Aiguille du Fou (1re ascension par le versant d'Envers de Blaitières)

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lre ascension par le versant d' Envers de Blaitières, 29 septembre 1929.

Par Robert Gréloz.

Ce projet d' ascension au Fou par ce versant s' était très fortement ancré dans mon esprit pour deux raisons: l' une parce que je n' avais pas encore escaladé cette aiguille, l' autre par l' attrait d' y découvrir une voie nouvelle.

Les grandes lignes de cet itinéraire étaient: remonter un étroit couloir partant du glacier d' Envers de Blaitières sous les Ciseaux, puis, à mi-hauteur, traverser obliquement en direction sud, suivre une arête et, par des parois apparemment praticables, rejoindre les cheminées terminales de la route ordinaire du Fou.

La structure du rocher était garante du succès pour l' ascension de la moitié supérieure; quant au couloir, j' avais pu me rendre compte, lors d' une tentative d' ascension au Caïman par ce versant, que de le remonter serait peut-être malaisé, mais non impossible.

En somme, tout militait en faveur d' un essai. Ayant parlé de la chose à mon ami André Roch, celui-ci s' enthousiasma de ce projet, et, comme l' été se prolongeait de plus en plus beau, nous convînmes de tenter notre chance ensemble. Ma femme désirant aussi respirer encore une fois l' air de la montagne, nous accompagnerait jusqu' au refuge du Requin.

Le 28 septembre au soir, nous arrivions à la cabane; là, plus de gardien, la saison avancée l' a déjà chassé, heureusement que nous trouvons encore du bois.

Au matin lorsque nous partons, il est 5 heures et demie, c' est tard, mais il fait encore nuit.

Par les rochers du promontoire sur lequel est juchée la cabane, nous avons tôt fait d' atteindre le glacier d' Envers de Blaitières présentant d' abord une pente de glace très raide qui nous oblige à tailler notre route degrés par degrés. Plus haut, nous nous félicitons de notre retard, car le jour est venu; cela nous permet de nous diriger tant soit peu convenablement à travers un chaos de crevasses et de séracs. Le passage au milieu de ce labyrinthe une fois forcé, d' agréables pentes de neige nous amènent au pied du couloir. Celui-ci se présente sous l' aspect d' une immense cheminée de un à deux mètres de largeur, encombrée par d' énormes blocs qui s' y sont encastrés.

A peine y sommes-nous engagés qu' il nous faut batailler avec un mur de glace. C' est ensuite une longue série de surplombs échelonnés tous les vingt-cinq à trente mètres et qui vont nous demander un travail énorme.

Le premier de ces obstacles est constitué par un bloc de glace; par bonheur, l' eau de la fonte des neiges supérieures a creusé, entre le bloc et le couloir, un trou qui nous ouvre le passage.

Les deuxième et troisième surplombs, formés par de gros blocs de rocher coincés sont franchis comme précédemment en ramonant une cheminée se terminant aussi par un trou. Ici s' intercale un malheureux incident: à quinze mètres au-dessus de Roch, manœuvrant la corde, je fais glisser une pierre qui l' atteint avec violence à la cuisse, heureusement sans provoquer de lésions graves. Nous en sommes quittes pour la peur et quelques muscles contusionnés. Remis de nos émotions, nous continuons.

Un quatrième surplomb se présente, mais sous celui-ci aucun trou, il devient alors nécessaire de remonter une fissure sur la paroi gauche, fissure inclinée creusée par l' eau, ce qui veut dire lisse comme du verre et sans prise aucune. Après un essai infructueux, je repars, cette fois chaussé d' espadrilles et armé d' un marteau; pour assurer ma corde, je plante un premier piton, sur lequel je me hisse; j' en fixe un second qui me permet de sortir de la fissure au haut de l' obstacle.

Le surplomb suivant, le cinquième, sera un morceau de choix. Le bloc forme sur la gauche une cheminée peu profonde, très ouverte et sans aspérité. Le problème consiste à s' y introduire et à s' y élever. Pour ce faire, nous coinçons la pique d' un piolet le plus haut possible, puis, dans un trou sur la gauche, nous introduisons le manche de la deuxième pioche. A l' aide du manche du premier je me hisse sur le second et commence à planter un piton aussi haut que possible dans la fissure quand, mon pied glissant le long du piolet sur lequel je repose, celui-ci se casse, me faisant retomber à mon point de départ. Nous plaçons alors la pique du piolet dans la cavité et je recommence l' exer; le piton planté, la corde assurée à celui-ci, je monte sur le deuxième piolet et plante un nouveau piton qui me permet de placer un pied sur le précédent. Mais notre provision de ferraille s' est épuisée, je coince un bras, coince un pied et essaye d' atteindre une prise haut placée. A ce jeu je m' épuise, et, à deux doigts du but, à bout de force, je crie à Roch que je vais « vider ». Mais, me raidissant, d' un violent coup de reins je me dégage et parviens à saisir la prise, c'est-à-dire le salut. La lutte a été si intense qu' il me faut quelques instants pour reprendre mes forces; puis les sacs sont hissés à la corde et Roch suit à la force des bras reprenant à son passage les piolets en cette occasion si utiles.

Cette fois nous croyons en avoir fini avec ces satanés surplombs; grave erreur, car au-dessus de nous le numéro six nous attend et nous nargue. Une fissure sur la gauche entre la paroi et le bloc, refermée dans sa partie supérieure, semble indiquer le passage. Une courte échelle, je m' y glisse et après un essai infructueux j' abandonne. Roch tente à son tour, mais toujours en vain; nous essayons de faire jouer les piolets, peine perdue, nous coinçons des cailloux dans la fissure; Roch se déshabille à moitié pour se faire plus mince, mais toujours sans résultat. Nous pensons qu' un piton nous sortirait d' affaire; or, notre dernière fiche se trouve à quelques mètres en-dessous de nous. Nous redescendons à tour de rôle, pendus à la corde, le surplomb précédent, dans l' intention de la reprendre, mais tous nos efforts n' arrivent qu' à l' ébranler. Nous croyons à la défaite quand Roch propose d' essayer sur la droite. De ce côté on peut s' introduire sous le bloc. A trois ou quatre mètres de hauteur, ce dernier touche à la paroi en un point au-dessus duquel une fente nous permettrait de passer une corde. Cela n' est pas facile; par-dessus mes épaules, mon compagnon s' agrippe à des prises minimes, je le pousse avec le piolet et enfin il réussit à passer le filin qui retombe par-dessus le bloc, il peut alors redescendre en rappel.

Au brin qui pend à l' extérieur du bloc nous fixons la corde supplémentaire que nous nouons à intervalles réguliers dans le but de faciliter l' escalade. A nouveau Roch repart, et à la force des poignets le voilà par-dessus l' obstacle. Les sacs hissés, nous sommes dans l' obligation de retirer la corde de rappel amarrée par le bas, ce qui me contraint d' escalader la fissure de gauche où nous avions échoué. Je la remonte alors à l' aide de la corde.

Quelques mètres plus haut, le couloir se divise en deux branches; nous prenons celle de gauche qui se termine par une cheminée assez difficile dominée par un de ces inévitables surplombs, le septième. Le franchir est une véritable finesse, les mains tenant une prise à l' envers, les pieds faisant adhérence, le corps déporté par le bloc, il faut accrocher une prise par-dessus le surplomb, puis se rétablir; ce n' est pas long, mais très délicat.

La montée qui suit, sur la paroi droite du couloir, est une agréable « varappe » où nous avançons très vite, mais bientôt nous devons retomber dans le couloir; cependant celui-ci s' élargissant, nous voyons le Fou se dessiner au sommet d' immenses parois.

Notre liquide ayant déjà été absorbé, je profite d' un petit filet d' eau pour remplir notre récipient. A peine ai-je commencé mon opération que Roch me crie: « des pierres »; je n' ai pas le temps de lever la tête que l' une d' elles, grosse comme deux poings, m' atteint au bras. Comme une nouvelle édition lui succède aussitôt, nous levons prestement l' ancre pour obliquer dans les parois en direction sud.

Là au moins nous sommes à l' abri, le roc est solide et la montée pas trop difficile, quoique par moment assez pénible. Nous arrivons sur le fil d' une arête à l' aplomb du Fou, de laquelle nous jouissons d' une vue extraordinaire sur le Caïman et la Pointe de Lépiney. En suivant cette arête, nous gagnons la base d' une courte cheminée très marquée et visible de loin.

Nous remontons celle-ci assez péniblement; puis nous opérons une traversée légèrement descendante sur la droite, afin d' arriver en pleine paroi dans la ligne d' une longue série de fissures aboutissant entre les Ciseaux et le Fou. Toutes, elles s' avèrent susceptibles d' être gravies et, cette fois, plus de doute, nous sommes sûrs du succès.

Nous avons un plaisir immense à les escalader, tant la paroi est redressée et les prises bonnes et nombreuses.

Peu avant de rejoindre les dernières cheminées du Fou, la traversée d' une dalle sur la gauche est rendue délicate par le vide qu' elle domine et le peu d' aspérités qu' elle présente. Néanmoins, comparé à ce que nous avons fait plus bas, c' est assez facile et bientôt nous rejoignons une vire de la route ordinaire.

Dès lors, notre but est atteint, puisque nous avons pu railler notre nouvelle voie à l' escalade finale; toutefois, malgré l' heure tardive, nous voulons couronner nos efforts par l' assaut du Pinacle.

Une cheminée rendue très difficile par la neige et le verglas, une autre un peu pénible, toute en ramonage, une arête qui nous ouvre la vue sur la vallée de Chamonix, une traversée très délicate versant Géant, et nous voilà sous le sommet.

Deux possibilités s' offrent à nous: gravir celui-ci par un lancement de corde ou sans moyens artificiels, ce qui actuellement n' est l' apanage que de quelques grimpeurs 1 ). Vu notre grande fatigue, nous nous décidons pour le lancement de corde. En cas d' insuccès, nous essayerons la grimpée. Nous montons alors sur le bloc sud par une escalade très aérienne d' où s' exécute le lancé; au troisième essai, Roch place la corde au bon endroit. Celle-ci aussitôt fixée, je m' élance et me voici au sommet où me rejoint mon camarade.

Dire que nous avons joui longtemps de notre conquête serait faux; il ne nous était pas permis de nous attarder sans compromettre notre retour le jour même. Mais la joie dont rayonnaient nos visages pendant ce court instant passé au sommet en disait beaucoup plus long que n' importe quelle manifestation.

Si, au cours d' une ascension, on peut parfois paraître agir comme une brute, il n' en est pas moins vrai que, lorsque l' action cesse, l' esprit se vivifie au plus haut degré et crée pour chacun cette atmosphère de ravissement, dont on aime tant être pénétré.

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Fatigués, nous l' étions, mais heureux nous l' étions aussi, et précisément de ce bonheur conquis à la force de notre corps et de notre intelligence; cette joie fut telle pour nous que son intensité suppléa à sa brièveté.

Ainsi, quelques minutes à peine se sont écoulées que déjà nous filons le long de la corde.

Les deux cheminées sont descendues en rappel; nous remontons alors sous les Ciseaux dont nous suivons l' arête jusqu' aux contreforts sud de l' Ai de Blaitières.

A la brèche de Blaitières nous nous arrêtons quelques instants, car le spectacle est vraiment par trop beau. Le Grépon devant nous, le massif de la Verte derrière, avec interposition de nuages entre eux, tout cela doré par le soleil couchant, offre un jeu de couleurs extraordinaire. Derrière nous, la chaîne du Peigne à l' Aiguille du Plan semble lutter avec les nuages qui s' élèvent de la vallée.

Nous passons l' arête très enneigée du Rocher de la Corde; nous remontons celui-ci grâce à un nouveau lancement; puis nous descendons jusqu' au col des Nantillons sans autre.

Le glacier et le Rognon des Nantillons sont franchis à toute allure; à 19 heures, encore sur le glacier, nous sommes dans l' obligation d' allumer la lanterne, et nous nous restaurons sérieusement pour la première fois de la journée; nous avalons chacun notre litre de lithinés, tant notre soif est grande. Puis, bien repus, à travers l' obscurité profonde, nous gagnons Chamonix où nous attendent notre compagne et l' auto qui nous ramène à la maison dans la même nuit.

Horaire: Cabane du Requin 5 h. 30; Base du couloir. 7 h. 30; Sommet du Fou. 15 h. 20; Montenvers... 20 h. 45; Chamonix 22 h.

Le guide Kurz, page 260; Echo 1905, p. 304; 1910, p. 438; 1915, p. 201, mentionnent une ascension à l' Aiguille de Blaitières par le versant est de M. W. J. E. Ryan avec F. et J. Lochmatter en 1905.

Or, ces derniers atteignent et utilisent le couloir aboutissant entre les Ciseaux et Blaitières. Comme ce couloir est la suite de celui de la première moitié de notre ascension, il nous paraît peu probable qu' ils en aient escaladé la partie inférieure, car ils ne mentionnent nulle part les extraordinaires difficultés que nous y avons rencontrées. Cependant, d' an anneaux de corde, régulièrement espacés, nous prouvèrent que ce couloir a été parcouru à la descente.

En effet, d' après une communication personnelle de M. H. de Ségogne, celui-ci, avec MM. Lagarde, Gigor et Langlois, en juillet 1927 avaient tenté l' ascension du Fou par ce versant. Or les conditions étaient telles que le couloir était encombré de neige fraîche, et les surplombs formaient chacun une énorme cascade, des plus désagréables à franchir. A 5 heures du soir, les alpinistes, parvenus sur le surplomb après lequel le couloir se divise, s' arrêtèrent exténués et bivouaquèrent. Puis, le lendemain, ils redescendirent le couloir en rappel de corde, plaçant les anneaux que nous avons remarqués.

A rObergabelhorn.

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