Au Grand Mythen

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Impressions personnelles.

Par F. Tharin.

Si je parle du Grand Mythen en particulier, c' est que je veux parler varappe. Toute la chaîne est intéressante et pour qui en fait la traversée classique du nord au sud par les arêtes, le Haggenspitz, sommet nord du Petit Mythen, offre sans doute davantage et de plus belle varappe que le Grand Mythen. Le Petit est réputé plus intéressant, plus difficile, mais seulement parce qu' il est vierge d' un bon chemin, et sa varappe n' est qu' un pâle reflet de ce que peut offrir le Grand Mythen.

Nous sommes dans la plaine entre Seewen et Brunnen, assez près pour discerner et avec assez de recul pour tout voir. Voici Schwyz, aux maisons bien clairsemées avec sa grande église et son collège imposant. Des prés, des vergers l' entourent avec quelques chapelles blanches et beaucoup de chalets gris perdus dans la verdure. Puis des forêts de hêtres entrecoupées et bientôt remplacées par des sapins qui se frayent passage entre les pierriers jusqu' au pied des parois, escaladent même celles-ci, s' y agrippant souvent désespérément pour finir en bosquets à la Mythenmatt ou sur le Geissstöckli. La première paroi, de calcaire gris clair, blanc même selon l' éclairage, supporte la Mythenmatt, pré de foin sauvage, raide et presque inaccessible, où paissent les moutons et les chamois, et forme à droite le Geissstöckli aux parois abruptes. Sur celles-ci repose l' édifice sommital, de calcaire rouge, au milieu duquel est resté collé le Weiss Nollen, dernier vestige d' une couche de calcaire gris, célèbre par ses éboulements.

Au pied de la paroi s' étend le Ruchband que je me permettrai pour ajourd' hui d' appeler la grande vire, assez large et praticable dans sa partie nord, étroite et parfois interrompue dans sa partie sud, qui aboutit à l' Adler, la Pointe de l' Aigle, en pleine paroi SO du Geissstöckli.

Au premier coup d' œil la paroi semble d' un seul bloc et impraticable. Mais on en distingue par la suite sans peine les différents degrés, les multiples formations. Pourtant ce n' est que celui qui l' a gravie qui ne ressent plus pour elle un respect mêlé de crainte, mais bien un attrait toujours vivant.

Voyez la grande vire, ce ruban vert au-dessus des pierriers. Tout à gauche, une tache blanche; c' est là que débute la voie de la paroi blanche ( weisses Wändli ). Vous m' y suivezTout d' abord une grande dalle nous oblige à un détour, puis par cette fissure qui se distingue si bien nous grimpons jusque au-dessous de cette excavation. De là horizontalement à droite jusque près du dévaloir, le dépotoir du Grand Mythen, puis de nouveau droit en haut et nous sommes à la Mythenmättli. Le dernier bout a été raide, avec ça peu de prises et une vue plongeante à quelque cent mètres sur les pierriers, les sapins. C' est là qu' arrivèrent deux accidents en 1927.

Retournons à la grande vire et, partant de la tache blanche, nous nous dirigeons au sud, à droite. Ces gazons sont faciles, mais le bombardement y est presque incessant, surtout devant cette paroi rougeâtre où arrive le grand couloir. Plus loin encore une tache jaunâtre; c' est la paroi jaune ( gelbes Wändli ). Remarquez le dernier sapin en montant de la grande vire et le dernier en descendant du petit bosquet supérieur. Entre les deux, rien! et c' est là qu' on grimpe; pour le premier une loterie, pour le second et les suivants une entreprise un peu plus simple, mais hardie tout de même. On arrive aussi et généralement à la paroi jaune en venant au sud, par la Pointe de l' Aigle. Pour ce faire, quittons un peu au-dessous de Holzegg 1e grand sentier du Mythen et gravissons les gazons très raides coupés de dalles polies qui s' ap au flanc sud du Grand Mythen, sous le Geissstöckli. Là nous trouvons la continuation naturelle de la grande vire qui nous mène à l' arête de la Pointe de l' Aigle, environ à mi-hauteur. De là en varappe intéressante et difficile au sommet, puis redescendant dans l' encoche qui le sépare de la paroi lisse et surplombante du Geissstöckli, nous retrouvons la grande vire, assez difficile et avec un très mauvais passage, jusqu' au pied de la paroi jaune.

La montée au Geissstöckli directement, c' est la paroi sud du Grand Mythen, très exposée, sans bonnes prises dans la partie inférieure, meilleure mais excessivement abrupte vers le haut, est semée de gazon plus gênant qu' auxiliaire de grimpée. Elle se fait rarement sauf... par les chamois...

A Mythenmatt ou au pied du Weiss Nollen, vers la source bienvenue où chacun aime à se reposer et surtout se désaltérer, nous nous trouvons à mi-hauteur entre la grande vire et le sommet. Pour parvenir à ce dernier, la voie la plus simple, la moins exposée est celle qui remonte le pré et sur l' arête ouest rejoint celle qui, par le flanc NO, vient de Zwischen Mythen. La varappe y est assez aérienne, mais sans grandes difficultés. Un bout de pierres effritées, puis une cheminée bloquée par un gros caillou coincé mais facile à escalader et vous êtes au sommet.

Si, par contre, vous ne vous sentez pas disposé à continuer, vous pouvez « sortir » du Mythenmatt par une voie moins pénible. Suivez-moi à droite du Weiss Nollen: un bout de pierrier, un couloir d' éboulis à traverser et une arête gazonneuse à gravir. A mi-hauteur de cette arête nous trouverons une trace qui conduit vers l' est, par de raides pentes gazonnées entrecoupées de grandes dalles. C' est le chemin des moutons qui aboutit au sentier du Mythen peu au-dessous de l' endroit où il est taillé dans le rocher. Là vous êtes en sûreté et vous en avez fini avec les impressions fortes.

Peut-être au contraire n' avez pas assez varappé? Dans ce cas nous prendrons le couloir à droite du Nollen. Il est raide, encaissé, mais il offre de petites et nombreuses prises; puis vient un bout de pierrier: trois pas en avant, deux pas en arrière au rythme des cailloux qui dévalent dans les régions inférieures. Vient ensuite de la gymnastique sur du gazon raide et coupé de dalles et vous êtes au pied d' une cheminée qui zèbre la paroi sud du sommet. C' est là que nous allons grimper. Le début est lisse, manque de prises, surplombe, bref, il n' est pas engageant. Mais on y arrivera tout de même. Ici on sort généralement à gauche. 0h! cela paraît terrible, mais il n' en est pas ainsi et ces quelques mètres vous conduisent à ce couloir peu intéressant que vous apercevez. Mais aujourd'hui vous êtes en forme, je veux vous offrir de la varappe aussi loin que possible. Continuons droit en haut. Manque de prises? Qu' importe, cette cheminée est si bien faite, si propre, qu' en s' ai des jambes, du dos et des mains, on se hisse tout de même; et c' est chic et ça surplombe; ça, c' est de la varappe! Ici nous allons sortir à droite sur l' arête: une bonne enjambée, un petit haut-le-cceur et ça y est. Comme on est bien ici, comme c' est tranquille, et ce bon soleil d' automne qui vous rôtit, en même temps qu' une quarantaine de personnes à trente mètres au-dessus de nous, qui nous ignorent et dont nous n' entendons rien. Encore un bout sur l' arête, rentrons dans la cheminée et terminons par l' escalade de ces quelques blocs coincés là-haut qui n' attendent qu' une occasion propice pour se transformer à grand fracas dans la zone des forêts. Finie la varappe. Gazons raides et lisses, dangereux pour les espadrilles et c' est déjà le sommet avec son " nimation des jours de beau temps.

Pour la descente rien ne vaut le chemin, c' est entendu. Mais l' arête ouest, la Mythenmatt, 1a paroi jaune sont encore bien plus attrayantes à condition de n' être pas déjà épuisé par la montée. Je n' oserais par contre pas recommander la paroi sud ou la paroi blanche pour la descente. A la paroi jaune, trois rappels de 15 mètres vous amènent rapidement et sûrement à la grande vire. Une montée de la paroi blanche et une descente de la paroi jaune, avec ou sans le sommet, remplissent au mieux une journée d' automne, mais il convient de ne pas s' y aventurer sans avoir conscience des grandes difficultés qu' on " y rencontre.

Weisses Wändli. Au début de mars 1930 je faisais en compagnie de mon ami Frank notre première ascension de la paroi blanche. Il avait neigé le jeudi, mais un chaud soleil de printemps avait presque tout fait fondre sur ce versant. Je revois cette radieuse journée où les montagnes blanchies de frais brillaient dans une atmosphère toute de pureté.

Nous ne nous étions pas mis en route sans appréhensions, vu l' époque déjà, vu notre peu d' expérience ensuite. Mais nous n' avançâmes qu' avec précaution, l' un assurant toujours l' autre. Partis à 11 h. de la grande vire, nous n' étions qu' à 3 h. à la Mythenmatt. C' est exagéré mais nous étions arrivés sains et saufs et l'on ne doit jamais regretter un surcroît de prudence.

— Te rappelles-tu, cher ami, quelle joie folle nous éprouvions de nous trouver là-haut, enfin, à un endroit permettant le repos en toute quiétude après la tension constante de nos nerfs dans cette paroi si exposée, si abrupte, et cet appétit magnifique pour notre dîner en retard? Qu' elle était belle, cette journée de mars et comme nous étions fiers de notre exploit! Et l' arête ouest, si dangereusement verglacée, et la féerie du sommet, la joie de se sentir hors de danger, le cœur débordant d' enthousiasme devant le grandiose panorama et cet alpenglühn merveilleux, embrasant du Säntis à la Jungfrau toutes les montagnes jusqu' alors si blanches, qui nous fit oublier que la nuit tombait et que la descente n' irait pas sans accroc.

Non! de telles journées ne s' oublient pas. Jamais!

La seconde fois, je me trouvai subitement seul le samedi soir. Tant pis! J' irai quand même! C' est ce que je fis et je revois encore, en sortant de la mer de brouillard, cet inoubliable tableau qu' offre, au pied des Mythen, 1a nature parée de ses plus riches couleurs automnales. De l' or sur tous les tons, de l' or partout, dans les sapins, dans les rochers, partout où s' accrochait un arbrisseau, une grappe, une gerbe d' or. Le cœur débordant d' enthousiasme, mais en pensée avec celui qui n' avait pu venir, je fis la paroi blanche en 1 h. 1/2, sans me presser, admirant, contemplant, le regard sans cesse attiré par cette orgie de couleurs, et j' étais seul, trop seul pour tant de beautés; je m' en voulais presque d' une telle surabondance pour mes seuls yeux.

Gelbes Wändli. Deux mois auparavant nous avions pleinement réussi la paroi blanche. Rien ne s' opposait à ce que nous essayions la paroi jaune. Notre enthousiasme était néanmoins teinté d' appréhensions et sans nous l' avouer, Frank, tout comme moi, aurait bien voulu avoir l' affaire dans le passé.

La montée par la Pointe de l' Aigle est un excellent exercice de varappe et l'on arrive par la grande vire au pied de la paroi jaune avec un bon entraînement. Néanmoins, chacun de dire, s' il y vient pour la première fois: Non! ce n' est sûrement pas ici!

Bien qu' il n' y ait pas de doute possible on se berce de l' illusion qu' on est au mauvais endroit car, à première vue, il semble impossible de franchir un tel passage, un surplomb avec, par surcroît, une forte inclinaison latérale et des prises absolument invisibles d' en bas. Des prises? Il y en a comme partout dans les cas désespérés, mais juste, bien juste, ce qu' il faut. Et pour atteindre de la main gauche le haut du bloc qui vous pousse si irrémédiablement dans le vide, il faut une certaine longueur de bras et une foi inébranlable. La suite est abrupte, les marches de gazon chancelantes, les prises dans le rocher rares. Mais c' est court, le parcours le plus difficile mesure environ 70 m. de hauteur. Ensuite des sapins collés à même la pente, un semblant de sentier traverse des éboulis, des dalles, du gazon et nous amène à la source du Weiss Nollen.

Pour la paroi jaune il faut un temps sec. J' en fis l' expérience l' au suivant; aussi le printemps d' après ne me laissa de répit que j' aie pris ma revanche. Je dis le printemps. En réalité c' était Frank qui brûlait du désir de refaire cette ascension, alléguant qu' il n' y avait pas mis la première fois toute l' attention voulue, rapport à certain retour en vélo, sur lequel se concentrait tout son souci.

Cette troisième attaque fut encore plus glorieuse que la première. Fort de mon expérience, excité par l' insuccès de l' automne, encouragé par ce farceur qui m' y avait lancé aujourd'hui, je ne mis que quelques minutes pour aller fixer la corde à l' anneau fiché au-dessus de la partie difficile.

Ce jour-là nous en fîmes la descente, aussi à bonne allure. J' avais ma revanche!

Paroi sud. 20 octobre. Je viens de refaire, seul de nouveau, la paroi sud. La première fois ( un jour de l' Ascension ) j' avais complètement dévié de l' iti du guide. La cause?... Deux chamois que j' avais cru pouvoir suivre!

J' avais dormi dans un fenil et j' étais parti au petit jour « gris et diffus ». En chemin, au ruisseau, j' avais fait mon déjeuner et pour la troisième fois déjà j' avais pris le chemin du « Zinggeli », cette partie sud de la grande vire. A cette époque les dalles sont recouvertes très haut de toute la neige qui durant l' hiver tombe, sans pouvoir y rester, sur cette effarante paroi sud. J' avais lu et relu le guide sur place mais il m' avait plu d' en faire à ma tête. Deux chamois venaient de s' enfuir devant moi et en bonds gracieux avaient prestement escaladé les quelque deux cents mètres qui précèdent les prés du Geissstöckli. J' avais leur voie dans la tête et me mis en devoir de l' appliquer au genre humain.

Grands dieux! Quelle impasse! Trois fois, dans les positions les plus scandaleuses, je dus troquer souliers contre espadrilles ou vice versa; l' herbe qui s' y rencontre comme, hélas, partout au Mythen était moite, humide, et pour finir, après des tours de force sans nombre, je me trouvais à l' intersection du calcaire blanc et du rouge. Le rouge surplombait! J' avais espéré une vire. Ah oui! une vire, il n' y en a guère là-haut.

A six mètres environ à ma gauche et à ma hauteur se trouvait une excavation, où selon toute vraisemblance les chamois viennent chercher abri. Mais où ces bestioles avaient-elles donc fui?

Aujourd'hui je puis répondre. Je m' étais laissé dévier à droite et petit à petit j' en avais perdu... la direction. A cette hauteur les chamois ne traversent pas non plus.

Mais j' étais toujours à 6 m. à gauche de ce que j' espérais être le salut. Et si encore ça n' était qu' une impasse? Je n' osais envisager de redescendre sans possibilité de fixer ma corde et du reste j' étais là pour monter, non pour descendre. Comme en d' autres cas non moins désespérés, les yeux vinrent à mon secours. Je découvris que la couche de calcaire blanc s' était détachée de celle de calcaire rouge, oh! très peu. 1 cm. ou 1/2. Mieux encore. Le rouge sortait de bas en haut, le blanc était comme appuyé contre. J' étais sauvé du moins jusqu' à la grotte. La fente plus ou moins utilisable jusque au-dessous de l' abri et là un vieux tronc et un érable rachitique m' aideraient bien à y parvenir. A grand' peine je réussis à coincer mon sac quelque part, à y passer la corde et me voilà parti suspendu par les mains à la conquête du salut. Le tronc et l' érable tinrent le coup et l' abri n' était pas sans issue; l' une, en descendant dans une combe gazonneuse, abrupte et remontant de l' autre côté, atteignait le pré proprement dit. Je préférai l' autre. Une vire de rocher assez large, très inclinée, bonnes prises, conduisait probablement aussi au pré. En possession de mon sac je repars, je grimpe; cela devient raide, puis étroit, puis gazonneux ( pouahenfin, après deux ou trois rétablissements « sur motte » ( j' en frémis encore ), j' étais dans le pré de la Pointe aux Chèvres, la Geissstockmätteli.

Aujourd'hui, je crois avoir suivi l' itinéraire du guide. Il ne vaut guère mieux. Si l'on pouvait joindre les gazons à gauche, ce serait plus simple, car ils descendent plus bas. C' est là que, la dernière fois, j' ai vu dévaler huit chamois et j' en avais pris bonne note, mais aujourd'hui je ne comprends de nouveau plus...

Défaillance. Certain dimanche j' étais monté seul, plein d' enthousiasme, je voulais atteindre le sommet par la paroi blanche, le couloir du Nollen, la grande cheminée, puis redescendre par le flanc ouest et terminer en promenade par le Petit Mythen et le Haggenspitz.

Mais un léger brouillard que ma lâcheté me fit voir beaucoup plus dense arriva en même temps que moi au pied de la paroi, fit tant et si bien que je renonçai. En réalité j' avais, comme on dit, le « trac ». Peut-être était-ce un pressentiment? Je ne le saurai jamais. Mais mon amour-propre ne me permettait pas de redescendre bredouille. Je trouvai le compromis suivant: j' avais souvent remarqué que des chamois arrivaient par le flanc ouest sur la grande vire et ma curiosité en était excitée. L' occasion se présentait aujourd'hui de faire l' inspection d' une voie éventuelle qui reliât la grande vire avec la voie NO. Convaincu que la paroi blanche devait être laissée de côté pour aujourd'hui, je me lançai à la recherche d' une voie nouvelle. Ce flanc est gazonneux, parsemé de pins et très abrupt. Des traces de chamois me permirent de m' orienter, des touffes de rhododendrons de me tenir. Il y a souvent des dalles très inclinées à traverser avec l' aide de touffes d' herbes et de minuscules fissures. Ce passage aboutit au haut des gendarmes de Zwischen Mythen et je le recommande à quiconque, comme moi en ce jour, sentira son courage le trahir au pied de la paroi blanche.

Mauvais jours. A mon cher Mythen, je ne compte, hélas! pas que des succès. La plus mauvaise journée fut celle où, accompagnant un ami, Robi, pour ne pas le nommer, je dus m' avouer vaincu à 20 cm. du but, dans la paroi jaune. Nous avions fait la Pointe de l' Aigle et un brouillard moite semblait devenir plus dense au lieu de se dissiper. Mauvaise préparation! La traversée de la partie sud de la grande vire fut laborieuse et à peine étions-nous sur la voie de la paroi jaune qu' une mauvaise glissade de mon compagnon, due au terrain humide, nous donna déjà la chair de poule.

J' attaquai néanmoins le mauvais morceau, la partie surplombante. A grand' peine j' arrivai à l' endroit fatidique; les espadrilles n' adhéraient plus; de marches il n' y en a pas. Je restai, luttai longtemps dans cette position périlleuse, incapable d' accomplir les vingt centimètres qui me manquaient pour la prise à main gauche. Les forces s' en allaient; je n' étais plus maître de mes nerfs; mes pieds, mes jambes, puis tout le corps se secouaient sans que je puisse y mettre un frein, j' étais à bout. Et le pire est que la descente, dans ces conditions, m' apparaissait comme une impossibilité. Ce n' est qu' une douzaine de mètres, mais je croyais devoir me laisser tomber. En bas, Robi assurait fiévreusement la corde. Le pauvre, c' est tout ce qu' il pouvait faire pour m' aider. Néanmoins, je suppose qu' il faut encore davantage de courage pour se laisser choir que pour faire la paroi jaune à la descente sans corde, car je redescendis comme il convenait, les pieds les premiers. Nous n' insistâmes pas ce jour-là.

Ce fut aussi un mauvais moment lorsque, par une belle journée d' automne, je crus partir pour les chasses éternelles avec ces damnés blocs qui encombrent la sortie de la grande cheminée.

Moins que jamais ce jour-là ils ne m' inspirèrent confiance. Au simple toucher on sentait grincer, se tasser l' échafaudage et je crus bon, pour le cas où cela devrait partir, de m' assurer une bonne prise dans la paroi à gauche qui m' aiderait à mieux répartir mon poids au moment du rétablissement et au besoin me permettrait de rester suspendu si les blocs partaient.

Hélas, cette prise était trop belle pour être honnête. A l' essai elle ne broncha pas, mais au moment où je mettais le pied sur les blocs, elle lâche en un bloc d' une trentaine dé kilos et s' abat avec fracas sur l' édifice! Grande fut ma perplexité de voir que rien ne bronchait. Donc ces blocs sont solides, mais il eut pu en être autrement. J' en étais comme un peu déçu, mais la secousse avait été forte. Je m' empressai d' atteindre en quelques bonds le sommet, de m' y étaler au soleil et de rêver sur ma veine, là-haut, à mille neuf cent deux mètres d' altitude.

Chamois. Je ne suis presque jamais allé au Mythen sans y voir un, deux ou même jusqu' à douze chamois ensemble, mais venant toujours du nord au sud. Pourquoi? D' abord parce que ce fut toujours le dimanche... N' en riez pas, s' il vous plaît. Je me l' explique comme suit:

Le dimanche il y a des touristes, beaucoup de touristes venant de Haggenegg au Petit Mythen ou par les chemins qui relient Haggenegg à Holzegg, donc au nord. Sur ces chemins les chamois ne passent pas, surtout le dimanche. A l' approche des touristes ils fuient et toujours vers les montagnes d' Iberg et de Muotathal. Surpris donc sur les flancs nord du Petit Mythen ils grimpent à Mythenmatt, sautent en quelques bonds le grand couloir, traversent le Geissstöckli et détalent par la paroi sud; ou bien, au haut des gendarmes de Zwischen Mythen, ils s' engagent dans le flanc ouest, longent la grande vire et, derrière la Pointe de l' Aigle, s' engagent sur une vertigineuse bande de gazon qui leur permet de rejoindre le pied de la paroi sud. De là en quelques bonds, en roulant force cailloux, ils se réfugient dans les bois, au travers desquels ils rejoignent des lieux plus sûrs.

Dans la paroi sud, je me trouvai un jour face à face avec un de ces animaux. Je l' avais entendu venir, les cailloux m' avaient averti de son approche. Lui ne m' avait pas remarqué et s' arrêta fort interloqué à trois mètres au-dessus de moi. Nous nous regardions attentivement depuis un instant, car je n' en avais jamais vu de si près et lui ne s' était sans doute jamais trouvé si près d' un homme. J' allais lui demander si j' étais dans le bon chemin et lui expliquer que j' aurais de la peine à me garer, lorsqu' il fit un bond dans ma direction ( je crus qu' il allait simplement sauter par-dessus moi ) et obliquant subitement à gauche, il fila prestement et gracieusement. Moi qui croyais lui barrer le passage...

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