Au Col du Géant

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Par H. B. de Saussure.

Quoique assez mal couchés, nous dormîmes d' un très bon sommeil, qui nous rendit à tous nos forces et notre activité. Dès le matin nous nous mîmes avec ardeur à purger de glace notre cabane, et à l' exhausser assez pour que l'on put s' y tenir debout; nous construisîmes des piédestaux pour le magnétomètre, pour la boussole de variation, pour le plateau qui sert à tracer la méridienne, et nous commençâmes même quelques observations. Nos guides, qui prévoyaient un changement de temps, s' appliquèrent surtout à assujettir solidement nos tentes, opération difficile sur cette arête, plus étroite que les tentes mêmes, inégale et composée de grandes masses incohérentes.

Nous nous trouvâmes bien heureux d' avoir pris toutes ces précautions, car dès la nuit suivante, celle du 4 au 5 juillet, nous fûmes assaillis par le plus terrible orage dont j' aie jamais été témoin. II s' éleva, à 1 heure après midi, un vent du sud-ouest d' une telle violence, que je croyais à chaque instant qu' il allait emporter la cabane de pierre dans laquelle mon fils et moi nous étions couchés. Ce vent avait ceci de singulier, qu' il était périodiquement interrompu par des intervalles du calme le plus parfait. Dans ces intervalles nous entendions le vent souffler au-dessous de nous dans le fond de l' Allée Blanche, tandis que la tranquillité la plus absolue régnait autour de notre cabane. Mais ces calmes étaient suivis de rafales d' une violence inexprimable; c' étaient des coups redoublés qui ressemblaient à des décharges d' artillerie: nous sentions la montagne même s' ébranler sous nos matelas; le vent se faisait jour par les joints des pierres de la cabane; il souleva même deux fois mes draps et mes couvertures et me glaça de la tête aux pieds; il se calma un peu à l' aube du jour, mais il se releva bientôt et revint accompagné de neige, qui entrait de toutes parts dans notre cabane. Nous nous réfugiâmes alors dans une des tentes où l'on était mieux à l' abri. Nous y trouvâmes les guides obligés de soutenir continuellement les mâts, de peur que la violence du vent ne les renversât et ne les balayât avec la tente.

Vers les 7 heures du matin, il se joignit à l' orage de la grêle et des tonnerres qui se succédaient sans interruption; l' un d' eux tomba si près de nous que nous entendîmes distinctement une étincelle, qui en faisait partie, glisser en pétillant sur la toile mouillée de la tente, précisément derrière la place qu' occupait mon fils.

La seizième et dernière soirée que nous passâmes sur le Col du Géant fut d' une beauté ravissante. Il semblait que toutes ces hautes sommités voulussent que nous ne les quittassions pas sans regret. Le vent froid qui avait rendu la plupart des soirées si incommodes ne souffla point ce soir-là. Les cimes qui nous dominaient et les neiges qui les séparent se colorèrent des plus belles nuances de rose et de carmin; tout l' horizon de l' Italie paraissait bordé d' une large ceinture, et la pleine lune vint s' élever au-dessus de cette ceinture avec la majesté d' une reine et teinte du plus beau vermillon. L' air, autour de nous, avait cette pureté et cette limpidité parfaite qu' Homère attribue à celui de l' Olympe, tandis que les vallées, remplies des vapeurs qui s' y étaient condensées, semblaient un séjour d' épaisses ténèbres.

Mais comment peindrai-je la nuit qui succéda à cette belle soirée, lorsque, après le crépuscule, la lune, brillant seule dans le ciel, versait les flots de sa lumière argentée sur la vaste enceinte des neiges et des rochers qui entouraient notre cabane? Combien ces neiges et ces glaces, dont l' aspect est insoutenable à la lumière du soleil, formaient un étonnant et délicieux spectacle à la douce clarté du flambeau de la nuit! Quel magnifique contraste ces rocs de granit rembrunis et découpés avec tant de netteté et de hardiesse formaient au milieu de ces neiges brillantes! Quel moment pour la méditation! De combien de peines et de privations de semblables moments ne dédommagent-ils pas! L' âme s' élève, les vues de l' esprit semblent s' agrandir, et au milieu de ce majestueux silence on croit entendre la voix de la nature, et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes.

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