Au Breithorn (4171 m.)

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Première ascension de la face ouest. ( 16 août 1926. )

Pour chacun, à la Gandegg, Je réveil est fixé à la même heure. Tel est le règlement de la maison, règlement non affiché, mais appliqué 1 ). N' est pas vrai, ami Chaubert qui croyais partir plus tôt, afin de gravir les sommets orientaux du Breithorn, Pollux et Castor? N' est pas vrai, Autrichien solitaire qui comptiez ne monter que tard au Theodulhorn? Mais tout, à la Gandegg, se rapporte à l' ascension du seul Breithorn, par la voie ordinaire. Le touriste passe de nuit au pied du Petit Cervin. Il n' a pu voir, sur la gauche, le flanc ouest du Breithorn, abrupt et sévère. Gorgé de vue panoramique, au retour du « Mont-Blanc de Zermatt » il n' a d' yeux que pour chercher le terme de ce long, de cet interminable glacier du Théodule.

C' est du Petit Cervin qu' il convient d' étudier les détails de cette face, haute de quelque 450 mètres. Le recul y est suffisant et l' altitude favorable. Coiffée d' une calotte glaciaire, elle se dresse au delà d' un plateau neigeux dont elle semble jaillir. Le point topographique 3688 marque l' extrémité occidentale de ce plateau. Une pente de glace où court une longue rimaie, une paroi rocheuse de plus en plus escarpée, enfin, surplombant la paroi un vrai mur de banquise polaire, dont la hauteur décroît du nord au sud, voilà les éléments qui composent cette face. Le mur de glace n' est rien d' autre que la tranche de la calotte, coupée à pic.

Le 27 juillet 1888, M. G. W. Prothero, parti de la Riffelalp, atteignit directement le col du Petit Cervin ( 3760 m. ). « Une fois qu' on a gagné le pied du glacier du Petit Cervin — dit le guide des Alpes Valaisannes, vol. III, p. 9—, on le remonte jusqu' à ce qu' on ait passé le Triftje, et on atteint le pied du glacier latéral très raide qui s' appuie au grand bastion rocheux du Breithorn. On escalade l' arête de neige et de rochers qui forme la bordure gauche de ce glacier suspendu, et on atteint ainsi l' épaule cotée 3688 m. ( 7 heures à partir de la Riffelalp ). De là, par un névé facile, direction sud, on arrive en une demi-heure au sommet. » En une année d' enneigement exceptionnel, la voie Prothero valait d' être tentée. Nous venions de le constater à la face nord de la Pointe de Zinal, les glaciers se trouvaient dans les conditions les plus favorables. Les crevasses étaient bouchées ou pourvues de ponts, et les pentes couvertes d' une neige compacte et adhérente.« Combiner cette route et l' ascension de la face ouest — notre enquête nous en avait révélé la virginité — aussitôt envisagé, aussitôt décidé. Avec Caspar Mooser, de la conception à l' exécution, il n' y a qu' un pas.

C' est du Riffelberg — l' heure du réveil y est fixée par le touriste — que nous partirons. Nous y gagnerons une heure au moins. Et puis, et surtout, une sympathie attendrie me lie à cet hôtel d' autrefois, si différent des caravansérails orgueilleux qui grattent le ciel de Zermatt. A 4 heures 30, le 16 août, nous quittons l' hospitalière maison. Tout y dort encore, sauf une lumière qui s' éteindra bientôt. Nous descendons au glacier. Non sans lou- voyer parfois entre de longues crevasses, nous le coupons obliquement, qu' à son confluent avec le Klein Matterhorngletscher. Ici commence la longue montée directe qui, de la cote 2566, aboutit au plateau, à l' altitude de 3688 m ., et au delà, au col.

Pour nous, cette promenade heureuse demeure sans histoire. A 9 heures 35 déjà, nous sortons de l' ombre. C' est le plateau que le soleil inonde.

Il est difficile de trouver site plus saisissant. Sa beauté est faite de contrastes. Au sud, le plateau allonge ses ondulations paisibles. Une crête très blanche, recourbée en volute élégante, le sépare du versant opposé. A gauche, sombre et formidable, la face ouest du Brèithorn. Des rainures la creusent; les unes très noires, les autres livides. Par places, elle se mouchette de blanc mat. Nul éclat sur sa couronne de glace morne et terne. Sauf à son sommet qu' effleure le soleil déjà haut: une flamme court sur la crête finale et, tout à l' extrémité nord, la lumière ourle les bords d' une fente triangulaire. Comme sous l' action de ce coin ardent, enfoncé profond, la glace s' écarte sur la gauche, et profile contre le ciel sa masse penchée. A l' ouest, par delà un val encaissé qu' emplit une ombre bleue, monte la silhouette aiguë du Petit Cervin.

Une demi-heure plus tard, nous longeons la rimaie béante. A mi-longueur, sur un bouchon de neige qui l' obstrue, nous la franchissons sans peine. Au-dessus, jusqu' aux rochers, se dresse une pente de glace vive.

Tout d' abord, pour raccourcir, nous allons tâcher de gagner l' origine d' une nervure de roc qui en émerge, plus à gauche, à 40 mètres sous la paroi.

Une longue heure s' écoule avant que les degrés creusés sans répit aient pointillé la diagonale qui doit relier le pont sur la rimaie à la crête visée. Celle-ci, avec ses roches brisées, offre une voie commode et facile. Elle se poursuit, tortueuse et plus raide, au travers de toute la paroi. Deux couloirs l' enserrent. Celui de gauche ne présente qu' une unique coulée glauque. L' autre paraît à sec dans sa partie supérieure.

Très haut s' incline sur nos têtes le bord fissuré de la calotte. Menace sérieuse que soulignent, sur le plateau, des débris accumulés. Mais quelques heures nous restent avant que le soleil l' attaque du sud-ouest.

Il est souvent plus facile de gravir une face que de la décrire. Sans doute, ce 16 août, pensais-je différemment. Mais aujourd'hui, au poids de la plume, combien je préférerais celui du piolet hostile suspendu au poignet. Non pas que le temps ait emporté les souvenirs. Mais le moyen de les évoquer sans monotonie quand il y a si peu de variété dans la structure de la roche et, partant, dans la technique à employer. Ce qu' il faut dire avant tout de cette paroi si homogène, c' est que son caractère, au fur et à mesure de l' ascension, se précise et s' accentue.

Tantôt nous nous élevons sur les flancs de la nervure, tantôt sur son échine tourmentée. Pour gagner quelques mètres, nous pénétrons parfois dans l' un des couloirs qu' elle sépare. Sans jamais les traverser cependant. La combinaison de ces éléments imprime par places à l' ascension un caractère hélicoïdal. Rugueux et écailleux au début, le roc peu à peu nous oppose des plaques toujours plus lisses. La déclivité s' accroît. Souvent, des surplombs qui semblent barrer la route me rappellent que nous avons négligé d' emporter une corde de rappel.

Çà et là, le verglas revêt une dalle que nous ne pouvons contourner.

Couche trop mince pour qu' on l' entaille, trop adhérente pour qu' on la puisse faire sauter. Si, par fortune, deux ou trois clous d' un rebord de semelle y grippent sur quelque gravier que le gel a fixé, on se coule, preste et léger, sans oser appuyer. Par ailleurs, c' est l' enjambée énorme, ou le saut hasardé. Une fois nous goûtons la « volupté suraiguë » de gravir en marche simultanée certaine plaque haute de 35 mètres, couverte d' un enduit bleuâtre et brillant, poli comme verre.

Deux heures de travail délicat nous ont rapprochés de la falaise de glace. Une cheminée étranglée — l' unique passage délité de toute cette face — défie le gabarit de Caspar. De plus, elle surplombe. Il faut redescendre, mettre bas le sac. Allégé et aminci, le leader ramone à nouveau. De la main, puis du piolet, je le soutiens ou le pousse. Réduit à ses seules ressources, le voici qui se tortille comme un ver, se tend, se détend, se retend. Bientôt, je ne vois plus que deux jambes s' agitant dans l' espace: le reste de mon guide a disparu. La corde nous remorque ensuite, les sacs et moi.

Le haut des rochers, à la naissance même du mur de glace maintenant tout à portée, constitue un plan terriblement incliné, prolongé vers le sud et que couvre une glace blanchâtre et dure. Du plateau, ce ruban argenté — à la limite précise de la base de la calotte et des derniers rochers — offrait l' aspect engageant d' une vire presque plane. Jusqu' à ce que se présente une issue directe à travers le mur de glace, c' est la voie que nous suivrons, nous maintenant à niveau et progressant vers le sud. Nous ne voyons qu' à une longueur de corde. Des feuillets de glace ajourés, des pendentifs prêts à se détacher, ou d' énormes auvents surbaissés, voilà contre quoi, sous quoi, il va falloir se faufiler. D' Italie, le vent pousse sur nous des brouillards sombres et la chaleur se fait intense. Malgré ces prémices d' orage, le ciel au nord, demeure très pur.

2 heures. Attente immobile sur un degré de glace. Caspar travaille sans relâche, entaillant la vire vers le sud-est. Pendant une demi-heure, je pourrai contempler et imprimer en ma mémoire le paysage le plus étonnant. Juste au-dessus de moi, comme un battant de porte ouverte, s' avance une lame prête à tomber. Et c' est à des gonds vraiment qu' il est accroché, des gonds de glace. Au travers d' une trouée dans les nuées noires, le soleil darde ses rayons perpendiculaires. Ils s' acharnent sur les gonds avec une précision tenace, comme la flamme de chalumeau du plombier. A mes pieds, en lignes fuyantes, la paroi se dérobe. Tout en bas, le plateau apparaît entre des déchirures de brouillard. Derrière moi, devant moi, la falaise de glace. L' eau tombe goutte à goutte des stalactites. Les fissures suintent. D' un bleu intense, irréel, d' un bleu jamais vu, la profonde fissure en triangle s' ouvre à moins de trente mètres. Elle fend la falaise jusqu' aux trois quarts.

L' attente se prolonge. Devant l' éblouissement des glaces flamboyantes, je ferme parfois les yeux. Des rappels d' images plutôt que des pensées se chassent rapidement — tel un kaléidoscope — dans mon cerveau fatigué. Images parfois puériles, souvent grotesques. Puis la somnolence me gagne. Quand je me ressaisis, mes yeux s' attachent à l' acier brillant du piolet de Caspar. Muet et acharné, il taille degré après degré dans cette glace toujours plus dure. Les coups retentissent sans arrêt. Et dire que certains théoriciens de l' alpinisme croient à l' écroulement des séracs par l' action de leur seule parole! Passe encore les trompettes de Jéricho... Je ne me sens pas en mal de miracle et Caspar a mieux à faire qu' à bavarder. Malgré l' expérience à tenter, aucune parole n' est prononcée.

Un peu de corde a filé. La main gauche crispée sur une encoche ciselée dans le mur de glace, le guide assure son équilibre et avance un pied qui, prudent, s' en va tâter la marche suivante... et se retire aussitôt. En dépit de l' heure qui fuit, du soleil qui insiste, Mooser, méthodique, façonne à nouveau le degré rebelle, l' agrandit, en corrige l' inclinaison.

Avec un haut-le-cœur soudain, je viens de voir, au-dessus de moi, remuer la glace. Pure illusion des sens. Seuls bougent les nuages qui fuient, plus rapides, par-dessus le sommet du Breithorn.

« Kein Seil mehr. » — « Kommen. » A mon tour, je commence la traversée. Les encoches, vraie main-courante, me permettent de m' allonger d' un degré à l' autre sans perdre l' équilibre. Un instant, nous sommes réunis. Puis, Mooser reprend la taille.

Au delà d' un angle, l' alignement de la falaise se trouve reporté en arrière. La vire, dont le bord inférieur demeure rectiligne, s' en trouve élargie d' autant. Pour aller joindre le pied du mur de glace en retrait, les degrés, cette fois, s' échelonnent les uns au-dessus des autres. Ensuite, le long de la falaise moins haute, nous reprenons la marche de flanc.

Nouvel angle, nouveau recul de l' alignement. Une seconde fois, nous montons directement. L' inclinaison comporte ici près de 70°. Une petite corniche ombrée nous domine. Au-dessous d' elle, la pente diminue assez pour qu' enfin un peu de neige adhère. Adhérer est un euphémisme. En réalité, sur la surface glacée, la neige, lourde et gorgée d' eau, est prête au glissement. Devant la menace d' avalanche, nous nous hâtons, stimulés par la peur plus que par la certitude de la victoire imminente.

Déjà le leader attaque la corniche, s' y fraie passage. Sur le piolet planté au delà, il se hisse, se rétablit et disparaît. En quelques secondes, je le rejoins. Nous sommes sur la calotte même. Les traces sont là tout près.

Nos brodequins, maintenant, enfoncent dans les empreintes des touristes venus nombreux du Breuil ou de Zermatt. Le pied de Caspar épouse-t-il le moulage du pied de quelque banquier berlinois? Ou de celui d' un ténor italien? Ou encore d' un chef de rayon genevois? A voir son allure, j' opterais plutôt pour le pied du « hollandais volant » passé ici ce matin même, marchant à la conquête du Mont Rose par Pollux, Castor et le Lyskamm 1 ). Dix minutes plus tard — 4 heures 10 —, nous nous dressons sur une large crête aplanie. La neige y semble avoir été foulée, en une mêlée furieuse, par des milliers de combattants, se ruant en vagues serrées, acharnés en un corps-à-corps impitoyable. Tel est le sommet. A cette heure tardive, nul ne nous le dispute.

Les cumulus noirs de l' Italie se sont tassés. Lourds, ils pèsent sur le val d' Ayas, s' écrasent derrière le Théodule. Au nord, de la Dent Blanche au Mont Rose et au Lyskamm, tous les pics se détachent dans l' azur le plus pur. Mais à l' encolure géante du Cervin, une crinière grise se tord et s' enche. Le nord et le sud la secouent et l' effilochent.

Deux jeunes alpinistes, montés par Zmutt, bivouaqueront cette nuit même sous le sommet. Et le lendemain, toutes difficultés finies, ils glisseront pour aller se fracasser 700 mètres plus bas.

Pour compléter mon étude du Breithorn, je le gravis par le nord quatre jours plus tard. Malgré l' erreur qui nous rejeta pour finir dans des roches verglacées difficiles ( nervure aboutissant très près et au-dessous du deuxième sommet de glace ), je n' hésite pas à déclarer l' itinéraire par la face ouest plus ardu et beaucoup plus dangereux 1).E. R. Blanchet Le n° 7 des Alpes a publié l' itinéraire du second sommet occidental par la nervure sud, qui le relie au glacier de Verra. Simple variante — découverte par M. Jean Chaubert, le soussigné et C. Mooser — intéressante et très facile.E. R. B.

1 ) Horaire: départ de Zermatt par le train du Gornergrat 20 août à 7 h. 55; départ Rotenboden ( à pied ) 9 h.; arrivée sommet du Breithorn 18 h. 45; arrivée Zermatt 24 h.E. R B.

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