Une avalanche imprévisible

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Par Pierre Favre

Les faits rapportés dans cet article remontent à plus de trente-cinq ans. Le rédacteur des Alpes a estimé néanmoins que leur relation pouvait présenter encore quelque intérêt et une leçon.

Elle sera, je crois, à peu près fidèle, grâce au récit consigné naguère par écrit par un des participants et qui est venu suppléer aux défaillances de ma mémoire.

Ni les conditions atmosphériques ni la qualité de la neige ne faisaient prévoir l' avalanche qui devait marquer tragiquement pour nous la journée du 9 février 1919. Peut-être cette avalanche eut-elle sa cause dans les brusques changements de temps et de température survenus dans les jours qui précédèrent. Au début de la semaine, le fœhn et la pluie avaient fait fondre la neige jusque haut dans la montagne. Le jeudi ou le vendredi, le temps avait tourné. A la pluie avait succédé la neige, puis, à la neige, une bise glaciale. C' est ainsi que le projet de course qu' il avait fallu abandonner reprit vie en quelques heures et que le samedi nous nous retrouvions, quatre camarades, à la gare de Lausanne.

Partis de Vouvry, nous arrivons à la nuit au village de Miex. Un peu plus haut seulement, au hameau de Flon, la neige est assez abondante pour que nous puissions mettre nos skis. La lune se lève et éclaire notre chemin encore vierge de toute trace. Nous progressons, silencieux, dans la pureté glaciale de la nuit. A 9 heures, sans avoir rencontré âme qui vive, nous atteignons le bord du Lac Tanney où nous logerons dans le chalet de la « Société romande d' électricité ».

Le lendemain, la journée s' annonce parfaite. Pas un nuage. Il fait froid. La neige est poudreuse. Nous marchons toute la matinée, pique-niquons au-dessus du chalet du Cœur, montons jusqu' au Col de Vernaz, d' où la bise qui souvent nous a cruellement mordus, a tôt fait de nous chasser. Nous dévalons et, en quelques minutes, nous nous retrouvons au pied du col.

L' après est à peine entamée, et nous n' avons nulle envie de reprendre déjà la direction de la plaine. Nous décidons de faire durer le plaisir en sillonnant les pentes avoisinantes.

Les champs de neige que nous remontons maintenant sont dominés par des pans rocheux qui forment les premières assises des Cornettes de Bise. L' un de nous est alle jusqu' au rocher pour y réparer une fixation de ski; les trois autres se sont arrêtés un peu plus bas.

Tout à coup, un bruit pareil à un sourd coup de tonnerre se fait entendre au-dessus de nous. « Nous retournant », a note mon camarade dans son récit, « nous voyons une nappe de neige qui, tombant d' au des rochers... brise la pente sur laquelle nous nous trouvons. » Pour moi, ce que je me rappelle le plus nettement, ce qui me reste inscrit dans la rétine, c' est la ligne qui vint marquer avec la rapidité de l' éclair la rupture de la neige tout le long du pied des rochers, de gauche à droite, sur une distance d' un kilomètre au moins. Presque aussitôt, la pente tout entière paraît se mettre en mouvement. Deux de mes camarades ont dévalé sur la droite. Je fonce droit devant moi, mais en un instant la surface unie s' est morcelée, me voici arrêté dans ma fuite, pris dans les remous de l' ava. Je tâche d' enlever mes skis, avec lesquels j' ai peine à me tenir debout, mais je n' y parviens pas. Une vague plus puissante me renverse; instinctivement je fais un tour complet sur moi-même et me retrouve sur mes pieds. Je perçois nettement que si je tombe, je serai submergé, emporté dans l' étreinte du fleuve glacé.Un des deux compagnons partis à droite a, semble-t-il, échappé à l' avalanche. Il a note: « Soudain je m' arrête, c' est le bas de la pente...

Un instant d' incertitude, je me retourne et vois à mes côtés la grosse nappe blanche qui glisse avec un frou-frou de feuilles sèches s' immobiliser si paisiblement dans ce fond de vallée que j' en pousse un gros soupir de soulagement. » Combien de temps cela a-t-il duré? Soixante, cent, deux cents secondes? Je cherche des yeux mes amis et n' aperçois que celui qui est resté à la même place, près de son rocher. De son belvédère, il nous renseigne. En quelques instants, nous voici réunis dans le fond du vallon encombré par l' énorme avalanche. L' un de nous manque. Nous regardons dans toutes les directions, nous hélons. En vain. L' angoisse nous saisit. Nous parcourons de long en large l' immense avalanche dans l' espoir d' apercevoir un indice. Rien, hélas. Nos sacs eux-mêmes ont disparu, sauf le mien qui a été transporté assez loin par le déplacement d' air. Depuis une demi-heure, nous arpentons fiévreusement l' avalanche. A quoi bon continuer? Nous sommes oppressés par le sentiment de notre impuissance. L' un de nous descend à Miex y quérir du secours. Le froid est intense, la nuit tombe.

A 6 heures, les premiers hommes du village arrivent, avec des pelles, des pioches, des barres de fer. Dès qu' ils sont là, nous quittons les lieux et gagnons un chalet désert à proximité; nous allumons un feu pour réchauffer nos membres engourdis. Nous sommes tendus dans l' attente de l' exclamation, de l' appel qui viendrait nous révéler une découverte. Mais aucun bruit ne vient rompre le pesant silence.

A 9 heures, les hommes transis commencent à redescendre par petits groupes; ils s' arrêtent quelques instants au chalet, puis repartent en brassant la neige profonde. Deux amis montés le soir même de la plaine ont encore voulu aller jusque sur les lieux. Nous attendons leur retour, et, à 10 heures, accablés par la fatigue et les émotions, les derniers nous battons en retraite.

Les recherches reprendront le lendemain avec l' aide d' une dizaine d' alpinistes venus d' Aigle; elles dureront trois jours et seront infructueuses.

A l' approche du printemps, chaque fois qu' ils venaient travailler dans les parages, les bûcherons inspectaient du regard l' avalanche qui diminuait lentement de volume. Un jour, une concentration d' oiseaux leur donna le signal. Le 8 juin, dimanche de Pentecôte, quatre mois exactement après l' accident, le corps fut retrouvé; il était dans un état de conservation remarquable. Seul le front portait la marque d' une profonde blessure; ce qui laissait supposer que notre compagnon avait été tué sur le coup.

Les objets qu' il portait sur lui aussi étaient intacts. Le cahier du récit en contenait quelques-uns, et ils sont là devant moi, tandis que j' évoque ces tristes souvenirs: la lettre accordant l' autorisation d' occuper le chalet de Tanney, quelques photos tirées d' un film qu' un séjour de quatre mois dans la neige n' avait pas détérioré, un billet de chemin de fer pour le retour Roche-Lausanne... non utilisé: pauvres reliques...

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