Aiguilles du Diable, 20 juillet 1938

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

20 juillet 1938

Avec 3 illustrations.Par Pierre Soguel.

20 juillet 1938 Nous venions de traverser coup sur coup la Jungfrau et 1e Moine. Nous étions descendus rapidement les 3000 mètres qui séparent le sommet du Moine de Grindelwald. Dans ce charmant village nous avons bien dormi, et au petit jour une élégante Studebaker nous emportait par monts et par vaux sous le ciel serein du lac de Thoune, de la Simme, de Gstaad, du Pillon, d' Aigle, de Martigny, par les lacets de la Forclaz, du Col des Montets, sous le ciel serein annonciateur d' une série de beaux jours, pour nous débarquer à Chamonix tout étonnés d' avoir en quelques heures changé si complètement de milieu et d' horizon est la grande capitale mondaine; Chamonix-Mont Blanc, ses téléphériques, ses palaces, sa plage, son casino; Chamonix, foule bigarrée, aux accoutrements variés, centre très français, fort différent de nos stations helvétiques: plus de badauds, un langage plus rapide... ce qui ne nous empêcha pas de manquer deux trains pour monter au Montenvers.

A 6 heures du soir seulement nous quittons l' hôtel. La journée fut chaude, mais le soir est presque frais; l' air du glacier l' imprègne. Le soir est rouge, le soir est rose, il est ocre. Le soir fait flotter des brumes; il les accroche aux sommets de l' Aiguille Verte, du Mont Mallet, de la Dent du Géant; il les rend légères et incandescentes, et les montagnes hautes et fantastiques; le glacier est un reptile immense qui se fige et devient violet; les dalles quasi verticales du Grépon ont des reflets innombrables. Une grande confiance s' agite dans ce soir, parmi les plus beaux; une grande insouciance aussi, un grand repos qui détend nos muscles; la montagne familière, mais grande et grandiose!

Le sentier nous conduit sans peine devant la cabane du Requin; du silence y règne. Notre repas est frugal: une omelette et de la salade que des porteurs nous offrent. Sans transition, nous dormons.

A 2 heures du matin, les sabots pleins d' incertitude sommeillante, nous nous retrouvons à la cuisine. La clarté de la chandelle est obscure et froide, les poutres du refuge sont noires, et sournoisement l' ombre nous talonne; la voix du gardien est rauque et son pas est silencieux dans ses savates paresseuses.

Miss Mäusi lisse ses cheveux dorés. Hermann mesure et soupèse les cordes: 40 mètres, 60 mètres, 80, 100, 150, 200 mètres... Il a l' intention d' entraîner Mäusi à travers les Aiguilles du Diable, à travers toutes les Aiguilles du Diable, et dame... ce n' est point une course banale; en ce mois de juillet 1938 il y a encore partout beaucoup de neige.

Moi, je ne sais ce que nous ferons, je questionne Fritz: silence, mystère. Je sors de la cabane et, sous les étoiles, je devine tout là-haut cinq dents acérées, penchées de tous sens, escorte vraiment diabolique du Mont Blanc de Tacul. Je rentre, je regarde Fritz... rien! Je regarde Hermann... rien! je regarde Mäusi... un sourire narquois. Et le temps passe; je dois avaler en hâte mon déjeuner. La tête lourde de passion, l' estomac anxieux, je lace mes crampons.

Je suis Hermann, Mäusi, Fritz à travers les séracs du Géant. Lorsque nous sautons de la lèvre supérieure d' une crevasse, nous faisons des bonds qui nous laissent choir dans la nuit. La trace de notre chef zigzague, tourne à gauche, à droite, monte, descend pour remonter; elle nous entraîne implacable, rapide, régulière.

Lorsque nous sortons des séracs, le jour naît; la lumière effleure la neige durcie, tantôt légèrement grise, tantôt incolore; le petit jour frileux, froid, une aube dans les immenses combes blanches, et tous les doigts de Dieu qui se dressent mystérieux à l' entour; le petit jour frileux et notre carcasse mortelle qui couve des rêves immortels... Nous montons, toujours rapidement, et subitement nous amenons nos os prétentieux au pied du Grand Capucin, un monolithe gris et brun qui se jette lourdement vers le ciel. Nous rampons humblement à ses flancs sur un cône de neige que nous sommes étonnés de trouver si raide. Immédiatement un vide se creuse, irréel, à nos pieds; l' en de l' aube dans les plaines blanches fait place à l' euphorie que provoquent les lignes verticales lorsque notre tête doit y trouver son équilibre. La neige sur la droite du cône est peu croûtée, et nous enfonçons; mais la providence nous a donné des genoux pour appui; la pente s' accentue, cela nous réjouit, et nous passons le nez au-dessus d' une selle charmante, de l' autre côté de laquelle fuit la pente blanche, très blanche, très blanche, jusque tout en bas.

Par la pente nord-est nous montons au Col du Diable. Nous admirons le flanc de la montagne qui descend à notre droite et monte à notre gauche; il nous domine de tout son poids; son centre de gravité n' est pas loin de nous. Nous saluons respectueusement le Grand Capucin; ses airs protecteurs ne nous plaisent guère et nous livrons notre âme à satan.

Nous ne sommes qu' à ses pieds et son épaule ne commence que là-haut, à près de 4000 mètres; nous ne sommes guère au-dessus de 3400. Une paroi nous en sépare; une paroi de plus de 500 mètres. Elle éclate de lumière au soleil matinal et nous éblouit sous le ciel sans nuage. Heureusement qu' au elle est recouverte de neige dure: un coup de piolet pour chaque marche et le soulier fait le reste; les cristaux lumineux s' envolent joyeusement et nous montons; lorsque nous levons la tête pour voir le haut de la pente, nous sommes étourdis; Hermann estime que dans son ensemble cette pente est inclinée à 60 degrés; par endroits la raideur est peut-être plus grande encore; au début, un pont sur une rimaie rend gênants nos genoux et nos épaules. Nos yeux sont à quelques centimètres de la neige qu' ils regardent de tout près, comme myopes; mais lorsqu' ils s' évadent à gauche ou à droite, ils sont surpris de découvrir un espace immense, qui paraît infini, submergé de lumière, vaporeux et précis tout à la fois; et lorsqu' ils se lèvent vers la montagne, ils fouillent, au delà de la neige, haut, qui s' arrête brusquement, le ciel profond, bleu ou noir. Nous caressons la croûte durcie, y plantons les mains et le bec du piolet. La paroi se redresse encore; nous sentons que notre sortie est en haut; notre échelle s' allonge, vertigineuse et sympathique; la crête à notre gauche s' abaisse et rejoint le Grand Capucin maintenant à nos pieds; la pente qui d' en bas paraissait brève s' est étirée miraculeusement, pour nous procurer des émotions rares, émotions toutes blanches, dans l' air éblouissant. Nous sommes sur une arête depuis longtemps inviolée; cette conquête nous stimule. Une dernière traversée, quelques cailloux dans de la neige que le soleil amollit déjà... et, nous roulons des yeux surpris au delà d' une petite corniche candide; l' immense face du Mont Maudit surgit terrible, et de notre arête fuient dévastés d' innombrables couloirs dans une chute effrénée, victimes d' une fatalité diabolique; rigoles vers la gauche, rigoles vers la droite, neige poudreuse, équilibre instable et provocant, neige en mouvement, cailloux désalvéolés, schistes,... et au-dessus de cette révolte et de cette pourriture, cinq flèches de cathédrales, cinq flèches d' un seul bloc, les Aiguilles du Diable, surplombant de tous côtés, se penchant pour narguer des précipices de près de mille mètres; les plus fiers monolithes, le plus bel ensemble que l'on puisse rêver, et perdus au milieu d' une des plus longues arêtes, isolés, isolés en plein ciel. Aujourd'hui, et pour longtemps, à nous seuls est réservé le privilège de vivre dans ce décor de conte de fées. Or il n' y a que cinq heures que nous avons quitté le refuge du Requin.

Nous faisons la première halte, et, somme toute, la seule importante de la journée; elle durera bien vingt minutes. Nous déjeunons: ohi de toute la journée j' ai mangé au moins trois morceaux de sucre, une pomme et un atome de chocolat.

Elles sont toutes devant nous, les Aiguilles du Diable, étrangement rapprochées l' une de l' autre: la Corne du Diable, prête à foncer vers le midi, la Pointe Chaubert qui lui tourne le dos, la Médiane, gigantesque hexaèdre tronqué, la Pointe Carmen, acérée, défiant toutes les lois de l' équilibre, l' Isolée admirablement régulière, et un peu plus haut le Mont Blanc de Tacul.

Nous répartissons nos interminables cordes, et nous partons. La Corne du Diable est vite enlevée: quelques minutes d' attente au haut d' un couloir, les pieds des Steuri et de Miss Luthy qui disparaissent, une paroi, du rocher sec, des prises verticales, de minces fissures où les doigts pénètrent en rechignant; pendant quelques minutes je ne vois plus personne et suis isolé au bout d' une corde. Puis une terrasse où dans la lumière aveuglante je retrouve mes camarades, le premier sommet, notre premier « quatre mille »; il nous a à peine essoufflés; il est à peine 11 heures; nous sommes fous de joie et nous serrons réciproquement la main. Le sommet n' est pas très spacieux, il est un promontoire fantastique: à l' ouest, le Mont Blanc de Courmayeur, vrai toit du monde; au sud, la douce Vallée d' Aoste, baignée de richesse; à l' est, la procession des Géants, Jorasses, Verte, Pennines, 1a violence des glaciers déferlant aux pieds de notre perchoir dont les flancs se dérobent. Au nord, nos aiguilles en enfilade et le Mont du Tacul ont l' air très près de nous; je me dis sincèrement que dans trois ou quatre heures nous devons être au dernier sommet.

Par nos propres moyens et rapidement, nous descendons dans la brèche au pied de notre « corne »; cette brèche est large de trois mètres au plus, et immédiatement nous caressons la deuxième flèche: la Pointe Chaubert. Elle fait le gros dos; nous devons nous y hisser péniblement; elle est effilée; à notre droite part un couloir et une face tourmentée dans l' ombre tandis qu' à notre gauche fuit le plus beau mur de granit, sans la moindre prise, haut d' une centaine de mètres, caressé de soleil jaune, bouchardé comme les plus majestueuses façades des plus orgueilleuses citadelles du moyen âge. Nous chevauchons, nous peinons sur le fil de l' arête, entre ombre et lumière. Oubliés les cailloux branlants, oubliée la neige froide; plus nous montons plus les parois se font hautes, plus l' architecture apparaît régulière. L' ascension de la Pointe Chaubert n' est qu' une ligne droite, puissante, dans l' ocre robuste des immenses granits, dans l' heure la plus riante de la journée. Une nouvelle poignée de main, peut-être plus émue que la première; la moitié de la journée est passée, nous sentons qu' un abîme nous sépare des portes du monde infernal que nous avons franchies; nous devons continuer notre chemin et nous réalisons qu' il nous coûtera d' inestimables efforts, jusqu' à la limite, et que cet effort nous comblera. Le sommet, comme les autres, est splendide dans son isolement: l' arête par laquelle nous sommes montés, et trois faces droites et surplombantes; c' est par celle au nord que nous devons descendre; elle est sinistre et porte quelque taches de neige. Nous nous penchons pour savourer d' avance; Mäusi met ses gants, elle a l' honneur de partir la première; elle se laisse choir dans le vide, confiante en la double corde qu' Hermann vient de passer dans un anneau; bravant toutes les lois de la pesanteur, Mäusi glisse, régulière, le long du rocher. Je la suis; je passe la corde sous la jambe, derrière la nuque, et je dis adieu au soleil, au sommet lumineux, pour tomber dans l' ombre, c' est ma première descente en rappel de l' année; elle a quarante mètres et me paraît interminable; la corde est frêle dans ces grands rochers, je ne vois plus que le rebord du chapeau d' Hermann ou de Fritz tout là-haut; je fuis, je descends, le frottement de la corde sur le col de ma windjack est ma seule compagnie; il obéit docilement aux mouvements de mes mains qui lâchent la corde selon leur volonté; des mouvements parfaitement synchronisés, jambes, bras, cerveau, doigts, nuque, souplesse, volonté, et une toute petite part au hasard; cela me remplit d' aise. Hermann et Fritz nous rejoignent; nous sommes quatre, collés au rocher, les pieds sur un rebord étroit; dans cette position audacieuse nous ramenons à nous les cordes en tâchant de ne pas les emmêler: la double corde de cent mètres et les deux cordes de cinquante qui nous relient. Et immédiatement nous partons pour un deuxième rappel de vingt mètres. Il nous amène dans une brèche enneigée, au pied de la troisième aiguille, la plus difficile, la Médiane. Nous retrouvons le soleil; quelques roches où tout le pied peut se poser nous rappellent des pays lointains, où nous fîmes nos premiers exercices de rochassiers.

Vu en raccourci, les quatre-vingts mètres de la Médiane se rendent simples bien qu' incompréhensibles; personne, en les voyant, ne supposerait qu' il faudra à nos deux cordées près de deux heures pour les vaincre. Et deux heures de quelle lutte 1 C' est tout d' abord une cheminée, longue, seul passage, entre des murs abrupts. Nous sommes les quatre en arrêt devant cette cheminée; elle comporte quelques prises, éloignées; elles sont assez profondes, mais verticales; la cheminée est curieusement raide. Nous sommes quatre en arrêt; tous les quatre nous levons la tête et nous sommes obligés de la jeter très en arrière pour bien voir. Nous restons ainsi au moins cinq minutes, immobiles, muets, le nez en l' air. Puis il est décidé qu' Hermann partira le premier et que seul il mettra des espadrilles, ensuite viendront Mäusi et Fritz. La cheminée est difficile, sans plus. Je reste le dernier et on me confie la garde des sacs; j' ai l' impression qu' ils voudraient m' échapper et cela rend ma situation inconfortable. Par deux fois ils voltigeront, tirés par une cordelette; ils montent plus vite que nous et protestent en s' accrochant à la roche rugueuse; puis ils doivent se serrer l' un contre l' autre en des anfractuosités exiguës; ils doivent attendre là des quarts d' heure entiers; ils voient en dessous d' eux la cordée Fritz et Soguel monter lentement la cheminée, en des mouvements parfois larges, parfois crispés; ils voient les quatre touristes groupés au haut de la cheminée, et ils les voient fort perplexes; ils les voient tous quatre de nouveau le nez en l' air: à droite une paroi; au-dessus d' eux la cheminée est obstruée par un bloc surplombant; à gauche une paroi. Et c' est là à gauche qu' ils voient Hermann, l' air furieux et volontaire, planter outrageusement un piton d' acier; les espadrilles souples sur ce piton, il nargue le rocher lisse et âpre; lentement il s' étire, cherche à gauche, cherche à droite, revient dans sa position première; il recommence, s' étire, täte, s' allonge, retombe sur le piton; pendant ce temps il voit ses trois compagnons immobiles à sa droite, immobiles pendant des minutes sans durée, le nez en l' air, la tête renversée, bravant un lancinant torticolis; il s' élance à nouveau et réussit à passer la jambe par-dessus l' angle d' un des piliers de la montagne semblable à un gigantesque tuyau d' orgue; un caillou coincé par miracle dans ces pans lisses et verticaux sert d' appui; un nouveau piton, un nouveau tuyau d' orgue, une nouvelle enjambée, horizontale mais digne de Gargantua; Hermann a disparu, la corde fuit lentement; un appel lointain répété par les échos du Mont Maudit, incompréhensible mais qui fait deviner que nous devons suivre; Mäusi disparaît; Fritz disparaît; je suis le dernier, seul, isolé; je dois enlever les pitons, et dans ce but leur donner par-dessus et par-dessous une dizaine de féroces coups de marteau; pendant que j' enlève le dernier piton, j' ai le pied sur le caillou, unique appui; le traître sort de son alvéole, me jette dans le vide ce qui me tord l' épaule et me laisse pantelant philosopher au bout d' une corde: un premier plan tout à fait surplombant, puis un vide de mille mètres, cette corde qui me relie est longue de près de vingt mètres jusqu' à son point de soutien; son élasticité m' a fait

I

rebondir au moins vingt centimètres pour choir à nouveau d' autant; par je ne sais quel instinct, je l' avais passée sous la jambe, je suis donc confortablement assis; ma méditation ne se prolonge d' ailleurs guère au delà d' une minute et par la corde, par des paliers admirablement taillés, par des tuyaux d' orgue plus petits, je rejoins mes trois camarades; encore une brève escalade et la Médiane est conquise; elle nous a coûté grand' peine. Nous jouissons d' un bref repos. Le temps reste beau; quelques nuages se traînent au fond des combes; un vent léger chasse la neige au sommet du Mont Blanc.

La descente de la Médiane se fait comme celle des autres aiguilles, par un rappel; dans la brèche au nord, à ses pieds, il y a beaucoup de neige poudreuse; elle recouvre de méchants cailloux qui fuient sous nos pieds et vont bondir dans des couloirs étroits et sans fin; pour atteindre la brèche nous faisons dans ce mauvais terrain une traversée horizontale, pendules au bout d' une corde; nous atterrissons sur une mince corniche qui s' effondre à grand fracas.

Je commence à sentir de la lassitude, pendant le rappel mes doigts se sont crispés au contact de la corde froide. Nous avons traversé trois aiguilles, il en reste encore deux et le Mont Blanc de Tacul. Les Aiguilles du Diable deviennent inhospitalières.

Voici la Pointe Carmen; elle est jolie comme son nom et elle nous séduit; tout d' abord un peu de neige et de verglas et un cube qui s' effondre; puis de superbe rocher, un sommet aigu; trois feuillets de roche superposés verticalement. Autant la Médiane est robuste, autant la Carmen est subtile d' équilibre; nous chevauchons sur les arêtes de ces feuillets, nous nous pénétrons, nous nous gavons de ces précipices ensorcelés; nous ramonons, bondissons, rampons, nous amenuisons, nous détendons. La fatigue s' estompe devant la franchise d' une ascension et d' un sommet tellement audacieux.

De nouveaux rappels et voici l' Isolée. Elle est austère en cette fin d' après, étrangère, superbe. Je vois le Mont Blanc de Tacul qui s' approche; je vois le soleil qui se refroidit; je suis las d' empêcher les cordes de s' emmêler, elles sont interminables et récalcitrantes; je ne sais plus trouver leur milieu. Hermann crie en suisse allemand et l' acoustique infernale de ces aiguilles diaboliques nous empêche de le comprendre.

Nous continuons notre chemin: une dernière pente, beaucoup de prises, du rocher pourri, de la neige pas trop rapide; nous marchons lentement, nous avançons vite. Un dôme, une large coupole: le Mont Blanc de Tacul. Il est 7 heures du soir.

Toute fatigue semble avoir disparu et un bienfaisant contentement, une confiance illimitée, une reconnaissance inexprimable chantent en nous; la difficulté est passée, nous fûmes comblés et cette soirée fait déborder nos sentiments.

Les champs de neige du Mont sont doux et infinis. De gros nuages jaunes, ocres, s' étendent sur nous comme pour nous donner une compréhensive abso- lution; ils se chargent de carmin, intense comme nos passions; notre sommet est l' autel d' une cathédrale toute de vitraux violets et vermillon; le soleil en ébullition l' éclairé; puis un immense rideau estompe la lumière, le rouge devient rose, le rose disparaît; l' ocre se charge de grisaille, et entre deux nuages nous apercevons subitement la vallée et les rues de Chamonix trois mille mètres à nos pieds.

Le soir languit, il fait très froid. A grandes enjambées nous descendons neiges et neiges. Au pied du Col du Midi la nuit nous surprend; nous avons la paresse d' allumer les lanternes. La neige est recouverte d' une croûte qui se casse lorsque nous y mettons notre poids; et alors nous enfonçons presque à chaque pas plus haut que les genoux. Nous ne voyons plus la trace, la nuit est noire. Pendant des heures nous marchons ainsi; nous nous asseyons de temps en temps et nous aimerions dormir; nous mangeons de la neige; nous voyons devant nous des camarades imaginaires, et en rêve nous dialoguons. Encore une dernière pente de neige, puis un sentier: le refuge Torino; tout en bas des lumières apparaissent: Courmayeur; le ciel s' est découvert, des étoiles scintillent. Il est minuit et demi.

Alors nous avons réveillé le gardien; nous avons bu onze chopines de jus de fruit, et on nous a montré notre dortoir. J' ai ouvert les yeux très hébété, à 10 heures du matin; plusieurs cordées étaient en route pour la Dent du Géant. J' ai flâné au chaud soleil, devant la cabane, et ce repos était tout aussi étonnant que la chevauchée de la veille.Vers le soir nous sommes descendus au Montenvers; il nous semblait qu' il y avait des semaines que nous l' avions quitté.

Le lendemain le parfum des rhododendrons et des mélèzes nous réveilla. Puis nous retrouvâmes la Studebaker, la vitesse des grandes routes droites.

Au bord de l' eau bleue, dans l' opulence des saules, les corps bruns de la jeunesse de Genève innombrables adoraient le soleil, des voiliers paressaient au gré du vent.

Nous traversâmes des plaines, des vallons et des champs. Partout une grande confiance régnait.

Quelques petits nuages ronds tenaient suspendue la ligne horizontale du Jura. Les blés ployaient chargés de grain.

Au-delà des roseaux un pêcheur rentrait sa barque.

Ce fut le soir tranquille d' une chaude journée d' été.

Feedback