Alpinisme et cure de bains

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Marcel Michelet, Monthey

La station qui rajeunit les vieux rhumatisants se rajeunit elle-même. Il y a quarante ans, sous un toit de grange ou de remise, je partageais un box de piscine avec un bon gros père capucin qui me collait dans les angles à grands coups de rames et m' aspergeait de sa puissante barbe ruisselante. La cure ne comportait que bain et massage; il restait du temps libre pour des excursions solitaires. En six heures j' avais atteint un sommet de trois mille mètres, d' où mes regards allaient flâner sur les quatre mille de la chaîne valaisanne, éblouis de soleil. Ramenant mes yeux, je retrouvais le gazon tapissé de violettes, de petites gentianes, de soldanelles, avec des couleurs tellement neuves, tellement irréelles, que je me serais cru le jouet d' une hallucination.

La même station, on je me retrouve cette année, prend son tournant économique. A-t-elle saisi le vent, ou bien le crée-t-elle toute seule? En même temps qu' elle modernise ses installations balnéaires, elle s' équipe de téléphériques et de remontées mécaniques, attirant ainsi les vieux aux eaux salutaires et les jeunes aux plaisirs du ski, par ce magnifique slogan: « De la piste à la piscine ». Pourquoi pas un seul mot, plus sonore: Delapistàskiàlapiscine?

Pour revoir ma montagne, je n' ai qu' à prendre, à deux pas de chez moi, la cabine aérienne à quatre-vingts places ou six mille neuf cents kilos. En cinq minutes elle a éventé la cime des sapins, frôlé le front de la falaise calcaire, passé en flèche sur la pente neigeuse et elle me dépose pas loin de la cime escaladée jadis.

C' est, au-dessus des forêts, le fœhn et ses froides gifles. Je ne battrai pas en retraite avant d' avoir compté mes inaccessibles quatre mille -mon rêve en panne - et les voici qui viennent à moi dans la tempête de lumière, formidable chevauchée qui me fait siffloter entre les dents le finale du quatrième concerto de piano de Beethoven.

Le fœhn me rabat dans la vallée par le convoi suivant. La benne fonce dans l' abîme, escortée de choucas, par un couloir coupé de marches qui sont les murs de défense contre les avalanches.

...Le bain, et puis...

« Que faire en un gîte à moins que l'on ne songe? » Mais songer à quoi? Prisonnier d' un cirque de rochers, fame prisonnière du corps... Quelle porte lui ouvrir?

La bibliothèque. Et je tombe sur une collection de la revue Les Alpes, soigneusement reliée couleur des pierres de Kalpetran et du brouillard qui monte. Ce sont les années 1925 et les suivantes. Les Alpes viennent de remplacer L' An et L' Echo des Alpes: Concentration. Déjà!

Un saut dans le passé et les merveilleuses randonnées que je faisais en rêve. Photos défraî-chies à fond bleuté; coups de plume dressant un chalet ombré à la rosée d' une cascade; articles les plus divers en nos trois et quatre langues nationales: poèmes lyrico-religieux d' une attendrissante fadeur; récits d' excursions à la Toepffer; comptes rendus d' escalades; récits de « premières » avec le dessin de la montagne et le tracé d' une nouvelle piste; études scientifiques, dont une, parfaitement remarquable, sur l' edel ou leontopodium alpinum; quelques appréciations sur la peinture alpine; une discrète louange du Zermatt—Gornergrat, « qui donne beaucoup au faible sans rien enlever au fort », parce que le tracé judicieux ne gâte point le paysage et ne fournit aucune approche d' ascen; pages assez fréquentes sur la découverte progressive des Alpes et leur conquête, et sur le « sentiment de la montagne à travers les âges ». A ce sujet, quelques réflexions.

Pourquoi les Carthaginois, les Romains et les marchands de la Renaissance, qui les franchirent pourtant non sans aventures, n' ont laissé sur les Alpes aucun poème, aucun texte lyrique ou scientifique ou même descriptif? C' est peut-être qu' ils avaient d' autres soucis! Tite-Live, qui n' a jamais vu d' autres altitudes que celles de ses taupinières Euganéennes, est trop préoccupé de la manière dont les sapeurs d' Hannibal font sauter la roche au feu et au vinaigre, pour nous dire seulement où c' était!

Pour les pèlerins du Moyen Age, les Alpes étaient un obstacle et non un but. Il fallait les franchir pour atteindre les plaines d' Italie et Rome, et, plus loin, Jerusalem. Et dans les défilés se cachaient les Sarrasins montés du Frênet; et les pèlerins n' avaient échappé aux avalanches que pour tomber entre leurs mains. Pas étonnant que leur imagination et leur foi aient peuplé de démons ces lieux inhospitaliers, et que saint Bernard de Menthon ou du Mont-Joux ait compris que son métier d' archidiacre était de purifier la montagne.

Quant aux marchands de la Renaissance et des âges postérieurs, ils avaient à défendre leurs convois contre les brigands du cru, dignes successeurs des Sarrasins et plus redoutables que ne sont, à nos valeureux contrebandiers, les incor-ruptibles gabelous.

Les Alpes pour les Alpes et pour la joie de la difficulté vaincue, c' est l' honneur de ses premiers pionniers, surtout de H.B. de Saussure, qui atteint le sommet du Mont Blanc en 1787. Les premières années de la revue Les Alpes célèbrent l' avènement de la technique, de la spécialisation et des grandes « premières »: faces nord du Cervin, des Grandes Jorasses, de l' Ei. Elles s' intéressent aux ascensions de montagnes lointaines: les Andes, l' Himalaya.

Ces lectures me mettent en appétit. J' en oublie mes rhumatismes et ma cure et une œuvre en chantier, et je continue à cueillir sur le rayon de l' Alpe, dont je suis honteusement ignorant.

Voici La Croix du Cervin, que je croyais avoir lu à force d' en entendre parler: Attinger, Neuchâtel ,'933- II n' est pas ce que je croyais, ce livre. Il est autre chose, il est mieux, il est moins techniquement alpiniste, il est plus universel, plus terriblement humain. Les montagnes sont pour i' au l' occasion d' y confronter les passions les plus hautes, les plus profondes, les plus extrêmes. Il y a d' abord La Croix du Cervin, la première de ces nouvelles, qui est l' histoire d' une sauvage vendetta. Il y a Gladys, le portrait d' une des plus belles et des plus nobles héroïnes de la littérature alpine. Il y a le souvenir macabre du guide Séraphin Mochay. Il y a cette affreuse tragédie religieuse, Les bienheureux du Val des Treize, à laquelle je souhaiterais une conclusion moins désespérée. Il y a deux drames du brouillard et un drame d' amour. Le tout aux confins du naturel et d' un surnaturel où le destin aveugle et l' épouvante ont malheureusement plus de part que la grâce et l' espérance.

Résurgences d' un romantisme de l' inconnu et du mystère, rappelant Novalis, Gérard de Nerval? Les alpinistes auraient-ils contracté, jusque dans leur intelligence évoluée vers la raison et la technique, des effrois métaphysiques, qui trouvaient, chez nos paysans de la montagne, l' équi modérateur de la foi? Dans son introduction, pourtant, Charles Gos semblait se défier de ce romantisme dans lequel, au XIXe siècle, « la montagne est copieusement exaltée, encensée, apostrophée sur tous les tons. Le XXe siècle l' escalade. Aussitôt elle revêt une signification plus humaine et moins objective... A son impassible splendeur, nous ajoutons la beauté qu' elle crée en nous. Elle s' empare de nos sens et étend son domaine jusqu' à notre vie intérieure. Redescendus dans la plaine, dépouillant cette personnalité usurpée pour un moment à une manière de vie' morale et matérielle, il n' y a plus, pour la prolonger, que la magie du rêve ».

Puis, citant ce que Robert de Traz écrit sur le premier livre de Gos, « Près des névés et des glaciers »: « Ce sentiment étrange, cette piété primitive de l' homme pour la cime, et pour l' orage, et pour le froid, et pour le vide, cette ambition de conquête, ce risque parfois terrible, cette confrontation avec la mort, tout cela n' a guère compté jusqu' à maintenant dans la littérature d' imagi ».

Oui, nous sommes, les premières années du siècle et jusqu' à la seconde guerre mondiale, dans un monde moins positif, moins réduit aux dimensions du physique, du social, de l' écono; un monde où l' alpiniste lui-même fait, de ses propres ascensions, le tremplin du rêve.

Tout autre Bonatti, que je prends le même jour sur le même rayon. Pour ce géant, l' alpi est une lutte sans merci contre l' invasion de l' homme.

« Pensant tout justement à cette époque où nous vivons, où la technique a triomphé sous le pôle Nord et dans la lune, à la mollesse adipeuse de tant d' hommes, victimes de la vie facile, je me suis dit: « Après tout, qu' y a-t-il de plus beau, aujourd'hui, que de pouvoir encore courir nu-pieds et de faire des cabrioles dans les prés? Quoi de mieux que de se rapprocher de la nature simple et généreuse, pour se sentir de nouveau un être humain? Je crois fermement à l' enseignement de la nature. Et c' est pour cela que je suis convaincu que la montagne, avec ses beautés et ses lois sévères, reste, aujourd'hui encore plus qu' hier, une des plus sûres écoles de caractère ».

Cure de bains, cure d' alpinisme en chambre... avec une pensée de gratitude pour ceux qui fournissent les rayons, en faveur de ceux dont les béquilles ont remplacé le piolet.

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