Au Col de la Cime de l'Est par le Glacier de Chalin

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rPar René Néplaz,

Avec 3 illustrations ( 106—108 ) et 1 croquisguide F. F. M.

Certains alpinistes — principalement ceux qui ont débuté dans les massifs importants — ont tendance à sous-estimer les courses dans les chaînes secondaires. Ils ont tort, car certains de ces massifs peuvent offrir un excellent terrain d' entraînement. C' est le cas tout particulièrement de celui formé par les Dents du Midi, la Tour Sallière et le Ruan. Assez peu connu des grimpeurs français, il présente quelques courses susceptibles d' intéresser les bons alpinistes. La Dent du Midi, 3260 m ., qui forme un fond idyllique à l' extrémité orientale du Léman et domine au midi ( d' où son nom ) la charmante station de Champéry dans le Val d' Illiez, présente sur son versant septentrional une abrupte muraille plus ou moins verticale.

Constamment visible de nos préalpes calcaires du Chablais, cette chaîne était bien faite pour exciter l' envie des jeunes alpinistes que nous étions alors; c' était une invitation constante à aller explorer ces sombres parois, zébrées de couloirs verglacés. Lorsque nous en eûmes gravi les principaux sommets, l' envie d' en remonter les couloirs devint bien vite une obsession. J' avais successivement tenté et réussi les couloirs des Doigts, de la Dent Jaune et celui entre le Grand et le Petit Ruan. Seul manquait celui de Chalin. En 1951, l' enneigement ayant été très important au cours de l' hiver, je pensai qu' une date un peu tardive favoriserait notre entreprise: le 28 juillet fut fixé pour aller tenter notre chance sur ce versant.

J' avais choisi pour compagnon un ami, Pierre Hénin, qui depuis longtemps brûlait d' envie de faire une belle course. Il débutait en montagne, il est vrai, mais je savais qu' il avait à son avantage une solide résistance, un moral à toute épreuve et... le feu sacré. Ce n' est donc pas en client que je l' emmenai.

Ma femme étant absente à cette date, je ne pus me rendre libre avant le samedi soir. Il est 18 heures passées lorsque nous embarquons dans la voiture de mon ami et, par St-Gingolph et Monthey, filons jusqu' à Val d' Illiez. Repérant notre chemin à la carte, nous montons de nuit pour atteindre les chalets de Soie d' En Bas vers 22 heures. Il fait très sombre, et sans le mugissement d' une vache, nous aurions difficilement trouvé les chalets. Le berger consent à nous coucher et discrètement — il y a déjà trois personnes qui dorment — nous nous étendons sur le foin.

1 La première ascension de la Cime de l' Est par le couloir de Chalin remonte à 1891 ( R. et J. de Breughel avec P.L. Délez ). La caravane avait évité le glacier suspendu en escaladant les rochers abrupts de sa rive droite. Depuis, le glacier lui-même a été gravi trois ou quatre fois, en particulier par les cordées Seiler et Perrottet ( t ) en 1930, Aellen et Goy, puis Aellen et E. Gos, tous de Lausanne, en 1935. ( Red. ) Die Alpen - 1952 - Les Alpes23 3 heures, réveil; un bref casse-croûte, et nous partons à 3 h. 30. Il fait déjà clair, aussi la lampe est-elle reléguée dans le sac. Au ciel, pas un nuage; la journée — une des belles journées de cet été pluvieuxs' annonce splendide. Nous remontons le chemin qui nous amène en peu de temps au chalet de Soie d' En Haut. Une crête herbeuse part de là et s' élève en formant plusieurs pointements. Pensant qu' elle nous obligerait sans doute à des montées et descentes successives, je préfère suivre dans le flanc de droite une piste bien marquée au début. Mais plus haut la trace se perd souvent, puis disparaît complètement, et nous remontons vers la crête par de raides pentes d' herbe. Il fait maintenant tout à fait jour. D' ici, la vue sur le couloir des Doigts est superbe. La Haute Cime et les autres sommets commencent à rosir. A notre grande surprise, nous trouvons une bonne piste et un jeune pâtre qui monte en sifflant chercher un troupeau de moutons. A 6 heures nous sommes au pied des parois.

J' essaie de repérer la Vire de Chalin mentionnée dans l' itinéraire 422 du Guide de la Chaîne frontière; mais j' ai beau scruter, je ne vois rien. Les lieux auraient-ils changé depuis la première ascension? La crête vient buter contre une paroi verticale de rochers pourris. Du col part un réseau de vires couvertes de schistes et coupées de rainures très raides. Peut-être est-ce là la vire en question! Nous cassons la croûte et, avant de repartir, je décide de mettre les crampons; dans ce terrain c' est un avantage. Descendant un peu, nous traversons à flanc en suivant les vires du versant nord de la Forteresse. Nous dominons le cirque de Chalin, dont nous voyons les chalets tout en bas à notre gauche. Habitué au mauvais rocher de nos préalpes, je suis ici dans mon élément; mon compagnon suit avec plus ou moins de facilité, mais je l' assure solidement. Un contrefort barre la vire; nous montons alors directement dans une zone où le rocher est meilleur. Il n' y a pas de difficultés sérieuses; mais aucun passage n' est bien défini. Les chutes de pierres doivent être fréquentes à en juger par la qualité du rocher.

Plusieurs gorges se présentent. Laquelle prendre? Je traverse encore vers la gauche et atteins un couloir plus prononcé, dont le fond est garni de neige dure comme de la glace. Faut-il le remonter ou traverser encore? Je préfère continuer par le flanc, car il semble que du prochain contrefort on pourra voir quelque chose. Le couloir franchi, nous suivons une petite vire et débouchons tout d' un coup sur un large éperon d' où l'on a enfin vue sur tout le cirque. Nous repérons cette fois la Vire de Chalin, bien au-dessus de nous.

La face NW se présente d' ici sous un aspect sévère. Elle forme trois parties bien distinctes: en bas le bassin inférieur ou Glacier de Chalin proprement dit; la partie médiane, à la hauteur de la Vire de Chalin, est formée d' une pente très rapide dominée par une énorme langue de glace bordée elle-même, à droite et à gauche, par des murs de séracs appuyés contre les parois rocheuses de la Forteresse et de la Cime de l' Est. Au-dessus, sous le Col de la Cime de l' Est, le bassin supérieur aux pentes mollement inclinées. Entre la partie médiane et le glacier inférieur, le couloir se resserre en une profonde gorge. Du point où nous sommes ( nous ne la voyons pas de face ), d' unti I Bit il semble qu' elle soit interrompue par une paroi verticale. A voir l' état du glacier au-dessous, cette gorge doit être constamment balayée par les chutes de pierres 1.

Nous décidons de rejoindre la Vire de Chalin, et nous nous élevons facilement sur des pentes schisteuses jusqu' à un épaulement2. Nous enlevons les crampons et escaladons à droite une vague cheminée encombrée de gros blocs, jusqu' à une petite brèche dominant le couloir de neige traversé précédemment. Viennent ensuite des dalles plus solides qui nous procurent une varappe agréable; enfin, après un dernier gradin de calcaire friable, nous prenons pied sur le cône de neige à l' entrée de la Vire de Chalin, dominée à droite par d' abruptes parois et dominant elle-même un à-pic de plus en plus grand.

Les crampons sont rebouclés et nous progressons rapidement sur une neige excellente. Nous débouchons ainsi à l' extrémité de la vire sur un pointement rocheux. La partie médiane est devant nous, extrêmement 1 Lors de notre ascension, alors que nous arrivions à l' extrémité de la Vire de Chalin, un bloc énorme se détacha et vola en éclats dans le couloir, ce qui confirme nos suppositions. Le bloc se détacha de lui-même, probablement sous l' action du gel, car le soleil ne donnait pas encore dans le couloir.

8 Le point où nous étions doit pouvoir être atteint directement depuis le glacier inférieur de Chalin, sans faire le détour par l' arête de Soie. J' ai examiné les pentes de cet endroit, et il me semble qu' il n' existe aucun obstacle pouvant empêcher cette montée. La question vaudrait la peine d' être examinée; cela ferait gagner du temps et éviterait la désagréable traversée depuis la crête de Soie.

sauvage. Les parois qui l' enserrent et le couloir lui-même plongent presque verticalement. Le couloir est barré par une énorme langue de glace qui pend au-dessus du gouffre de cette sinistre gorge. A droite et à gauche des murs de séracs empêchent toute progression. Selon les données du guide, les premiers grimpeurs ont franchi le couloir sous la langue de glace, puis gravi les parois de la rive droite. Pour l' époque — c' était en 1891 — je trouve cet exploit formidable. Toutefois leur itinéraire, sous la menace de cette massue glaciaire, ne me dit rien. Préférant la glace à la montée dans du rocher pourri, je décide de monter directement par le glacier.

Reste un point délicat: Comment va se comporter mon compagnon? Il a bien marché jusqu' ici; mais en sera-t-il de même sur la glace? Je lui demande s' il se sent en forme pour affronter ce passage. « Oui, enfin, je ne sais pas; j' en ai guère fait. » Bon, on verra bien.

Il s' agit pour l' instant de traverser une très forte pente de neige burinée en son milieu par une énorme rigole descendant d' une brèche à notre droite. Une fois celle-ci derrière nous, je pense monter directement sous les séracs de droite, puis traverser à gauche pour gagner la crête au-dessus du surplomb de la langue de glace ( cette partie paraît être en glace ). Au delà j' espère que nous trouverons de la bonne neige pour monter au bassin supérieur. Le soleil éclaire déjà les pentes du haut; il s' agit de se hâter avant que la neige ne soit trop ramollie.

Quittant la pierraille, je prends pied sur le névé, durci à souhait. Avec une personne entraînée, je pourrais aller sans tailler au moins jusqu' à la langue de glace. Mais je ne tiens pas à voir mon camarade filer par la tangente; aussi je taille soigneusement. Parvenu à la rigole, j' assure mon compagnon. Il me rejoint en plantant son piolet à chaque pas. Bon; de ce côté ça a l' air d' aller.

Je descends dans la rigole, large de 3 m. et profonde de 1,50 m. Espérons que rien ne bougera au-dessus. Nous la traversons heureusement et gagnons quelques blocs de rocher qui émergent. A droite, la paroi verticale et verglacée de la Forteresse nous domine directement. Nous montons alors tout droit sous les séracs. A 30 m. environ de ceux-ci, je commence à obliquer vers la gauche. Comme prévu, la bonne neige cesse et je dois tailler dans la glace vive. Quarante à cinquante coups de piolet ne sont pas de trop pour faire une marche. Je taille soigneusement; Hénin me suit à deux mètres, les anneaux de corde à la main. La pente se redresse encore et m' oblige à tailler des prises de main. Un gros bloc encastré me fait gagner deux marches. Encore quelques mètres, et je prends pied sur la crête, assez large d' ailleurs, de la langue de glace. Celle-ci est maintenant au-dessous de nous, et nous sommes à l' abri des chutes de séracs.

A cet instant, le soleil vient nous toucher. Au lieu de la bonne neige que j' escomptais, c' est de la poudreuse que nous trouvons! Il semble pourtant qu' elle sera meilleure plus haut. Espérons! Nous nous élevons lentement, maintenant en plein dans l' axe du glacier. Impossible d' assurer; j' ai bien un piton à glace dans le sac, mais c' est dix qu' il en faudrait. Je recommande à Hénin de faire très attention.

Tout à coup un sifflement: « Les pierres! », crié-je. Mon camarade me demande o«Ce sifflement! » — « Ah! c' est des pierres! » Il ne se rend pas compte du danger. Pour moi, je sais ce que cela signifie. Il faut s' écarter au plus vite de l' axe du glacier et appuyer sur la gauche où la pente est encore plus forte mais moins exposée. Pourtant il ne s' agit pas de courir. Tranquillement je continue à piocher, nettoie la marche, l' essaie et me hisse. Et toujours cette maudite poudreuse qui recouvre tout. Marche après marche nous nous élevons. Hénin me demande si va ne finira pas bientôt. Pour l' encou je lui dis qu' il n' y en a sûrement plus pour bien longtemps. Mais moi aussi je commence à en avoir assez; j' en suis certainement à ma 400e marche, et il semble que nous n' avançons pas.

J' ai changé de tactique à présent, car la pente faiblit un peu; je ne taille plus qu' une marche sur deux. J' ai la réputation d' avoir de longues jambes et de faire des marches espacées. Mon compagnon peine pour passer d' une marche à l' autre; il se plaint d' avoir froid aux mains; ses gants sont restés dans le sac, et il n' ose pas l' enlever de ses épaules. Heureusement qu' aucune autre pierre ne vient siffler à nos oreilles; c' est surtout cette menace perpétuelle qui nous tient constamment en haleine. Après un bombement plus raide encore j' arrive à de petites crevasses au-dessus de la barre de séracs sur la rive gauche du couloir. L' une d' elles est percée de part en part, et au travers nous voyons la pente qui fuit en dessous. Ici la raideur s' atténue un peu. Toujours en taillant néanmoins j' atteins une fente où je peux enfoncer le piolet et assurer pour la première fois. Encore deux longueurs de corde et ça va décidément mieux; je peux monter plus rapidement, puis sans tailler.

Ouf! cette fois nous sommes bons. Sur une pente de plus en plus facile nous montons ensemble, enfonçant jusqu' aux chevilles dans une neige épaisse. Maintenant que nous sommes hors d' affaire, nous pouvons nous arrêter et nous reprendre un peu. Voilà cinq heures que je taille sans répit, et je commence à en avoir « marre ».

Quelques fruits, une cigarette, et nous repartons. Le Col de la Cime de l' Est nous domine encore de 150 m. Le rejoindre directement nous obligerait à gravir un ressaut rocheux qui nous prendrait du temps; aussi j' oblique à gauche en direction de la brèche Rambert au-dessus de laquelle nous voyons et entendons une caravane qui redescend du sommet. Le soleil tape dur; la neige brasse; fatigués, nous nous arrêtons tous les vingt mètres. Enfin voici la brèche! Nous nous affalons sur les pierres. Il est 14 heures, et depuis ce matin à 3 h. 30 nous ne nous sommes arrêtés qu' une fois. Aussi la pause est-elle assez longue. Le temps est superbe; par l' échancrure du créneau nous admirons au loin le Grand Combin.

Un solide repas m' a complètement remis, et nous nous sentons de nouveau en forme. Laissant là tout le matériel, nous partons le long de l' arête pour gravir la Cime de l' Est. Cependant Hénin commence à tirer à la corde, et à la brèche Borloz il me demande de faire demi-tour. Le brouillard commence à se former sur le versant nord des Dents qui prennent un aspect dantesque. Du Col de la Cime de l' Est, le retour dans les lieux connus par Plan Névé et le Col de Susanfe fut sans histoire. A 18 h. nous sommes au charmant refuge de Susanfe. Surprise! Au lieu du gardien des années précédentes, c' est un jeune ménage, tout aussi sympathique d' ailleurs, qui nous reçoit. Quand le gardien apprend d' où nous venons, il déclare que nous avons fait là une course formidable.

Par le Pas d' Encel et Bonavaux nous gagnons Champéry où nous arrivons à la nuit. Nous devons encore descendre à pied jusqu' à d' Illiez pour reprendre la voiture. Il est 23 heures.

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