Au Cervin en avion

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Par Marcel Rœsgen.

Un matin de juin à l' aéroport de Cointrin, un de ces beaux matins de juin, où l' air est d' une fraîcheur encore printanière, où le bleu pâle du ciel n' est déparé d' aucun nuage, où la brume lumineuse qui flotte à l' horizon estompe délicatement les lointains et fait des montagnes un monde vaporeux et irréel.

L' avion qui va m' emmener au-dessus des Alpes est déjà sorti du hangar, le museau dressé vers le ciel; l' hélice tournoie et la fumée bleue fuit en vagues pressées sur l' herbe courte dont elle incline au passage les brins scintillant de rosée.

Le pilote et moi nous équipons: chaude combinaison fourrée, passe-montagne, casque de cuir dont je serre la jugulaire à crisper les mâchoires, lunettes, gants; dans les larges poches, à portée de la main, je dispose ma carte, mon crayon, mon « Ica », mes films-packs, du sucre et de l' alcool de menthe ( à 4000 m ., on ne sait jamais... ).

« Prenons nos chapeaux, me conseille le pilote; si nous devons atterrir là-bas, ils nous seront utiles. » Un temps de silence, puis: « Attachez-vous au départ et à l' arrivée; en vol, faites comme vous voulez, mais au moindre accroc, bouclez la ceinture et cramponnez-vous à la carlingue; si le moteur nous lâche, il vaut mieux ne pas être balancés par-dessus bord en touchant le sol. » Et comme je n' ai pas l' air bien ému: « Ce sont des choses désagréables à dire, mais il faut les dire une fois! » Involontairement je songe aux recommandations brèves mais suggestives, que nous nous faisons en haute montagne, lorsque la cordée va s' engager sur une pente rapide de glace ou de névé, où le faux pas d' un seul peut entraîner toute la caravane à l' abîme.

Nous voici embarqués; un geste de la main aux quelques personnes présentes; le moteur rugit plus violemment, l' avion s' ébroue, démarre, bondit sur le sol qui fuit vertigineusement; la trépidation s' accentue, puis s' adoucit, puis plus rien que cette indéfinissable vibration qui annonce l' envol; sous les ailes, le sol s' est enfoncé; maisons, arbres, pylones de T. S. F., tout s' est rapetissé, tandis que de toutes parts semble s' élever l' horizon. Un grand virage et déjà nous voici au-dessus de l' agglomération; sous les gais rayons du soleil, la ville revêt une couleur fauve faite des innombrables teintes des toitures; les jaunes, les bruns et les ocres des tuiles, les bruns foncés et les mordorés des couvertures métalliques, le gris des ardoises, les gris et les rouges vifs des cheminées, tout cela se fond, se mêle dans la poussière dorée de la brume matinale: ces teintes chaudes sont encore avivées par le bleu-vert intense du lac et du Rhône et le vert-olive des arbres qui de tous côtés enserrent et pénètrent le fourmillement des toits au milieu desquels ondule l' écharpe bleue du fleuve, fixée çà et là par l' agrafe des ponts.

A notre droite sont apparues les montagnes de Savoie, par-dessus l' échine jaunâtre du Salève et la butte moussue des Voirons. Entre ces deux taupinières s' ouvre la vallée de l' Arve, étranglée plus loin par les deux sentinelles avancées du Môle et du Brezon, au pied desquels luit la rivière d' argent. Au delà, les Vergys, les Grands Vans, les Fiz, les Aravis, les Aiguilles Rouges s' élèvent en bleus gradins: à leur sommet, telle un monarque sur son trône, se drape l' altière silhouette du Mont Blanc, autour duquel se pressent ses vassaux, le Mont Maudit, le Tacul, Bionnassay, le Géant, les Jorasses. Plus loin, dans une dédaigneuse solitude, la reine, l' immaculée Aiguille Verte; puis, plus loin toujours, l' immense cortège des Alpes suisses dont moutonnent les tètes innombrables; parmi elles, deux cimes attirent mon attention: la massive pyramide du Bietschhorn, la silhouette bossue du Cervin, l' une à gauche, l' autre à droite de la muraille crénelée des Dents du Midi. Et toute cette chaîne splendide, qui s' allonge de l' Eiger à la Meije, scintille d' un doux éclat, blanche draperie aux mille replis, vision féerique et presque immatérielle.

Pendant que je contemple ce tableau de rêve, la ville a disparu derrière nous, tache dorée qui pâlit et se fond dans la brume et la verdure. A gauche, le Léman déploie sa nappe bleu-gentiane où le sillage des bateaux dessine de capricieuses arabesques. De l' autre côté s' allonge, toute baignée de lumière, la rive vaudoise, mouchetée des taches claires de ses cités. Au-dessus, la ligne monotone du Jura découpe sur le ciel la calvitie ridée de la Dôle. Au fond, entre les montants des ailes, j' aperçois l' échancrure vaporeuse du plateau suisse.

Deux mille cinq cents mètres. La plaine se creuse toujours davantage; les routes ne sont plus que de minces lacets blancs; les maisons, des grains rouges; les champs, un puzzle jaune et vert; les détails s' évanouissent, le delta de la Dranse se ramifie en arborescences grises.

Cependant, nous nous approchons des montagnes du Chablais, qui semblent accourir, houleuses et menaçantes, pour nous barrer l' accès des cimes neigeuses qu' elles protègent. Mais l' avion s' élève sans trêve et courbe sous ses ailes les crocs aigus des Dents d' Oche et le front têtu du Casque de Borée.

Vues d' en haut, les préalpes ont une teinte vert-olive bien différente de celle à laquelle on est habitué, à les voir de la rive vaudoise ou d' un sommet de moyenne altitude. Leurs forêts ombreuses, leurs pâturages ensoleillés, leurs pentes ravinées hérissées de sapins noirs, leurs pierriers jaunâtres ou grisâtres défilent sous mes regards émerveillés; au milieu de ces vallonnements enchevêtrés, un ovale d' émeraude: le lac Tannay. Au delà de l' escarpe que l'on devine, la plaine du Rhône, encore baignée de brume, où l' em du fleuve semble un monstrueux têtard jaune, allongé dans les marais, la tête à moitié dans l' eau bleue du lac.

Insensiblement, la chaîne des Alpes a changé d' aspect; nous décrivons un vaste arc de cercle dont le centre doit être le Mont Blanc, car je le vois toujours à ma droite, entre les ailerons. Mais sa forme s' est modifiée; les ressauts des Bosses, du Dôme et de l' Aiguille du Goûter commencent à s' ac, tandis que la muraille sombre des Jorasses se détache nettement du massif central.

Trois mille trois cents mètres. Les Dents du Midi se dressent, menaçantes, hérissées, en avant, un peu sur la droite. Elles semblent se précipiter sur nous, puis nous éviter; la longue muraille crénelée est doublée et voici qu' apparaissent le Plan Névé et le cirque de Salante, tout couvert de neige.

Vite un coup d' œil à gauche, sur le torrent de St-Barthélemy; quel gouffre! trois mille mètres d' ombre bleuâtre; le fameux torrent ressemble à une racine grise et fourchue, posée sur la mousse; je distingue nettement le pont des C. F. F. et la coulée qui s' est arrêtée devant l' obstacle de la forêt.

Voici la plaine de Martigny sur laquelle traîne un brouillard dont la teinte suspecte révèle l' origine évidemment électrochimique. Comme nous avons convenu, le pilote pointe maintenant droit sur le Cervin dont la silhouette disparaît derrière le moteur. A gauche, à droite, toutes les montagnes se sont abaissées, écrasées, et ne forment plus qu' un hérissement blanc et noir, dans lequel j' ai quelque difficulté à distinguer les sommets que j' ai vus maintes fois au cours d' ascensions. Cette minuscule dentelle noire qui émerge à peine de cette cuvette de crème, ce sont les Aiguilles Dorées qui me paraissaient autrefois dominer si fièrement le plateau du Trient. Ce pain de sucre tronqué, c' est le Chardonnet; ce petit obus planté tout droit, c' est l' effrayant escarpement des Drus, et cette motte noirâtre et ravinée, c' est l' abrupte muraille des Grandes Jorasses. Seul le Mont Blanc dont le versant italien se révèle de plus en plus vertical, conserve sa majesté et domine, hautain et méprisant, l' entassement effondré de ses sujets.

A ce spectacle, un sentiment vague de crainte commence à poindre en moi; je réalise, mieux que jamais je ne le pus faire, l' immensité du monde des Alpes, l' infinie ramification de leurs arêtes, l' étendue de leurs amoncellements de neige et de glace, et j' en conçois, par contraste, l' incommensurable petitesse de l' homme. Tout ce chaos éblouissant, ce manteau d' hermine troué çà et là de rocs noirs ou fauves, me paraît soudain hostile, sournois, traître; il me semble que les Alpes se font immobiles pour mieux attirer le voyageur ailé et le capturer ensuite dans leurs replis tortueux. Je songe alors que nous allons faire au-dessus de cet océan pétrifié une promenade de 120 kilomètres, au cours de laquelle nous ne trouverons guère de place pour nous poser en cas d' atterrissage forcé; et je pense à nos chapeaux.

Pendant que je me fais ces sévères réflexions, l' avion s' est engagé au-dessus des névés et des champs de neige. A droite apparaît le formidable donjon du Grand Combin, aussi haut, semble-t-il, que le Mont Blanc lui-même. A gauche s' allonge la profonde vallée du Rhône, où zigzague le ruban d' argent du fleuve, et qui se perd au fond dans une brume jaunâtre, d' essence électrochimique elle aussi, sans doute.

Je reporte mes regards à droite, sur les sommets bien pâles que je distingue maintenant à la suite du Mont Blanc: le Grand Paradis, les Alpes de la Haute-Isère, de la Vallouise, du Mont Cenis. Sur le Piémont flotte la mer de nuages.

En biais, nous survolons le val de Nendaz, le val d' Hérémence, celui d' Hérens; les champs de neige descendent encore très bas et je reconnais difficilement les glaciers dont la carapace craquelée, si caractéristique en été, est invisible. Tout est recouvert d' un enduit blanc, luisant et crémeux, aux molles ondulations; toutes ces montagnes me font à présent l' effet — moins rébarbatif que tout à l' heure — d' un gigantesque gâteau à la crème. Je songe alors aux ascensions que j' ai faites, au cours desquelles, pendant de longues heures, nous avons pataugé dans une neige lourde et spongieuse, sous un soleil implacable; je pense à ces marches forcées, où chacun de nous, le regard rivé sur les traces, la langue pendante, la bouche pâteuse, la respiration haletante et saccadée, avançait mécaniquement. Je me représente, à mille mètres en dessous, une telle caravane, errant péniblement dans cette immensité déserte et inhospitalière, obligée à chaque instant de se détourner de sa route par une crevasse ou un escarpement que je ne distingue peut-être même pas; tandis que nous, emportés dans l' air lumineux, nous franchissons avec un égal dédain les arêtes verglacées, les séracs entrechoqués et les « pots » bleuâtres, suivant imperturbablement une route rectiligne. Avec dédain, ai-je dit! mais aussi avec un secret malaise, comme un remords de défier ainsi la montagne.

Tout à coup l' avion s' incline doucement vers la droite, puis se redresse. A gauche, à travers l' entrecroisement des ailes, apparaît, énorme, le Cervin. Fascinante apparition! A peine l' ai vu que je ne peux plus en détacher mes regards, je suis comme hypnotisé par la vue de ce colosse que je contemple pour la première fois de près. Maintenant dégagé de toutes les cimes voisines, il m' apparaît comme une pyramide vertigineuse dont je mesure avec quelque effroi l' inclinaison des faces, la fuite des parois sombres sous les névés qui l' enserrent à sa base; mais c' est surtout le sommet qui m' attire; son escarpement de rochers brun rougeâtre moucheté de blanc nous dépasse de 200 mètres environ; l' arrondi du versant italien et le surplomb de l' arête du Hörnli donnent au solitaire l' air d' un géant voûté, qui rentre la tête entre ses épaules et semble méditer un mauvais coup; l' air d' un géant immobile, farouche et sournois qui nous laisse approcher sans défiance pour mieux envoyer, d' un haussement d' épaules, pirouetter tout à l' heure dans l' espace notre chétiî moucheron. Tandis que d' un large virage nous contournons le Cervin, je fixe les yeux sur lui, je l' épie vraiment, secrètement angoissé; car maintenant je sens nettement le sacrilège que nous commettons en venant, si audacieusement, faire la nique au sourcilleux sommet, alors que tant d' alpinistes ont payé de leur vie la prétention qu' ils avaient de s' attaquer à sa majesté. Soudain, au moment où nous franchissons l' arête frontière, droit au-dessus du col de St-Théodule, un remous brutal, rageur, saisit notre avion, le secoue et le fait plonger; en même temps, le bruissement de l' air se change en un miaule-ment inquiétant et, instinctivement, je me cramponne à la carlingue. Mais le pilote a déjà rétabli l' équilibre et, imperturbable, continue son circuit. Cette fois, j' en suis sûr, c' est lui, le sombre géant, qui a voulu nous montrer sa puissance et nous rappeler que s' il veut bien nous permettre cette familiarité, il ne ferait pas bon provoquer son courroux.

Plus tard, lorsque je raconterai mes impressions au pilote, il me confirmera ce sentiment de crainte vague que lui aussi a éprouvé chaque fois qu' il a approché le farouche sommet.

Le circuit fini, l' avion se redresse et pique en direction du nord-ouest, laissant derrière lui la majestueuse pyramide sur laquelle s' attachent mes regards; à tel point que je ne jette qu' un rapide coup d' œil sur la terrasse éclatante du Breithorn et sur l' arête déchiquetée et poudrée du Mont Rose, sur la longue coulée étincelante du glacier de Gorner et dans la gorge bleue où Zermatt se devine. Déjà le Cervin se rapetisse, tandis que surgissent à gauche la trapue pyramide de la Dent Blanche et la svelte Dent d' Hérens. Longtemps, tourné vers l' arrière, je contemple ces trois cimes si différentes l' une de l' autre, dont le groupe harmonieux se dresse au-dessus du chaos des Alpes d' Anniviers.

Puis nous voici au-dessus de la vallée du Rhône que nous franchissons vers Sion, dont les trois collines ressemblent à de minuscules taupinières. Nous allons maintenant nous engager au-dessus du Pas de Cheville, entre les Muverans et les Diablerets, dont l' immense névé s' aperçoit déjà. Nous avons encore près d' une heure de route à faire jusqu' à Genève, par delà les neiges scintillantes, les rocs hérissés, les gorges ombreuses et les clairs pâturages. Mais, pour moi, l' envolée au-dessus des Alpes me semble accomplie; le Cervin en a été le but et l' achèvement. Et un regret me vient: j' aurais voulu m' arrêter, ne fût-ce que quelques minutes, auprès du sommet pour contempler à mon aise le spectacle de sauvage grandeur; pour jouir du parcours accompli et me réjouir du parcours à terminer; pour me recueillir enfin devant ce tableau grandiose que bien peu ont eu le privilège d' admirer. Mais hélas, l' avion, image du progrès, en a la hâte trépidante; à peine est-il arrivé qu' il lui faut repartir, inexorable, sourd aux souhaits de ceux qui voudraient quelques instants de répit.

Ainsi, ce voyage aérien n' aura pas amoindri en moi le désir de nouvelles ascensions par les moyens ordinaires. Au contraire, il me fait mieux comprendre et apprécier le charme que leur confère l' effort fourni. Pour atteindre un haut sommet, il le faut mériter par son énergie, sa volonté, sa persévérance et son sangfroid. Mais ce sont ces peines et ces fatigues mêmes qui procurent cette volupté indicible que l'on ressent là-haut, dans la paix infime des cieux, à contempler sans hâte le spectacle sans pareil de nos Alpes.

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