Au Baltschiedertal

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Par Louis Henchoz

Avec 3 illustrations ( 80—82 ) Midi. Seuls, nous descendons du train à Ausserberg. Le soleil brûle la terre aride; quel contraste d' avec toute la gamme des verts de 1' Oberland bernois que nous venons de quitter. Un chemin, dont la poussière semble de cendre chaude, conduit au bisse. Chaque tournant dévoile un aspect nouveau de ce coin du Valais. Voici le ruisseau qui alimente la conduite; sans répit, l' eau court désaltérer les prés assoiffés.

Tout là-haut, un bout du Bietschhorn, hérissé de gendarmes; plus près, la muraille du Stockhorn que contourne notre chemin. Bien du temps s' écoule; enfin, juchée sur une plate-forme minuscule, au pied des rochers du Jägi- horn, la cabane; il y a huit heures que nous marchons au moment où nous posons le pied sur son seuil.

Grâce à son éloignement, on ne rencontre guère que de véritables alpinistes sous son toit. Nous pouvons passer ainsi une nuit tranquille. A 1 heure du matin, nous nous levons et préparons pour partir à l' arête sud-est du Bietschhorn; bien réveillés, nous trouvons sans trop de peine la sente longeant la paroi sud du Jägihorn. Voici le glacier; un pas, deux pas, nous sommes dans la neige jusqu' aux genoux. A chaque enjambée, nous croyons enfoncer un peu plus. Décidément, mieux vaut faire demi-tour. Trempés déjà, nous revenons sur nos traces. Nous nous séchons, puis prenons contact avec ce pays que nous n' avons qu' entrevu au crépuscule. A l' écart se dresse la silhouette bien assise du Bietschhorn, belle et régulière; sa tête est toujours encapuchonnée de neige ou de nuages. Entre lui et nous, le glacier placide d' Ausserbaltschieder. Au-dessus de nos têtes, les premières murailles des Jägihörner nous empêchent de voir la chaîne entière, aussi portons-nous nos pas au centre du glacier intérieur de Baltschieder. A l' ouest se dressent les bastions massifs des Jägihörner; au nord, l' arête neigeuse qui s' étend du Breitlauihorn au Gredetschhörnli et à l' est le mur échancré des Baltschiederhörner. Au sud, la vue s' étend sur les sommets de la région de Zermatt.

Où irons-nous demain? L' arête des Jägihörner nous tente, pour trois raisons; sa beauté, l' absence de marche d' approche dans la neige molle, et le fait qu' un de ses tronçons est, paraît-il, encore vierge.

A 4 heures du matin, nous sortons encordés du refuge. L' air est presque aussi tiède qu' à l' intérieur. Nous gagnons facilement le premier sommet du Jägihorn par son arête sud-est, où nous rencontrons un piton dont l' utilité nous échappe, car les prises abondent tout autour.

Peu après le point culminant, l' arête s' élargit et s' aplatit; c' est par une agréable promenade matinale que nous arrivons sous le deuxième sommet. Pendant quelques mètres, l' escalade devient plus sérieuse et nous rappelle que nous sommes ici pour grimper. Sans peine, nous redescendons dans une brèche séparant le Jägihorn nord du troisième sommet qui, faute de nom, est appelé Point 3510. Son escalade est jolie, quoique courte et facile. Nous approchons de la partie inconnue qui devrait « comporter la traversée de beaux blocs granitiques », à ce que disent les renseignements que nous possédons. Vu du glacier, à l' est, cela semble exact. Allons-y donc. De beaux blocs, oui, il y en a et pas trois seulement; ils sont innombrables. Ils forment le plus imposant tas de cailloux que nous n' ayons jamais vu. Une tour, devant nous, est fraîchement écroulée; des pierres jonchent la neige au-dessous. Plus nous avançons, plus nous essayons de marcher légèrement; si, au moins, nous pouvions voleter pour franchir les passages les plus scabreux. Une seule pierre bousculée peut provoquer l' éboulement; nous serions alors proprement moulus. Nous parcourons un monde étrange en pleine désagrégation, semé d' embûches. A force d' ajouter un mouvement précautionneux à un autre qui l' est plus encore, nous sommes arrêtés par une coupure large d' une dizaine de mètres où viennent mourir les dernières vagues du névé de l' Ausserbalt. Sur l' autre rive prend naissance l' éperon sud du Breitlauihorn. Heu- reusement pour nous que la roche est ici solide et que nous pouvons planter une fiche pour le rappel.

Nous grimpons au Breitlauihorn; la traversée est ainsi complète.

Nous rejoignons notre gîte en pataugeant.

L' accès du Bietschhorn, d' où dégringolent sans cesse des avalanches de neige fraîche nous étant toujours interdit, nous décidons d' aller reconnaître la face ouest du Baltschiederhorn nord. A peine avons-nous pu surmonter le premier mur vertical qui en défend l' accès direct en utilisant un couloir de déjection situé à l' extrême nord de la paroi qu' un orage violent nous force à rebrousser chemin. Une fois de plus, nous nous retrouvons à la cabane en train de tordre, l' un une chaussette, l' autre une chemise. Le lendemain, nous n' avons pas besoin d' aller beaucoup plus loin que la veille pour nous rendre compte que l' escalade de notre muraille, sans être impossible, exigerait un pitonnage excessif, à moins qu' on ne l' attaque par une cheminée de son bord sud. Mais l' itinéraire ne serait pas très logique et on ne peut moins élégant. Nous renonçons, d' autant plus facilement que le temps s' améliore et semble se rafraîchir un peu. Demain, nous pourrons peut-être aborder, enfin, le Bietschhorn.

A 2 heures et demie, nous foulons la neige; elle porte! Gaiement, nous avançons vers notre point de repère, l' éperon est du Bietschhorn. Nous devons passer à l' endroit où il s' enfonce dans le glacier comme une lame dans du beurre. Nous nous élevons par la langue de glace qui s' étire entre les arêtes est et sud-est. Les conditions sont excellentes. Il nous semble voler au travers de la nuit bleuâtre. Les renseignements de nos prédécesseurs précisent qu' il faut grimper par le flanc pour rejoindre l' arête sud-est, à la hauteur du grand ressaut bien visible de la cabane. Nous y sommes presque et devant nous la muraille délitée semble praticable. Allons-y. Ernest grimpe dans une caillasse de plus en plus détestable à mesure que nous montons, et où nous perdons du temps. L' aube est là. Sur l' arête, un gendarme, haut comme deux pommes, nous retarde un instant et, peu après, nous touchons la base du grand ressaut. Nous nous rendons compte que nous aurions dû remonter encore le glacier et nous serions arrivés plus vite; mais, après tout, à quoi cela nous aurait-il servi? Une jolie varappe est déjà derrière nous, le temps est sûr, le soleil s' est levé. Nous déjeunons en toute tranquillité.

Le grand ressaut, d' un jet, se dresse vers le ciel. Tout est chaud, déjà. Je commence à grimper; les prises sont excellentes, une seule exceptée qui me reste dans la main au milieu d' un rétablissement; l' autre résiste. Bref avertissement. Tiens, un piton, laissé par Kast et Stœsser, en 1932, lors de la première ascension. Mes semelles de caoutchouc sont usées et, n' ayant pas eu le temps de les remplacer avant le départ, je marche sur les vis; l' ad est mauvaise. Le sac me gêne encore pour forcer un passage déversant. Sur son sommet, nous voyons, pas bien loin, un bec rocheux qui a la prétention très nette de barrer le passage. L' arête est d' une minceur extrême, de chaque côté, les parois filent vers l' abîme. Nous avons l' impression de nous mouvoir sur une sorte d' échafaudage. Ernest nous confie son sac et attaque; posément, mais sans s' arrêter, il grimpe, file sur la gauche et se cache derrière une tête surplombante. Passage plus aérien que difficile. Mes premiers mots quand je le rejoins sont: « Si j' avais su, je t' aurais bien laissé ton sac. » Devant nous, une dentelle de gendarmes; nous les gravissons tous; l' escalade de chacun d' eux nous révèle une personnalité bien marquée. Nous vivons cette lutte intensément; dans ces moments, il n' existe ni passé, ni avenir... En plaine, certains alpinistes analysent gravement ce qui les pousse vers la montagne, doutent, cherchent une justification à leur activité, se reprennent, se découvrent des raisons plus ou moins bonnes, puis, venu le moment de grimper, toutes les vues de l' esprit sont balayées, c' est l' action qui devient une certitude.

Un rappel et nous voici déposés sur une selle neigeuse; l' arête proprement dite est finie. Le site est impressionnant; bon, admirons-le à loisir tout en faisant bouillir l' eau pour le thé. Un couloir vertigineux où se déverse à chaque instant la neige de la calotte sommitale; plus loin, le flanc sud du pic, hérissé de gendarmes, autant qu' un hérisson de piquants. Le Weisshorn et les sommets avoisinants sont recouverts d' une profonde neige fraîche.

Nous gagnons le point culminant, non sans admirer au passage le gendarme-champignon dont la renommée est bien plus solidement assise que sa base.

Une couronne de nuages ceinture l' horizon, majestueusement posée sur le pays. Nous embrassons du regard le quart de son étendue; qu' il est petit...

Le délabrement de quelques passages de l' arête est exige de nous une nouvelle concentration d' esprit; aux deux tiers de la descente, nous gagnons le couloir qui la borde, au nord. La neige fraîche qui le recouvrait a glissé, provoqué des coulées sur le glacier. C' est par là que nous devons courir le moins de risques. Nous pataugeons jusqu' aux hanches dans une mélasse profonde; la pente est plus raide qu' il ne paraît de loin. Sans mot dire, nous cherchons notre route. Nous foulons enfin avec soulagement les pierres de la sente menant à notre gîte.

Lendemain, brouillard, pluie.

Surlendemain, brouillard, pluie.

Vers 10 heures, le temps semble dominer sa mauvaise humeur. A midi et demie, nous partons pour la face est du Jägihorn sud. Lourdement, nous nous extrayons de la neige mouillée pour attaquer la paroi. Grimpant et zigzaguant sur le granit poli ou les pierres instables, nous arrivons devant des parois lisses et surplombantes. Ernest amorce vers le sud la descente d' une dalle, large d' une dizaine de mètres; pensant au dernier, il plante un piton, passe, remonte une cheminée, assure. A Betty, puis à moi. J' avance le long d' une fissure, plus commodément que je ne le pensais. Un déclic; le mousqueton est décroché et récupéré. Je me pends au piton, glisse. Ernest tire, ça y est. La suite de la grimpée n' est plus qu' un jeu et notre seul souci est de choisir, parmi les possibilités diverses, un itinéraire élégant vers le sommet. Un couloir dont l' extrémité supérieure est cachée par un bec secondaire nous y mène tout droit.

Giflés par le grésil, nous dévalons la route habituelle de l' est, le long de dalles dégoulinantes.

Nous arrivons trempés à la cabane; la tradition est sauve.

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