Une nuit de bivouac sous le sommet du Badile

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PAR HERMANN KORNACHER

Avec 1 illustration ( 91 ) Avec une lenteur infinie, comme des gouttes s' égrenant d' un robinet invisible, les minutes, une à une, tombent dans la coupe du temps. Sur le cadran de ma montre-bracelet, guère plus grand que l' ongle du pouce, l' aiguille lumineuse rampe plus lentement qu' un escargot, elle qui, en d' autres circonstances, court si terriblement vite. Avec une nonchalance obstinée et presque provocante, elle va son chemin et marque: 11.30-11.31-11.32... 11.45... 12.00.

Chez moi là-bas, sur la commode de cerisier de la chambre commune, la pendule sous son globe de verre sonne le carillon de Westminster; l' air chante distinctement dans mon oreille. Serais-je à la maison?

Une rafale impitoyable houspille notre tente-abri précaire. Elle en soulève un des pans mal attaché et nous jette au visage un flot d' air glacé avec des giclées de neige poudreuse et une grêle de cristaux de glace. La déchirure est consolidée en toute hâte, mais pour nous quatre ce n' est qu' un expédient: le mur de neige péniblement édifié derrière notre dos en retient la plus grande partie. A l' intérieur, l' eau de condensation ruisselle le long des toiles, inondant les épaules et les coudes. Qu' est que cela peut nous faire? De toutes façons, nous sommes déjà trempés jusqu' à la peau depuis des heures. Et maintenant nous grelottons à l' envi, comme si cela pouvait nous sécher! Du moins les dents s' y appliquent, n' ayant plus rien d' autre à mordre.

Voici trois heures que nous sommes accroupis dans la brèche remplie de neige entre le sommet nord-ouest et le sommet principal du Badile, à 3350 m, attendant le matin, et surtout que la tempête s' apaise, que les bourrasques cessent, que le brouillard se dissipe et que le soleil vienne nous réchauffer. Mais la tempête ne fait pas mine de se calmer. Sans relâche, les coups de vent assaillent notre pauvre abri; nous travaillons sans répit à le consolider.

« Ah! maintenant un lit chaud, à la maison, sous un toit solide! Et pouvoir s' y étendre de nouveau à l' aise! » C' est Berti qui rêve à mes côtés. Elle se parle à elle-même; nous autres sommes trop hébétés pour l' appuyer. Pourtant Ella insiste: « Ou bien un paresseux bain de soleil, là-bas, sur la plage du lac de Corne. » Même l' évocation de cette fée Morgane ne parvient pas à nous tirer de notre léthargie.

Pourtant nous tous l' avons vu hier soir, ce lac, alors que fourbus et frigorifiés nous approchions de l' avant. Pendant quelques secondes, le rideau de brume s' est entrouvert sur lui, comme si une main de géant l' avait écarté. Nous lui avons adressé un regard comme Moïse, du haut de la dernière montagne, dut en jeter vers la Terre promise. Tout en bas, royaumes pour nous inaccessibles, de vertes prairies s' étalaient dans la douce lumière du soir, plus haut des forêts de châtaigniers et là, la nappe argentée et miroitante du lac allongée entre ses rives poudrées d' or. Après tout ce que nous avions subi, après la lutte acharnée avec le rocher mouillé, puis enneigé, puis verglacé, c' était une vision irréelle. Trop beau pour être vrai!

Nous nous étions réjouis trop tôt. Au bout de quelques secondes, la même main invisible laissa retomber l' impénétrable rideau et projeta de nouveau ses paquets de neige, d' aiguilles de glace et de brume sur la scène assombrie. Cependant ces quelques secondes nous avaient rendu l' espoir. Si tout va bien! Oui, si...

Vingt heures plus tôt, après quatre jours d' attente et pleins d' une joyeuse ardeur, nous avons commence la grimpée. Par deux fois nous avions inutilement fait sonner le réveil, en vain prépare les sacs pour l' ascension. Bien que, dans le vaste cirque de Bondasca, une lignée de pics célèbres appellent le grimpeur, le Dentro, le Pioda, l' Ago di Sciora, les deux Gemelli et le formidable Cengalo, pour nous il n' y avait qu' une cime, le Badile, et sur cette cime une seule arête, celle qu' on pourrait appeler l' arête des arêtes, l' arête nord.

Et vraiment, cette arête fameuse a surpassé toutes nos expectations. Pas si facile en vérité, et de loin, que certains récits exaltés nous l' avaient laissé croire, cette escalade aérienne sur le granit primitif est d' une beauté insurpassable. Mais que signifie ce mot, lorsqu' il s' agit de varappe? Le rocher rugueux est ferme comme l' acier, revêtu çà et là de lichens verdâtres; souvent vertical ou même surplombant, mais jamais tout à fait lisse ou dénué de prises. Les passages sur fissures et feuillets tranchants alternent avec des murs où le bord de la semelle n' appuie que sur des « virettes » de la largeur du pouce, et où le bout des doigts s' accroche à des rides minuscules. Tout ici est question d' adhérence, et je pense combien cette arête dut être plus difficile jadis pour les premiers grimpeurs qui l' escaladèrent en souliers à clous, avant l' invention des vibrams, semelle idéale pour ce genre de roche.

Ceci encore à la louange de l' arête nord du Badile: elle n' exige jamais du grimpeur qu' il aille à l' extrême limite de ce qu' il peut risquer. C' est aussi l' impression que nous avions au début, lorsque le soleil brillait et qu' au de nos têtes le ciel bleu dispensait ses promesses. Nous ne nous sommes pas lancés comme de jeunes dieux à l' assaut du pic dressé vers le ciel, ainsi que l' écrivit une fois Fred Gaiser, qui fut le premier ouvrir cette voie 1, mais nous montions allègrement. Nos deux compagnes, chacune en deuxième de cordée, marchaient magnifiquement; souples comme des belettes, elles suivaient d' un pied sûr, assurant le premier et, dans les passages exposés, attendaient patiemment l' ordre espéré: « Viens! » Chaque fois que le visage rayonnant de ma compagne surgissait au-dessus du fil de la crête, elle me faisait un joyeux signe de tête comme pour dire: « Va seulement, je te suis. » Le plaisir de cette grimpée, la fierté d' avoir été estimée digne d' y participer étaient marqués sur sa figure.

Tout cela et bien d' autres choses me reviennent à l' esprit durant les interminables minutes de ce bivouac. Et tandis que les trois autres s' efforcent de narguer la nuit et la tempête par des chan- 1 L' auteur fait ici erreur. Après avoir été tentée en 1892 déjà par le célèbre Christian Klucker, l' arête nord du Badile fut gravie pour la première fois le 4 août 1923 par Walter Risch et Alfred Zürcher ( voir Les Alpes, 1925 ). N. du T.

sons, j' essaie de me remémorer les détails des mille mètres de cette magnifique escalade. Quelques passages seulement sont restés dans ma mémoire, comme si ce n' était pas moi qui les avais surmontés, mais comme s' ils avaient été gravés en moi par un cylindre inscrit de signes et de mots. Telle, par exemple, la formidable « Dalle Zürcher », du nom d' un des premiers ascensionnistes. Ici, la force brute est inutile, c' est uniquement une question de technique raffinée, d' équilibre, de gestes mesurés. Il en est de même de la « Dalle Noire », guère moins difficile. Seuls quelques petits « grattons » se prêtent à la varappe par adhérence, la seule utilisable ici.

Jusque là, nous avons trouvé le rocher sec, même tiède. Pendant des heures nous avons grimpé, sans arrêt et sans repos. Mais les nuages suspects en forme de poisson qui nous avaient déjà inquiétés le matin s' étaient entre temps étendus et s' accrochaient çà et là aux montagnes voisines. Puis le Piz Badile s' était à son tour coiffé d' un capuchon de brume aux bords frangés. Le vent avait beau s' acharner, le capuchon ne cédait pas; au contraire, il s' élargissait de plus en plus. Des effilochures de brouillard descendirent jusqu' à nous. Venues d' on ne sait où, des colonnes de grésil balayèrent la face sombre de la paroi NE. Quelques minutes plus tard, à notre droite, le sommet du Piz Trubinasca disparut sous des nuées gris-violet; quelque part grondait le tonnerre.Visible-ment, l' air était chargé d' électricité.

Faut-il faire demi-tour? Question inquiétante qu' aucun de nous n' osa formuler. Des haussements d' épaules indécis, des mines perplexes furent la réponse muette. Nous pensions avoir gravi plus de la moitié de l' arête. Par le mauvais temps, la descente serait certainement tout aussi difficile que le reste de la grimpée et la traversée vers la cabane Gianetti. Le « reste » de la grimpée! Notre calcul était complètement faux; mais nous ne nous en sommes aperçus que lorsqu' il fut trop tard; trop tard en tout cas pour retourner.

Une déchirure inattendue des nuées, et l' averse de grêle faisant relâche, nous rendirent confiance. Un coup d' oeil jeté en arrière dans le ravissant Val Bregaglia encore ensoleillé nous fit oublier le danger. Là-bas c' était Soglio, le seuil du paradis 1. L' éclat de son blanc campanile montait jusqu' à nous. Midi était passé depuis longtemps, néanmoins il semblait que le son de ses cloches flottât encore dans l' air.

La nuit nous surprit dans la large échancrure qui passe pour être le passage le plus difficile de toute l' arête; toutefois nous y étions quelque peu protégés par le toit qui la surplombe. Peu après, sur l' arête proprement dite, l' averse nous assaillit de toute sa force. En quelques minutes nous fûmes transpercés; les cordes se firent raides et lourdes. Bientôt l' eau dégoulina le long des rochers et les rendit glissants; les lichens verdâtres étaient comme du savon mou sur lequel les semelles vibram dérapaient continuellement. Demi-tour? Non, maintenant c' est trop tard!

Nous liâmes ensemble les deux cordées; Eric prit la tête, s' acharnant à la montée. Le vent, for-cissant en tempête, chassait la pluie perpendiculairement contre le flancs de la montagne. Bientôt elle tourna en neige, masquant tout ce qui aurait pu être prise ou appui. Le verglas apparut. Mouillées puis traînées dans la neige, les cordes devinrent dures comme des câbles; leur maniement fut bientôt une torture pour les doigts amollis par l' eau. Tremblant de froid et d' humidité, je m' appuyai au rocher verglacé pour assurer le premier, puis faisant appel à toutes mes forces, je montai au prochain relais. Pour un moment réchauffé par l' action, je ne tardai pas à grelotter de nouveau et à claquer des dents en assurant nos deux compagnes.

1 C' est le peintre G. Segantini qui a baptisé ce village où il séjourna longtemps: « Soglio è il solio del Paradiso. ».

N. du T.

Un écart dans le flanc nord-est nous coûta presque une heure de travail. Chaque nouvelle longueur de corde exigeait, à nous quatre, un temps de plus en plus long. Eric, en tête, semblait la confiance incarnée, ranimant ainsi le courage de nos deux vaillantes compagnes. A les voir, on n' aurait pas cru que dans ces heures décisives il y allait de bien davantage que des ultimes longueurs de corde sur une montagne redoutable. Le sommet, que l'on croyait si proche, semblait refuser d' apparaître. Néanmoins, notre seule chance de salut était dans la « fuite en avant ». Sur l' arête, exposés à la fureur de l' ouragan, nous ne pouvions résister longtemps.

Nous y parvenons pourtant, du moins sur l' avant. Semblables à des glaçons vivants, appuyés au rocher, nous attendons Eric qui a voulu reconnaître les lieux dans l' espoir de trouver un site de bivouac plus ou moins adéquat. Nous savons, nous sommes mêmes certains qu' il trouvera quelque chose. Ce que nous savons aussi, c' est que nous la tenons, notre montagne. Quoi qu' il advienne, le vrai sommet ne peut plus nous* échapper!

« Eh! mon homme, tu dors de nouveau? » Je reçois une bourrade sans douceur. C' est Berti contre qui, abruti de fatigue et de sommeil, je me suis appuyé. « Tiens, mange plutôt cette moitié de pamplemousse. » J' avale le fruit acide avec son écorce amère. Quand ai-je mangé quelque chose de solide pour la dernière fois? Je consulte de nouveau ma montre: Comment! Seulement minuit et demie. Combien de temps cette nuit va-t-elle durer? Le supplice n' aura donc pas de fin?

Eric marmonne entre ses dents. Ella, sa vaillante petite épouse, retire doucement son pied droit du sac, masse consciencieusement ses orteils et glisse de nouveau son pied à côté des trois autres.«Encore cinq heures au moins », soupire Berti en me fourrant dans la bouche le dernier bout de chocolat, reste du souper de la veille. Où diable a-t-elle bien pu dénicher cela? pensai je, et je sombre de nouveau dans un demi-sommeil. « Cinq heures encore », murmure Eric à son tour, « peut-être même six. Mais après, à la cabane Gianetti là-bas, il y aura des „ pasta asciuta ", et à gogo - hemet du chianti!... » « Et surtout on pourra dormir », déclare Ella, « tu entends, on pourra dormir tout son soûl. » « Hé là, vous autres, il ne faut pas vous endormir! » crie Eric d' un ton sans réplique en se levant brusquement. Dehors - mais que signifie ici « dehors »la tempête s' est calmée. La neige continue à tomber...Traduit par L. S.

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