert: « Dascht-i-Borrich. » La cause de cet abandon s' explique facilement: soit par les intempéries, soit par le creusement du lit du fleuve, l' irrigation est devenue impossible, et toute vie s' est éteinte sur cette terre jadis fertile.

Peu avant la ville royale, deux rivières importantes s' unissent pour former le Munjon. Nous descendons vers la première, nommée Borrich, que nous franchissons sur un pont solide, puis longeons le second cours d' eau en direction de Chaharon, le chef-lieu de la province de Munjon. Là nous dressons nos tentes à l' intérieur du bourg, à l' ombre des saules et sous la protection d' un rempart de pierre. Toute la population - à l' exception des femmes qui se tiennent à distance sur le toit des maisons - assiste à l' établissement du camp.

Cette curiosité est plutot genante, aussi sommes-nous heureux le lendemain matin de refaire en sens inverse le bref trajet jusqu' au pont du Borrich, puis de remonter le long de cette rivière à travers la campagne déserte. En deux journées, en passant par Tagau et Wolf, nous atteignons la petite localité de Rees, au débouche du val du meme nom, à 3500 m d' altitude. Cette alpe n' est habitée qu' en été. Chèvres et moutons trouvent une maigre päture sur le plat de la vallée. L' amont est occupe par une foret en bordure de laquelle nous établissons notre camp, le dernier que nous partageons avec les conducteurs.

Cette nuit fut fort animée, gräce à nos amis de la vallée du Panchir. Le soir, avec le bois de saules qui se trouvait là à profusion, ils allumèrent un immense feu. La fete se prolongea, et ce n' est qu' après minuit que le silence régna. Pas pour longtemps! Tout près de nos tetes retentit le martèlement des sabots des chevaux qui, n' étant sans doute pas assez fatigues, galopaient autour des tentes. Ils s' étaient libérés de leurs entraves et se livraient de furieux combats. Tout cela pour une jument; les quatre autres étaient des étalons. A peine les fougueux coursiers étaient-ils captures, et le silence rétabli, que l' aube commenca à poindre; c' était le signal habituel du lever pour les conducteurs. Ils étaient en train de rallumer le feu, car il faisait presque froid à cette altitude, lorsqu' une animation et une excitation extraordinaires s' élevèrent parmi le « peuple », comme disait Mohamed. Que se passe-t-il? Un äne a disparu. L' animal est introuvable malgré une heure d' actives mais vaines recherches. La foret voisine est bien le meilleur endroit pour s' égarer... ou se cacher. Pourtant un äne ne peut pas se perdre ainsi. Il fut découvert dormant paisiblement sous un buisson, non loin du camp.

A la foret de Rees s' arretaient les connaissances topographiques de nos guides officiels. Aucun des soldats et policiers de notre escorte n' est monte au-delà, sans parler des habitants de Rees. C' est à nous dorénavant de trouver notre chemin. La seule donnee sur laquelle nous pouvons nous appuyer est le souvenir des vues d' avion. Nous savons que pour arriver au pied des montagnes que nous voulons visiter, nous devons pénétrer dans cette vallée latérale. Il s' agit d' abord de sortir du labyrinthe de la foret en franchissant plusieurs bras du fleuve, ce qui n' est pas facile avec les bêtes de somme, les charges, et notre Liesel perchée sur son cheval.

F. traversee ä gu6 du fleuve B. traversee du fleuve sur pont S camps ä l' aller A camps au retour m ) cote d' altitude fournie par les canes m cote d' altitude donnee par notre altimetre Itineraire suivi de Chrundjou ( terminus de la voie carrossable ), jusqu' ä la vallee ► de Chrebek 4. 10.61. R.

A chaque instant elle risque le sort d' Absalon, et de rester suspendue aux branches des saules. Et une fois parvenus au bout du plat de la vallée, quelle sera la suite? D' après le souvenir des vues examindes, le torrent Chrebek qui doit nous conduire dans un vallon supérieur est si profondément encaissé dans la haute paroi rocheuse de la vallée que nous ne pouvons remonter son cours, ni à coté de lui. Le plus age des conducteurs nous fait comprendre que les betes ne peuvent aller plus haut et ne peuvent traverser les pentes d' éboulis. Il répugne visiblement à ces gens de nous suivre dans une region sans chemins.

II s' agit donc de nous débrouiller. Les b6tes sont déchargées; sacs et colis resteront là en attendant. Ni l' argent ni les bonnes paroles ne pouvant décider les conducteurs à transporter des charges, les grevistes sont licenciés. Les autres, c' est les äniers et les soldats, ne nous laissent pas en panne et nous aident à porter, le meme jour encore, la plus grande partie des ballots 500 m plus haut: une grimpée de trois heures. Le reste sera amené le lendemain matin.

Nous ne nous sommes pas trompés en adoptant le torrent Chrebek comme voie d' accès aux montagnes choisies pour but de notre expedition. Au-dessus du raide palier - verrou d' entrele vallon s' ouvre et laisse voir toute une couronne de cimes géantes, de sommets neigeux et de glaciers. Devant nous s' étend une vaste prairie sillonnée d' innombrables ruisseaux. Au milieu de la prairie se dresse un gigantesque bloc, jeté là par quelque cyclope pour en faire son logis. Ce sera notre « Ile rocheuse », notre quartier general, à 3950 m. Pas de discussion, nous plantons ici nos tentes.

Sans plus tarder, nous nous occupons à construire une cabane en pierres appuyée au flanc nord du bloc. Deux toiles de tente forment le toit; un foyer est bäti dans l' angle le plus reculé. Des bätons de saule en guise de rayons; des pierres serviront de sieges, lorsque le temps sera trop grincheux dehors. En deux jours, soit le 7 aoüt, notre refuge est terminé On peut s' y tenir debout; il nous assure bonne protection contre le vent, un logement pour nos personnes et un réduit sür, à l' abri de l' humidité, pour notre équipement et pour les vivres. Nous pouvons maintenant nous vouer ä l' alpinisme.

Nous voulons d' abord gravir un sommet facile, comme il s' en trouve presque toujours au voisinage des cabanes alpines, une sorte de belvedere d' où nous pourrons étudier le massif et y voir un peu plus clair sur la situation et Faltitude des cimes les plus importantes. L' ascension d' une hauteur de 4600 m environ, dessinant trois sommets, nous permit de nous orienter, et de saisir déjà les caractères particuliers des montagnes du Val Chrebek. Les pierriers croulants y rendent les grimpées pénibles. Nous avons tot fait de découvrir la maniere la plus rationnelle de marcher: à la montée, il faut choisir les plus gros éboulis; à la descente, se laisser glisser dans les coulisses et les rigoles avec le menu gravier. Du sommet, comme nous I' espérions, nous avons la vue sur la vallée de Rees. A nos pieds, tout en bas, s' étend le päturage. Les parois du versant nord sont d' une raideur qui rappelle celle des Drei Zinnen dans les Dolomites. Malheureusement, les arStes n' ont pas la solidité des roches dolomitiques et sont plutöt de la variété « ne me touchez pas ». M. Hunger, notre conseiller de Kaboul, nous en avait avertis: « Soyez prudents, la roche est très mauvaise. » C' est incontestablement le cas pour les montagnes de Chrébek. De ce premier sommet, nous eümes une bonne vue sur les cimes au fond du val.

Nous gravimes ensuite quelques argtes rocheuses dans le voisinage du glacier principal et de la plus haute sommité inscrite à notre programme, le Koh-i-Chrebek ( Mont Chrebek ). Ces reconnaissances nous permirent d' éprouver la qualité de la roche et la consistance de la glace; elles nous fournirent aussi des indications sur la voie d' approche du sommet principal. Nous decou-vrimes un site favorable pour le camp d' altitude qui sera le point de départ de la grande entreprise.

Pour parfaire notre entraînement, nous voulons d' abord « faire » un 5000 neigeux. Par prudence, nous emportons tout notre matériel de bivouac, bien que, d' après nos estimations, la course ne doive pas exiger de camper en plein air, et nous n' avons guère à craindre le mauvais temps. Mais nous prévoyons que nous devrons remonter d' interminables pentes d' éboulis et des aretes aux innombrables dentelures. En fait, aussi bien à la montée qu' au retour de cette cime d' environ 5230 m, nous dümes passer la nuit dans nos sacs de couchage par quelques degres sous An/um au/Muh ton IFlußsyskJ4 Mill.

70' SO1 ij ar' üaugird », Dashi' Skokr j—fy 6Z48, Reseau fluvial Andjouman-Munjon d' apres la carte anglaise zero. C' est lä que nous avons fait connaissance, pour la premiere fois, avec les penitents de neige. Aussi avons-nous baptise ce sommet le Mont des Penitents. Le nom de « pdnitents » a ete donne aux formes que prend la surface des neves dans les regions tropicales non seulement parce que ces bornes rappellent un cortege de penitents, mais sürement aussi parce que la marche y devient souvent un veYitable calvaire.

Apres cette course, nous nous sentons mürs pour la grande entreprise, soit l' ascension du haut pic convoite, le Koh-i-Chrebek. Nous pla?ons le camp d' altitude avec deux tentes au-dessus d' un lac glaciaire, ä quelque 4500 m. Nous y transportons des vivres et tout le materiel necessaire. Le site est ravissant, romantique et photogenique au meilleur sens du terme. Le Koh-i-Bandakor, 6600 m, que nos amis berlinois de l' AV ont gravi en 1960, domine de loin le Val Chrebek. A nos pieds git, parmi les moraines, le lac glaciaire d' un blanc laiteux. Au-dessus de nos tetes, des cimes de plus de 6000 m se dressent dans l' azur du ciel afghan. Et tout cela intact, baigne d' une paix infinie comme je ne l' ai jamais connue dans les Alpes. Que peut désirer de plus un coeurd' alpiniste?

C' est de là que nous partons, les quatre grimpeurs, aux premiers rayons du soleil, le 15 aoüt 1961, pour gravir la plus haute des cimes qui nous environnent. La montée commence par une haute moraine que les pierres roulantes, grandes et petites, rendent très pénible. Le poids des sacs, avec le materiel de campement et les vivres, la faible densité de Fair au-dessus de 5000 m nous obligent à de fréquentes haltes. Vient ensuite un glacier, avec de gigantesques tables glaciaires en forme de champignons, des cuvettes marécageuses, de profondes rigoles creusées par le ruissellement des eaux de surface, des mares dissimulées sous une mince couche de neige, et bien d' autres choses encore qu' un glacier crevasse de l' Hindou Kouch reserve à Falpiniste. Les pentes de neige qui suivent nous permettent de gagner rapidement de la hauteur, jusqu' au moment où une large rimaye circulaire nous barre la route vers les pentes glacées supérieures. Nous devons faire un long crochet à gauche, où nous voyons la seule chance certaine de passage. A peine avons-nous franchi la cassure que la question se pose: où allons-nous passer la nuit? Le soleil vient de quitter le versant ouest où nous sommes, et nous avons déjà appris avec quelle soudaineté la nuit tombe sous les latitudes méridionales. Nous aménageons sur l' arete rocheuse voisine une plate-forme qui permet tout juste à quatre personnes de s' étendre. Les sacs-tentes sont déroulés et nous nous disposons à passer la nuit sous les étoiles. Elle ne devait pas titre particulièrement penible.

Nous sommes sur le flanc ouest de la montagne, et le soleil levant ne peut malheureusement pas nous atteindre. Il s' agit donc, dans l' ombre glaciale de ce versant, de réchauffer nos membres engourdis. Cela peut se faire de plusieurs manières. Une des cordées choisit d' escalader l' arete rocheuse, tandis que l' autre préfère tailler dans la pente de glace pour gagner la selle. Nous baptisons cet endroit le Silbersattel ( environ 5700 m ) pour son analogie de conformation et de situation avec le Silbersattel du Mont Rose. Les rayons rechauffants et revivifiants du soleil y sont arrives bien avant nous.

La montre marque déjà midi, ce que nos estomacs ont déjà signale depuis longtemps. Aussi n' est pas besoin de beaucoup de paroles pour décider de faire ici une longue halte. Les deux cordées continuent ensuite ensemble le long de l' arete. Malgré notre avance régulière, le crépuscule nous surprend bien plus tot que nous l' attendions. Heureusement, avant que Fobscurite soit complète, nous trouvons une grosse dalle horizontale sur le flanc sud-ouest de la longue arete dentelée ( 5820 m environ ). Nous élargissons la plate-forme et y installons le camp pour la nuit que nous passons mi-assis, mi-couches.

Nous voyons avec plaisir pointer le nouveau jour. L' emplacement du bivouac est si favorablement orienté que les premiers rayons viennent réchauffer nos membres. Comme la précédente, cette nuit a été relativement supportable, bien que le thermomètre ait marqué environ 15° C sous zero.

L' apparente proximité du sommet et le fait que la suite de la route est visible, nous engagent à déposer ici une partie de notre équipement. Nous sommes, hélas!, trop optimistes et laissons davantage qu' il ne serait strictement indispensable. Certains objets nous feront cruellement défaut la nuit suivante, que nous devrons passer plus haut que ce second bivouac.

Du camp, nous suivons quelque temps l' arete que nous quittons lorsqu' elle se redresse pour former une grande tour indépendante. En traversant en direction de la combe glaciaire, nous rencontrons un vaste champ de penitents. Sur cette raide pente de neige, ils sont les bienvenus, car ils sont de faible hauteur et constituent des marches naturelles qui nous évitent de devoir tailler. Mais sur le corps du glacier, les pénitents, haut de 50 à 80 cm, nous donnent fort à faire. Ils ralen- tissent la marche qui devient beaucoup plus fatigante. Il est bientöt evident que nous ne nous en tirerons pas sans un bivouac supplementaire.

Du glacier, deux possibilités s' offrent pour atteindre le sommet attaquer directement la pente finale au nord-est, ou bien suivre l' arete plus au nord. Nous choisissons la montée dans la paroi, pour obliquer ensuite, vers l' arSte, d' abord partiellement rocheuse, puis entièrement neigeuse. La grimpée est ici agréable; nous gagnons rapidement de l' altitude. Peu avant d' atteindre le point culminant, nous faisons halte sur une tete de rocher, bien visible de notre « Ile rocheuse » de la ilhH- durch Hindu kusch — Reseau fluvial Andjouman-Munjon d' apres les observations faites au cours de notre expedition vallee. Peu apres nous sommes reunis sur l' ultime crete, ä 6250 m environ1. II est 16 h.45, le 17 aoüt 1961.

La vue vers Test et le sud est partiellement voilee par la brume et les nuages. Lä-bas regne encore la mousson. Au nord nous distinguons trois hauts sommets. Ce doit etre le Tirich Mir ( 7700 m ) dans le Pakistan, le Nochak ( 7510 m ) et une autre montagne ä nous inconnue de meme altitude. Ces deux dernieres sommites fönt partie de la chaine frontiere de FAfghanistan. A l' ouest, le Koh-i-Bandakor se dresse dans le ciel. Toutes les autres montagnes au sud paraissent moins elevees que notre Mont Chrebek.

1 Les cotes sont celles fournies par l' altimetre; elles sont sujettes ä correction.

L' heure tardive nous conseille le depart. Gräce aux marches, la descente de la pente de glace et de l' arete se fait rapidement; par contre les penitents nous retardent et nous fatiguent. La nuit nous surprend encore sur le glacier bien plus tot que souhaite. Elle tombe si vite qu' il n' y a rien d' autre à faire qu' à creuser une tranchée dans la neige et élever un mur de penitents pour nous protéger quelque peu du vent nocturne. En l' absence d' une partie de notre équipement, la nuit, par une temperature de —17° C, fut moins agréable que les précédentes. Aussi sommes-nous heureux à 5 heures du matin de voir les premiers rayons toucher la crete. Mais près de deux heures s' écoulent avant que nous puissions jouir de leur chaleur. Avant midi nous sommes au bivouac n° 2 de la montée. Nous réunissons ici en un seul repas le déjeuner et le diner.

La paroi de glace qui suit présente un autre problème. L' eau de fonte a rendu inutilisables les marches creusées il y a trois jours, et le ruissellement gene beaucoup la taille de nouveaux pas. En outre, Otto se plaint de ne plus sentir ses pieds. Il nous faut un temps infini pour franchir le passage car, vu la raideur de la pente, nous cheminons avec les plus grandes precautions, en assurant chaque pas. Au début, nous avons espéré parvenir le soir mSme au camp d' altitude, mais le crépuscule nous surprit peu avant la rimaye. Il fallut se häter de trouver une place de bivouac sur la crete rocheuse voisine.

Enveloppes dans les toiles de tente, les pieds dans le sac, nous passämes cette dernière nuit sur cette aire d' aigle. Si ce ne fut pas la plus froide, ce fut la plus pénible pour nous tous. Au matin, Otto se plaignait de plus en plus de ses pieds. En fait, ils étaient si fortement mordus par le gel que notre camarade dut faire à cheval le voyage de retour vers Kaboul.

Finalement, le 19 aoüt vers 19 heures, nous étions de retour au camp principal de l' Ile de Roc, après avoir depose une partie des bagages au camp du lac. Un temps de repos et de rétablissement nous fit le plus grand bien et pourtant, au bout de deux jours déjà, l' esprit d' aventure forgeait de nouveaux projets. Mais un coup d' oeil sur le calendrier nous convainquit que notre activité de grimpeurs serait limitée à quelques jours. Il fallait donc renoncer à d' autres explorations et ascensions des beaux « 5000 » qui se dressaient tout autour de nous.

Avant de lever le camp d' altitude, nous fîmes visite à la Tour Noire, imposante aiguille de roc qui se dresse au milieu des hachures du glacier, au pied meme du Koh-i-Chrebek. Nous espérions y prendre une vue panoramique du massif et procéder à quelques relevés topographiques. Malheureusement, le ciel ne voulut rien entendre; ce fut un des seuls jours où la vue fut masquée par la brume et les nuages. Nous grimpämes, il est vrai, sur la Tour; mais la prise de vues ne donna rien de bon.

Entre temps, des aides étaient montés du camp principal pour la levee du camp du lac. Ce fut pour moi un brin mélancolique. Cela signifiait la fin de notre aventure, et le depart du haut vallon de Chrebek. Mohamed avait bien travaille pour faciliter le retour. Il avait obtenu des villages voisins cinq chevaux et autant de conducteurs, si bien que tout le materiel put 6tre ramené d' un seul coup à la foret de Rees, soit sur le dos des chevaux, soit sur celui des porteurs.

Je ne dirai pas grand-chose du voyage de retour. La region nous était connue, et la connaissance des lieux nous fut très utile. Nous pouvions fixer les marches journalières, les étapes et les camps, tandis qu' à l' aller nous dependions de nos gens. Aussi le retour s' effectua presque selon l' horaire fixe.

La troupe s' était augmentée de deux génisses. Notre « opa » de Chrundjou avait gagne tellement d' argent avec nous qu' il décida incontinent de l' investir en achat de bétail. En voyant les bdtes trottiner au flanc de la colonne, nous nous demandions comment le voyage se passerait. Nous pensions aux ponts branlants, au passage à gué des rivières, aux sentiers à travers les pentes verti- gineuses et les rochers. Je fus étonné de voir avec quelle sürete et quelle resistance ces betes che- minaient dans ces endroits difficiles. Lors du passage des rivières, elles entraient les premières sans se faire prier dans l' eau glacée et luttaient courageusement contre les flots. Hommes et bêtes arri-verent sains et saufs dans la vallée de Panchir.

A Chrundjou, il y eut une reception solennelle sous les müriers. Le « malik surap » et toute la population avec lui voulaient saluer et feter les vainqueurs du Mont Chrebek. Nos fidèles conducteurs de chevaux et les äniers du premier voyage étaient aussi là. Tous étaient joyeux de se revoir et de se raconter leurs aventures.

Le 9 septembre, via Moscou et Copenhague, les cinq explorateurs de l' Hindou Kouch rentraient ä Hambourg.Trad. par L. S.

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