Alpinisme soviétique

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

rPar L. Spiro

L' immense territoire de l' Union Soviétique comprend des régions montagneuses dignes d' éveiller l' intérêt et plus encore l' envie de nos meilleurs grimpeurs. Les chaînes du Caucase, du Pamir ou du Tian Shan, avec leurs sommets splendides de 5000 à 7000 mètres d' altitude, offrent des perspectives quasi illimitées de passionnantes aventures alpines; certes, il ferait bon, piolet au poing, gagner ces hautes vallées encore si mal connues, décidément plus à notre portée que le lointain Himalaya, quelques heures d' avion suffiraient à nous amener à pied d' œuvre. Oui, seulement... ces terres d' élection constituent une chasse gardée, si bien gardée que les plus fins braconniers ne sauraient passer entre les mailles.

Alors que, dans les Alpes, sur l' un ou l' autre versant, on accueille avec joie les hôtes du dehors, leur ouvrant toutes grandes les portes des refuges comme celles des associations montagnardes, en terre soviétique l' accès des montagnes est strictement réservé aux citoyens russes, les étrangers en sont systématiquement bannis. Pire, les cercles montagnards soviétiques entendent tenir baissé le fameux rideau de fer entre eux et les sociétés similaires du reste du monde, et cela sans compromis d' aucune sorte; c' est en vain que les représentants les plus autorisés de notre alpinisme ont cherché à établir des relations, toutes de courtoisie et d' amicale entente, avec les organes principaux de l' alpinisme soviétique.

La rédaction de Montagnes du monde, d' où nous tirons ces renseignements, s' est efforcée de dissiper ce malaise; par l' intermédiaire de notre Légation à Moscou, elle a adressé quelques exemplaires de sa publication au Club alpin soviétique, suggérant à celui-ci un amical échange de bons procédés qui permettrait aux Suisses de suivre de près les grimpeurs de l' URSS dans la conquête méthodique de leur vaste domaine, cela pour une mutuelle estime et compréhension. N' est pas logique, en effet, que de vrais montagnards s' entendent entre eux, 1 La 2e équipe passa trois nuits au Col Sud sans attaquer, à cause de la violence du vent et du mauvais état de ses participants.

puisque leur commun amour des cimes les élève au-dessus des frontières et des divergences politiques! Les montagnes peuvent séparer les pays, mais leur escalade rapproche les individus comme les membres d' une même cordée.

Au geste amical, rien n' a répondu; le Club montagnard soviétique n' a pas esquissé la plus petite tentative de rapprochement; voire, par un manque de logique surprenant, il a adressé aux rédacteurs suisses, dans son organe officiel, des reproches cinglants, les accusant de passer systématiquement sous silence le splendide effort soviétique! Pour le coup, il ne faut plus chercher à comprendre.

Cet ostracisme est d' autant plus regrettable et incompréhensible que l' alpinisme soviétique effectue réellement un travail tout à fait remarquable. Il possède son association clubistique, ses écoles de varappe, ses refuges, une activité topographique intense, sa littérature propre, en particulier un annuaire paraissant sous le titre de Montagnes vaincues, gros volume de 400 à 500 pages, donnant des renseignements détaillés sur tout ce qui touche à la montagne... en territoire soviétique exclusivement. En effet, cet ouvrage est russe, spécifiquement russe; il ne relate que les hauts faits de citoyens soviétiques.

Sauf erreur, cet annuaire en est à sa troisième année d' existence; il suit une marche ascendante, s' enrichit de plus en plus de photographies, de panoramas et d' articles scientifiques; il coûte 12 roubles, mais... on a peu de chance, encore une fois, de se le procurer dans l' une quelconque de nos librairies, ce n' est pas un article d' exportation. Il est non seulement l' émana du mouvement montagnard soviétique, mais encore l' enfant chéri du Bureau national de littérature géographique; de ce fait, il revêt un caractère officiel très particulier. La grimperie en terre d' URSS serait-elle affaire d' Etat plutôt que le jeu libre d' individualités enthousiastes? La question, absurde chez nous, pourrait, à bon droit, se poser là-bas.

A lire ces annuaires dans la traduction allemande, donc de seconde main, on a l' impression d' une activité alpine en pleine effervescence, conduite par des chefs de file de grande valeur, ne ménageant ni leurs peines ni leur temps. On se sent reporté à la période première de l' alpinisme, alors que rien n' exis de ce qui facilite aujourd'hui les escalades. Les caravanes soviétiques montent à l' assaut en des conditions très dures; les cabanes sont rares, généralement en des sites repérés depuis longtemps, telle la cabane Aristov, au pied de l' Ushba; dès qu' on sort des chemins battus, il faut user du bivouac avec tout ce qu' il comporte en vivres et équipement pour des expéditions de longue durée. En effet, sauf au Caucase, les marches d' approche sont interminables; pour atteindre le Pamir, il faut une quinzaine de jours, autant pour le retour, naturellement; rien d' étonnant, dès lors, que la conquête du Pic Garmo ( jadis Pic Darwas, 6615 m .) en 1948, ait exigé deux mois de pénibles efforts. L' ascension exigea des camps successifs et la répartition du corps expéditionnaire en échelons; les trois cordées d' assaut, livrées à elles-mêmes et lourdement chargées, durent livrer à la montagne convoitée un combat acharné d' une dizaine de jours; elles redescendirent victorieuses mais épuisées, ayant laissé l' un des leurs, mort à la peine, sur les crêtes sauvages de l' Arête de l' Académie des Sciences.

Toutes ces expéditions sont placées sous la direction de chefs dont les responsabilités comme les compétences paraissent dépasser sérieusement celles des chefs de nos courses de section; ils possèdent une autorité qui leur est conférée en haut lieu et qui ne se discute guère. En fait, ils jouent plus ou moins le rôle de guides et sont comme tels mis en évidence, mais les charges sont réparties entre tous; les grimpeurs russes refusent d' admettre qu' il puisse y avoir des guides professionnels payés, donc réservés aux riches; ils estiment qu' à la montagne chacun doit pouvoir avant tout compter sur soi-même.

Les explorations successives de ces dernières années ont permis déjà de corriger nombre des inévitables erreurs des cartes anciennes, hâtivement dressées, de connaître mieux des régions jusqu' ici inexplorées et, tout autant, des massifs découverts, il y a fort longtemps, par les Freshfield, les Mummery et autres grimpeurs connus, le Caucase particulièrement. Il s' agit alors d' amorcer des voies d' accès nouvelles aux cimes, tant les principales que les secondaires; c' est ainsi que le problème des faces nord se pose déjà là-bas comme chez nous, toutefois il nous semble être résolu dans un esprit bien différent. Les grimpeurs russes cèdent moins au désir de l' aventure, à la fièvre du risque, qu' à la volonté bien établie de collaborer à la gloire de l' URSS, d' obéir à l' ordre général; la fantaisie, la poésie de la grimperie s' effacent devant la rigidité du service commandé qui ne tolère point les initiatives ou les goûts personnels, mais exige un effort méthodique uni à une discipline reconnue.

C' est ainsi qu' en 1947, la chaîne du Caucase fut divisée en 30 secteurs que 87 groupes de grimpeurs se répartirent judicieusement; cela ne rap-pelle-t-il pas les champs d' excursion du jeune Club alpin de jadis, avec la liberté d' action en moins. Evidemment, sous le régime officiel, les résultats obtenus ont dû être supérieurs, les groupes de manoeuvre ont pu enregistrer des victoires, arêtes franchies, pics vierges gravis, cartes dressées, mais l' esprit de la grimperie y a-t-il trouvé son compte?

Cette officialité se retrouve dans tous les domaines; en 1947 encore, un plan d' instruction soviétique prévoyait une série de camps, tant dans le Caucase qu' au Tian Shan, où 5000 membres de sociétés professionnelles devaient s' entraîner sous la direction de maîtres désignés par la Société de sports et culture physique, véritable école d' alpinisme à l' action étendue et obligatoire. C' est ainsi que tout aspirant aux courses de montagne est soumis à une surveillance attentive; dès que, de la montagne moyenne, il prétend passer aux grandes escalades, il doit subir un examen sérieux, tant médical que technique, doublé d' un contrôle de l' équipement; les instructeurs sont naturellement triés sur le volet et chaque expédition de quelque importance est dotée d' un matériel complet.

Dans ces conditions, chaque grimpeur a le devoir d' obéir aux prescriptions imposées; il cesse de grimper pour son plaisir, parce que ça lui chante; s' il le faut, il renoncera à l' ascension pour demeurer au pied de la montagne afin d' observer l' itinéraire choisi par ses compagnons et garder avec eux un contact serré soit par radio soit par signaux optiques.

( A suivre )

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