Ascension du Mont Blanc depuis la Mer de Glace

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de Glace.

( Le 20 mars 1927. ) On se trouve, dans ces cabanes d' hiver, à peu près comme un ver dans un fruit: la seule ouverture est une petite fenêtre assez haute et dégagée, par laquelle on peut entrer et sortir. A l' extérieur, un chevalet de bois facilite la manœuvre. Cette fenêtre donne peu de lumière mais permet de voir le temps qu' il fait dehors.

Pas encourageant, le temps par exemple. On va constamment l' examiner en traînant ses sabots sur le plancher. Il y a du brouillard sur le Requin. Il fait trop doux, il commence à neiger... Peut-être qu' ils avaient raison, les guides de Chamonix qui nous ont tous prédit que Maurice Crettex et son fils ne nous conduiraient pas au sommet, Wood et moi. Nous avons évidemment assez de provisions pour tenir le coup, mais pour le moment le ciel nous paraît défavorable, et c' est vexant.

Le lendemain il fait grand jour quand nous nous levons. Le temps est superbe et le ciel bleu comme il ne peut l' être qu' à la montagne un matin d' hiver. Les ciels de Provence ou de Toscane ne sont sans doute pas plus intenses, plus lumineux que celui-là.

Nous aurons donc une journée de repos, une de ces journées dont on coupe la monotonie béate en sortant sur le rocher qui est devant la cabane pour contempler les montagnes, en rentrant, en ressortant pour contempler encore... Le râclement des sabots sur le granit est presque le seul bruit qui anime de loin en loin la splendide immobilité.

On ne voit rien du Mont Blanc depuis la cabane du Requin et nous n' avons pas le plaisir de faire la course du regard pendant ce jour d' attente. Mais nous avons sous les yeux bien d' autres merveilles, les fines dentelures des Périades, la masse brutale des Drus dont les parois dorées par le soleil ont l' air d' avoir été équarries à la hache, et toute l' harmonie de tant d' étince lantes architectures.

II est 1 heure du matin et il fait clair de lune quand nous nous engageons, nos skis aux pieds, dans les séracs du Géant. Le passage est facile, la neige bonne, et il ne fait pas froid. Nous voici avant le jour au col du Midi; nous avons déjà « tué » mille mètres d' altitude... Il est vrai qu' il en reste encore mille trois cents, sans compter ce qu' on descend pour le remonter en traversant le Mont Blanc du Tacul et le Mont Maudit. Décidément c' est long. Et la face du Mont Blanc du Tacul, dans laquelle nous nous engageons est quelque chose qui, sans être redoutable, paraît assez sérieux: II faut évo- luer sous des séracs, porter les skis sur l' épaule, tailler, remettre les skis. Tout cela demande de l' attention et prend du temps.

Une fois au haut de la paroi, à plus de quatre mille mètres, Crettex, jugeant qu' il y a beaucoup de glace, nous fait laisser les skis et chausser les crampons. Nous laisserons les sacs au Mont Maudit. La course continue. Les haltes sont brèves et à chacune nous saisissons avec ensemble les deux gourdes de thé, pour les secouer, les palper et regarder dedans. Hélas! notre désespoir est chaque fois renouvelé: le contenu a gelé et ne dégèlera plus jusqu' au retour!

C' est par une belle pente bien régulière et entrecoupée de deux crevasses que nous escaladons le Mont Maudit. Crettex, qui a des principes, attaque la pente juste sous le point qu' il vise au sommet et monte sans s' écarter d' un pouce de la ligne droite. Il faut tout tailler mais le piolet de Maurice voltige avec tant d' ardeur que c' est à peine si notre allure en est ralentie. Il aura vraiment fourni un effort surhumain, notre guide: il lui faudra encore tailler la descente du Mont Maudit, en vive glace, et tailler aussi le Mur de la Côte. Une des crevasses offre quelque difficulté. Nestor doit se hisser avec ses crampons sur les épaules de son père... Mais le passage s' effectue enfin.

Quand nous nous élevons sur l' énorme dôme du Mont Blanc, la marche est sensiblement plus lente et les arrêts plus fréquents. A chaque arrêt nous nous retournons pour mesurer l' abaissement des monts qui nous entourent: quelles petites choses le Géant, les Jorasses, la Verte! Ces monstres se soumettent les uns après les autres; les Alpes se nivellent...

Nous foulons à 14 heures et demie la crête glacée du sommet. Il n' y a pas un caillou, pas un morceau de bois, rien que l' éblouissement illimité des neiges sous un ciel presque noir.

La descente est rapide, car il faut arriver au col du Midi avant la nuit. Quand nous sommes au Mont Blanc du Tacul la vallée s' assombrit déjà. Ils sont juste à nos pieds, les hôtels de Chamonix, et il semble que si nous perdions l' équilibre sur la pente glacée avec nos skis sur l' épaule nous leur tom-berions droit dessus. Nous arrivons au col à temps. Qu' importent alors les chutes, la fatigue et les heures qu' il nous faut encore pour gagner la cabane dans l' obscurité: ce que nous sentons dans les jambes, dans la tête, et dans les épaules, c' est le prix de la plus belle course que nous ayons jamais faite.

Jean-Pierre Villoz.

P.S. Nous espérions, en entreprenant cette course, trouver quelque trace des trois Zurichois qui se sont perdus au Mont Blanc un mois avant notre ascension. En fait, nous avons trouvé au Mont Maudit une boîte de conserves et une cigarette brûlée; nous avons vu des traces de crampons très nettes sur l' arête terminale et avons trouvé une chaussette tout près du sommet. Ces trois malheureux avaient donc atteint le sommet et il est probable, comme ils voulaient le traverser, qu' ils seront tombés dans la région des Bosses. Nous ne connaissons pas encore le résultat des recherches qui ont été entreprises dans cette direction dès notre retour à Chamonix.

Au dire des guides de Chamonix, c' est la première fois que le Mont Blanc se faisait aller et retour depuis la Mer de Glace. Tout le mérite de cette réussite revient à Maurice Crettex. La force et l' endurance de ce guide sont extraordinaires, et ses qualités d' initiative aussi remarquables que sa grande expérience.

J. P. V.

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