Au Karakoram avec l'expédition internationale 1934

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Par André Rodi.

1° A pied d' oeuvre.

Au Karakoram, comme d' ailleurs dans toute la chaîne de l' Himalaya, le mois de juin paraît être le plus favorable pour les grandes ascensions. Nous arrivons malheureusement à pied d' œuvre avec un mois de retard.

D' infinies difficultés pécuniaires s' ajoutèrent aux obstacles ordinaires qu' une caravane de douze Européens transportant dix tonnes de matériel doit Le Glacier de Baltoro ( en haut, à droite, le Glacier d' Aletsch à la même échelle ).

s' attendre à rencontrer sur une piste accidentée de trois cents kilomètres. Le 5 juin, nous atteignions Askole, le dernier village, fort loin encore de notre but.

Partis d' Askole le 8 juin avec 350 coolies, nous arrivions après huit étapes, le 16 juin, au camp n° III, avec 35 seulement. En effet, 90 % d' entre eux avaient fait grève, et chaque jour nous avions dû abandonner un certain nombre de charges que nous devions maintenant revenir chercher.

Le camp III est situé sur le Glacier de Baltoro à 40 km. de l' extrémité inférieure de celui-ci. L' endroit est nommé Concordia ( Doksam en langage Balti ). C' est là que les deux affluents principaux du glacier se rejoignent: Celui qui vient du nord-est et qui descend du K 2 est nommé le Glacier de Sir Godwin Austen. Celui qui vient du sud-est et descend de la région du Trône d' Or forme le Baltoro supérieur.

Le mois de juin était déjà bien entamé, et nous étions loin d' être prêts à attaquer l' un des 8000 qui nous entouraient.

La direction de l' expédition n' était pas encore avec nous; nous ne formions que l' avant, Ertl, Höcht et moi. Très impatients de nous mesurer avec ces grands sommets, nous décidons de partir le lendemain en exploration dans la direction du Trône d' Or et du Hidden Peak. Nous renvoyons la plus grande partie de nos coolies et en gardons six qui porteront quelques tentes et des provisions pour quatre à cinq jours.

Malheureusement, le soir nous arrive une lettre de Bara Sahib ( professeur Dyhrenfurth ) qui nous engage à remettre notre exploration au lendemain, afin que lui et M. Ghiglione qui montent puissent venir avec nous. Le jour suivant, en effet, nous saluons Bara Sahib, Ghiglione et 25 porteurs. Nous nous apercevons qu' il n' y a, hélas, pas assez de provisions pour nourrir tout le monde. Nous sommes forcés d' abandonner notre exploration et de renvoyer tous les coolies pour le transport de la subsistance et du matériel.

Enfin, le 23 juin, nous avançons jusqu' au camp IV que nous choisissons comme camp de base. L' étape est longue et la marche sur la moraine exténuante; aussi nos hommes veulent-ils constamment abandonner leur charge et retourner en arrière.

Le 25 juin, nous établissons le camp V au pied du Trône d' Or. C' est de là que nous pensons partir pour donner l' assaut au Hidden Peak.

Peut-être est-ce le lieu de donner ici quelques détails sur les coolies qui nous accompagnaient. Leur chef, nommé Razza, nous avait désigné les plus forts et les plus intrépides d' entre eux et nous les avions équipés à l' européenne de pied en cap. Ils n' en conservaient pas moins une certaine originalité; ainsi, dans ce pays, la chemise n' est jamais rentrée dans le pantalon, de sorte que les pans en flottent à l' aventure; d' autre part, quelques-uns d' entre eux avaient trouvé très chic de se confectionner des turbans au moyen des bandes molletières que nous leur avions données.

Ils ont, en outre, une façon toute spéciale d' apprécier les améliorations apportées à l' équipement; si, par exemple, ils ont à porter un sac de montagne avec claie, la claie est jugée incommode, embarrassante plutôt, et est tournée vers le ciel, tandis que le sac est littéralement ficelé au dos du porteur par des cordes de laine tressées.

Ils sont peu exigeants pour leur nourriture et se contentent de galettes de farine appelées « rôti » ou « chapatis ». Une boulangerie avait été installée à Urdokas, le dernier endroit où il était possible de trouver des buissons pour pouvoir faire du feu. Pour confectionner ces galettes, la farine est pétrie de façon à former une pâte que l'on fait cuire sur une plaque de tôle ou bien disposée autour d' une pierre émergeant des braises. Le tout est replacé dans les braises, de sorte que la pâte est cuite aussi bien à l' intérieur qu' à l' extérieur.

Assis en rond autour d' un récipient d' eau tiède, les convives y trempent leur pain qu' ils assaisonnent de poivre et de graisse. Il leur arrive aussi, lorsqu' ils peuvent s' en procurer, de manger du mouton, des œufs, des poulets, du lait caillé, etc.; mais ce sont là mets plutôt rares.

Comme boisson, il leur suffit d' avoir de l' eau ou du thé, s' il y en a.

Nos Baltis se sont toujours montrés extrêmement endurants; ainsi ils couchaient tout nus, pelotonnés et serrés les uns contre les autres, leurs vêtements leur servant de couvertures.

Tous les soirs, au coucher du soleil, après avoir étendu sur le sol un petit tapis — le plus souvent c' est un sac vide qui fait office de tapis — nos coolies font leurs dévotions. Pieds nus, même par un froid intense, tournés en direction de la Mecque, vers le soleil couchant, ils marmonnent leurs prières, auxquelles, la plupart du temps, ils ne comprennent rien, car elles sont en persan; mais leur piété n' en souffre pas. Souventes fois la cérémonie est interrompue, car celui qui prie est subitement gêné par des démangeaisons aiguës. La puce arrogante est aussitôt poursuivie à l' intérieur de la chemise et, la chasse terminée, la prière reprend de plus belle, agrémentée de révérences et de prosternations.

A part quelques défauts, nos coolies sont très gentils. Ils ont un certain sentiment de l' honneur qui les oblige à bien accomplir la tâche qui leur est confiée. C'est-à-dire que, s' ils acceptent la mission de transporter une charge d' un lieu à un autre, on peut être certain que cette charge arrivera sans dommage à destination; mais il n' est pas impossible que l' un ou l' autre d' entre eux ne revienne pendant la nuit éventrer un sac pour en soustraire quelques objets qu' il a repérés et sur lesquels il a jeté son dévolu. Comme dans tout l' Orient, les indigènes de ces contrées sont d' effrontés menteurs; le mensonge est un art qu' ils cultivent et où ils sont passés maîtres. Ils sont, d' ailleurs, encouragés par leurs prêtres à voler le plus possible les Européens, persuadés qu' ils sont que ces derniers ont toujours avec eux trop de matériel et que la disparition de quelques petites choses ne sera pas pour eux une grande privation. Il semble que pour eux mentir et voler est bien; il n' y a de mal qu' à se laisser prendre. D' ailleurs cette notion ne leur est nullement particulière et se retrouve un peu partout dans le monde.

Sans être un profond psychologue, on distingue facilement en eux un mélange de brute, d' enfant et d' homme: ils sont sauvages, insouciants et cependant savent raisonner. Mais ils ont, en tout cas, cela de bon que, une fois que vous avez gagné leur confiance, ils vous restent attachés et seraient prêts à se faire tuer pour vous.

Ils ne trouvent aucun intérêt à gravir les montagnes et sont, par ailleurs, très superstitieux. C' est sans doute pourquoi tous nous avaient annoncé qu' il ne manquerait pas d' arriver malheur à l' expédition allemande au Nanga Parbat, tandis que nous avions pour nous d' heureux présages, les expéditions précédentes au Baltoro s' en étant toujours bien tirées.

2° Le Hidden Peak ( 8068 m. ).

L' escalade du Hidden Peak était en réalité le but de notre expédition. Après avoir longtemps hésité entre le Broad Peak et 1e Hidden Peak, notre choix se porta sur ce dernier qui paraissait plus accessible et moins dangereux.

Il s' agissait donc de gagner un plateau supérieur situé à une altitude de 7000 m. De là par une arête peu inclinée, le sommet pourrait probablement être atteint. Pour parvenir au plateau supérieur, la seule voie exempte de dangers monte par un éperon médian sud-ouest, très raide, dont l' escalade pourrait être comparée à celle du Weisshorn par l' arête est.

Le 26 juin, Hans Ertl et moi quittons le camp V à 8 heures du matin avec 3 coolies qui transportent des sacs remplis de cordes que nous avons l' intention de fixer sur l' arête afin d' en faciliter l' ascension. Au pied de l' éperon, nous déposons les charges, et tandis que les porteurs redescendent, nous commençons aussitôt l' escalade. Il nous faut tout d' abord monter dans le bas d' un large couloir puis le traverser vers la gauche pour atteindre des rochers qui mènent à l' arête. Ces roches sont rouges-brunes et extraordinairement friables, elles forment comme un amoncellement d' allumettes gigantesques.

Plus haut, les rochers changent de couleur et sont disposés en dalles jaunâtres très délitées. L' escalade devient difficile et exposée. Souvent nous devons progresser simultanément, éloignés l' un de l' autre de nos trente mètres de corde, sans trouver un point convenable pour l' assurage. Enfin nous atteignons la crête de neige qui est si molle que nos progrès deviennent de plus en plus pénibles. Nous ne sommes pas loin de 6000 m d' altitude et nous avons de la peine à respirer. Cependant, la chaleur extraordinaire du soleil qui peu à peu vient se placer presque verticalement au-dessus de nous est des plus éprouvante. A midi, nous atteignons une petite plate-forme sur l' arête, et nous nous creusons dans la neige un emplacement convenable afin de pouvoir nous asseoir confortablement. Nous nous reposons et mangeons un peu. La chaleur est insupportable, et il nous est impossible de trouver la moindre place ombragée. Nous abandonnons l' idée de poursuivre notre reconnaissance; surtout qu' au de nous se dresse une pente de neige inconsistante et très raide, dont l' escalade nous demanderait de gros efforts. A cause de cette chaleur torride, la neige est si molle que nous n' osons pas redescendre immédiatement, car nous redoutons des avalanches. Vers 3 heures de l' après, nous n' y tenons plus, et redescendons dans la neige profonde.

Au camp, nous avons aussitôt une grande discussion avec les coolies. Nous leur annonçons que c' est par cet éperon que nous voulons monter jusqu' au sommet, et qu' ils devront, eux aussi, monter. Cette nouvelle n' a guère de succès. Ils nous ont vus toute la journée accrochés à l' arête de neige, et ils ne tiennent en aucune façon à risquer leur peau. Nous essayons par tous les moyens de les persuader. Nous leur promettons de placer des cordes fixes le long de l' arête. Mais tout reste inutile, et c' est juste s' ils ne nous disent pas qu' un démon se cache dans les couloirs pour les précipiter dans le vide lorsqu' ils tenteront l' escalade.

Nous sommes obligés, pour le moment, de renoncer à monter l' éperon. Malheureusement, Erti et moi avons laissé nos crampons sur l' arête à l' endroit où nous avons fait halte, comptant bien les retrouver au cours des assauts suivants. Or, comme nous n' eûmes plus l' occasion de retourner sur cette arête, nos crampons y sont encore.

Le lendemain, nous montons au Col Conway ( 6310 m. ). Nous avons envie de voir notre Hidden Peak d' en face afin d' examiner si la voie d' accès par l' éperon sud-ouest est vraiment la meilleure. De bon matin, nous quittons le camp V, accompagnés de deux excellents coolies: Abdul Karim et Hadji Mussa qui portent nos skis et quelques provisions. La marche est agréable sur la neige gelée qui est très dure. Le chemin serpente parmi d' immenses crevasses, et tout autour de nous étincelle dans le soleil du matin un cirque de montagnes gigantesques.

Quatre heures après notre départ nous atteignons le col, et nous renvoyons aussitôt nos porteurs afin qu' ils profitent de la neige dure pour descendre.

Le sommet du col est un immense plateau de plusieurs kilomètres. De l' autre côté, l' épaisse couche, de glace se précipite en une énorme chute de séracs pour former, mille mètres plus bas, le Glacier de Kondus qui serpente vers les vallées. Le Hidden Peak se dresse majestueusement et nous distinguons très bien le plateau supérieur que nous voudrions atteindre.

Deux massifs s' élèvent de chaque côté du col: à l' est, le Pic de la Reine Marie, et à l' ouest, le Trône d' Or. Ces deux groupes sont couronnés chacuns de plusieurs sommets et couverts d' énormes glaciers qui se fendent dans tous les sens.

De l' autre côté du col la vue s' étend au loin sur une quantité de sommets dont la plupart n' ont pas de nom. D' après la carte, nous identifions: le Trône d' Argent, le K 5 et le K 3. La chaleur du milieu de la journée devient de nouveau intenable et vers 1 heure de l' après, nous descendons à ski et encordés. Une heure et quart après, nous arrivions au camp V où nous rencontrons M. Ghiglione. Nous décidons de continuer à descendre jusqu' au camp IV pour rendre compte à Bara Sahib du résultat de nos reconnaissances.

3° Exploration du Glacier Gasherbrum-Baltoro; un bivouac à 5500 mètres.

Au camp IV se trouvent Bara Sahib et Höcht. Après les récits que nous venons de faire, nous prenons quelques décisions. Ertl, Höcht et Ghiglione monteront au Col Conway pour y établir un camp sérieux et commenceront à jalonner la route vers le Hidden Peak. Cette route devra si possible suivre la crête par-dessus le Pic de la Reine Marie et un autre sommet dépassant 7000 m. Du col au sommet du Hidden Peak, l' arête a une longueur de 12 km. Nous projetons d' y établir 5 camps successifs et un 6e camp volant avant le dernier assaut. Ce magnifique projet fut loin d' être réalisé. En effet, c' est à peine si nous parvînmes au premier des sommets de l' arête, et si nous avions pu pousser l' attaque plus avant, celle-ci aurait avorté à cause des difficultés de ravitaillement.

Pourtant, avant de nous lancer sérieusement dans cette aventure au succès problématique, nous voulons nous assurer que le versant ouest du Hidden Peak ne présente pas une voie d' accès plus propice. De ce côté, une arête dont le pied part d' une altitude de 6000 m. monte en pente douce jusqu' à 7500 m. De là, elle se redresse jusqu' au sommet. Si, dans le haut, nous pouvions tourner par des bandes de neige que nous supposons se trouver dans la face nord-ouest, cette voie serait la plus simple. Nous décidons donc que Bara Sahib et moi irons explorer le Glacier Gasherbrum-Baltoro sur lequel personne n' avait jamais posé le pied. Du fond du glacier nous pourrons voir le versant nord-ouest du Hidden Peak.

Comme nous n' avons ni coolies ni provisions, je descends, en attendant, au camp III pour rendre visite à mes pauvres amis Jimmy Bélaieff et Winzeler terrassés tous deux par une mauvaise fièvre. Je les trouve très excités au sujet de la réussite de l' assaut du « 8000 » que nous convoitons. Ils ont reçu la nouvelle de Mem Sahib ( Mme Dyhrenfurth ) que Ertl est presque au sommet. Aussi, à grands éclats de rire, je les rassure et les engage à guérir d' abord, à reprendre des forces ensuite, et je leur affirme qu' il leur restera encore beaucoup de temps pour atteindre le 8000 en question. J' ai déjà la conviction que nous ne parviendrons pas au sommet. J' en fais part à mes camarades, mais on espère malgré tout, surtout lorsqu' on ne connaît pas encore bien l' Himalaya!

Le 30 juin, j' ai rejoint Bara Sahib au camp IV. Nous partons avec six coolies pour établir un camp supplémentaire sur la moraine au pied du glacier que nous nous proposons d' explorer.

Avec un seul coolie, Mohamedjean, le 1er juillet de grand matin, nous remontons l' immense glacier entouré par les quatre sommets des Gasherbrums dont deux dépassent 8000 mètres d' altitude. Le Gasherbrum n° 1 ou Hidden Peak atteint 8068 m ., le Gasherbrum II 8035, le n° III 7952, enfin le n° IV 7925, remarquable par une large veine de marbre rose qui le strie de haut en bas.

Le glacier est extraordinairement crevassé. Au début, nous devons traverser plusieurs torrents qui longent la moraine. Puis les séracs sont de plus en plus tourmentés, d' énormes et longues fentes nous barrent la route. Plus 30 - Photo André Roch 1934Le Trône d' Orr 7312 m vu du glacier Gasherbrum-Baltoro. A gauche, au fond, le sommet Est qui a été atteint par la caravane Ghilione-Belaieff-Roch 31 - Photo André Roch 1934La Mitre 6010 m, la Tour Mustagh 7273 m Brunner & Cie. S.A.Z.urich et le Glacier de Baltoro supérieur Die Alpen — 1935 — Les Alpes loin, les crevasses sont recouvertes de neige, et souvent on enfonce subitement dans un trou. La marche est fatigante. Bientôt nous sommes au pied d' un contrefort du Hidden Peak où se trouve un emplacement charmant pour un camp éventuel. Nous abandonnons chandails et crampons, car le soleil est monté au ciel terriblement vite, et la chaleur est écrasante. Le glacier devient désespérément crevassé, aussi est-il impossible de le remonter. Nous sommes obligés de longer les pentes de la rive droite. Souvent notre trace passe sous des séracs suspendus, traverse des couloirs et des restes d' avalanches. Pour finir, la pente se redresse jusqu' à l' arête et nous sommes obligés d' y tailler des pas. Le travail est exténuant, après chaque marche on est forcé de s' arrêter pour reprendre haleine. Les derniers cent mètres de parcours nous demandent plus d' une heure et demie d' efforts! Enfin nous atteignons la crête et nous pouvons voir de l' autre côté. Une marche pénible dans la neige profonde nous permet de nous éloigner un peu de l' arête et nous voyons alors toute la face nord-ouest du Hidden Peak. Celle-ci ne présente aucune possibilité d' accès, et même l' arête nord que nous voyons d' ici de profil n' a pas l' air commode.

Il est 16 h. 30, et nous sommes à 6300 m. d' après l' altimètre. Un repos bien gagné, à l' ombre dans une fente de rocher, est le bienvenu. Pour reprendre des forces, nous grignotons quelques sandwichs. Mohamedjean n' a rien mangé depuis le matin. Nous lui donnons des biscuits et du chocolat. Malgré sa religion qui lui défend de toucher aux mets préparés par des Européens, celui-ci comprend nos démonstrations. S' il ne prend pas quelque nourriture, ses forces vont bientôt l' abandonner et il ne pourra plus redescendre.

Dans le soleil qui baisse, une chaîne de montagnes, située en face de nous, apparaît magnifique. Les flancs en sont glacés et striés d' une infinité de couloirs qui brillent au soleil.

La descente est pénible. La neige est fondante, et les ponts gelés le matin s' effondrent sous nos pas. Nous devons prendre mille précautions. Souvent nous nous trouvons tous trois enfouis jusqu' à la ceinture, et le premier qui parvient à se dégager aide les autres à se tirer d' affaire.

Le jour baisse. Nos chandails et nos crampons sont bientôt retrouvés, mais nos traces du matin deviennent difficiles à suivre. A plusieurs reprises, nous faisons fausse route. La nuit tombe, et dans l' obscurité il est de plus en plus pénible et dangereux de sauter par-dessus les crevasses, dont l' autre côté est à peine visible. La moraine est encore éloignée. Peu à peu nous atteignons une pente douce, entourée d' une telle quantité de crevasses que nous nous résignons à y rester pour attendre le jour. La nuit est froide. Nous n' avons ni lanterne ni allumette. Jamais nous ne pensions que ce glacier fût si long.

Repliés sur nous-mêmes, dans une excavation de neige que nous nous sommes creusée, nous grelottons. Nous nous frappons continuellement les pieds pour maintenir la circulation du sang. Mohamedjean implore Allah et se résigne à son sort avec un fatalisme oriental. Pour mon malheur, je n' ai pas pris de veste, je n' ai qu' une blouse légère, mais heureusement en étoffe très serrée. J' ai la chance de pouvoir me couvrir entièrement dans cette blouse 71 jusqu' aux jambes repliées contre la poitrine. Ainsi pelotonné, je forme une boule qui n' offre que peu de prise au froid.

Vers minuit, la lune éclaire le Bride Peak au fond de la vallée. Chance inespérée, nous pourrons sortir de notre souricière avant le jour. Cependant, ce n' est pas avant 1 h. 30 du matin que les rayons lunaires tombent autour de nous et éclairent de leur lueur blafarde le chaos inextricable au milieu duquel nous nous trouvons.

Remettre les chaussures, les crampons, la corde, est chose difficile à cause du froid qui a raidi tout notre matériel, et qui rend nos doigt gourds. Aussitôt en marche, le mouvement nous réchauffe, et enfin vers 3 heures du matin nous atteignons nos tentes et de bons sacs de couchage. Seul notre Mohamedjean a été touché superficiellement par le froid. Il souffre de légères gelures aux extrémités des pieds.

Tout va bien qui finit bien. Cette petite mésaventure nous montra que, même pour des alpinistes avertis, les montagnes sont, dans cette région, encore plus grandes qu' on ne le pense et qu' il ne faut jamais s' éloigner de son sac de couchage de façon à ne pas pouvoir y revenir le soir même.

4° Une exploration au Bride Peak ( 7654 m. ).

Il ne nous restait plus qu' une voie d' accès à essayer pour atteindre le Hidden Peak. C' est celle qui passe par-dessus les arêtes à partir du Col Conway. Il est donc décidé de jalonner ces routes de camps successifs. Aussi, le lendemain de notre bivouac, je monte au camp V. Le 5 juillet, avec Ertl, nous remontons pour la seconde fois au Col Conway. Le mauvais temps se met de la partie. Deux jours après, sous une neige serrée et dans un épais brouillard, une caravane de coolies atteint notre camp. Ils nous apportent une lettre de Bara Sahib qui est au camp de base, camp IV. Cette lettre propose que Erti et Höcht descendent tandis que Ghiglione et moi resterons pour attendre le beau temps. Or, Erti et Höcht refusent catégoriquement de redescendre. Ils veulent s' acclimater à l' altitude, disent-ils, ou peut-être ont-ils peur que Ghiglione et moi fassions quelques ascensions en leur absence. C' est pendant ces quelques jours que s' est produit le désastre du Nanga Parbat qui n' est éloigné de notre massif que d' environ 300 km. Voyant le temps si vilain, je redescends aussitôt avec la caravane de coolies. Dans le brouillard, nous perdons deux fois la trace. Enfin, assez fatigués par la neige profonde, nous rejoignons bientôt le camp V, et le lendemain le camp IV ( camp de base ).

Tous les cinéastes arrivent enfin au camp de base. Il est grand temps de filmer, car si les sommets sont inaccessibles, ils sont au moins photogéniques. Le grand film tourné dans cette région de géants sera d' une remarquable beauté.

Le 12 juillet, le ravitaillement ne fonctionne pas encore, et il ne reste plus de chapatis pour les porteurs. Il n' est donc nullement question d' établir des camps supérieurs à celui du Col Conway avant d' avoir de quoi manger au moins au camp de base.

Jimmy Bélaieff est guéri, il se sent bien. Pour le fortifier encore davantage, Bara Sahib l' envoie à Urdokas avec tous les coolies disponibles. Il est chargé de faire un inventaire de tout ce qui s' y trouve comme poules, moutons, farine, etc. En même temps, il doit remonter une quantité aussi grande que possible de chapatis.

Pendant ce temps, Ertl et Höcht sont en train de placer 250 mètres de corde fixe sur une pente de neige un peu raide, pour faciliter l' accès du camp VII vers le Pic de la Reine Marie. Ils y établissent encore le camp, à une altitude de 6900 m.

Dans le scénario du film, l' acteur Diesel, le docteur Winzeler et moi devons former une caravane qui est sensée faire une tentative à un sommet quelconque. Il nous arrive un terrible accident. En remontant une arête de neige très aiguë, nous sommes pris par une tempête peu ordinaire. Exténué, je fais un faux pas, glisse et tombe. Ma chute entraîne le docteur qui n' a pas le temps de prendre suffisamment de précautions, tandis que Diesel saute sur l' autre versant de l' arête et retient la corde. Celle-ci, malheureusement, se rompt à la secousse, et nous sommes précipités dans l' abîme. Tout cela représente un assez gros travail. Il nous faut tout d' abord une arête facile d' accès dans un cirque photogénique! Pour cette dernière condition nous n' avons que l' embarras du choix. Le docteur Winzeler et moi, nous partons donc en direction du Col de Chogolisa afin de découvrir un endroit convenable, mais nous ne trouvons tout d' abord qu' un glacier extraordinairement crevassé ne se prêtant en aucune façon à nos desseins. Nous traversons alors sous le Bride Peak pour arriver au pied d' une arête qui en descend et qui nous paraît correspondre tout à fait à ce que nous cherchons.

Le jour suivant, avec l' opérateur Richard Angst, 1e metteur en scène Marton, l' acteur Diesel et le Dr Winzeler, accompagnés d' une bande de coolies, nous venons camper au pied de notre arête.

Les tentes sont dressées sur une crête. Nous passons là trois journées charmantes à filmer dans un site grandiose et ravissant, au-dessus de glaciers immenses. Pendant ce temps l' actrice, Yamila Marton, est restée au camp de base que nous pouvons voir à huit km. de distance. Aussi le soir, échangeons-nous par télégraphie optique, au moyen de lampes électriques, toutes sortes d' impressions traduites par des mots plus ou moins convenables.

Enfin, le dernier jour, tandis que la troupe du film retourne au camp de base, Winzeler et moi explorons l' arête nord-ouest du Bride Peak. Les glaciers du flanc nord du Bride Peak sont pour nous d' un grand intérêt, car, si nous pouvions y découvrir un passage facile et sans danger, la route y serait tout indiquée.

L' escalade que nous entreprenons est pénible. Le glacier que nous remontons est escarpé. De petits ressauts obligent à la taille de véritables escaliers. Enfin nous atteignons un col sur une arête qui monte jusqu' au haut des contreforts du Bride Peak. Nous suivons cette arête qui devient glacée. Le piolet entre en action, et, de degrés en degrés, l' altitude augmente. Finalement nous atteignons un point de l' arête où celle-ci toujours glacée monte d' un jet 500 m. plus haut. Il est tard et nous n' avons aucune chance d' atteindre le plateau supérieur; nous redescendons pour rejoindre le camp de base le soir même.

D' après ce que nous avons vu, l' ascension du Bride Peak de ce côté ne paraît pas commode. L' escalade de l' arête au pied de laquelle nous avons abandonné demanderait un énorme travail de taille de marches, et le passage y serait dangereux pour des coolies chargés. D' autre part, le fond du glacier nord-ouest est jonché sur toute sa longueur de traces d' avalanches, et ne saurait par conséquent livrer passage à une nombreuse caravane.

5° Le film au Col Conway ( 6300 m ).

Le mauvais temps persistait, et il était urgent que nous nous trouvions réunis afin que les cinéastes pussent tourner certaines scènes du film dans lesquelles devaient figurer tous les membres de l' expédition. Comme nous remontions, le Dr Winzeler et moi, vers le Col Conway, nous rencontrons Bara Sahib et Mem Sahib qui en descendent. Ils sont exténués par la neige profonde et le mauvais temps. Etant données les mauvaises conditions atmosphériques, ils ont décidé que tout le monde descendrait pour le film. En effet, le lendemain, Ertl et Höcht arrivent à leur tour.

Après maintes discussions, nous partons établir un camp au milieu de séracs ravissants non loin de la moraine du Glacier Gasherbrum-Baltoro sur lequel nous avions bivouaqué quelques semaines auparavant.

Le camp, disposé selon les instructions du metteur en scène et de l' opé, ressemble bientôt, comme dans un conte de fée, à un repaire de petits nains de la montagne. Le temps, maussade jusqu' alors, nous favorise, et durant trois jours, l' appareil de prise de vues tourne sans relâche. Les acteurs, les coolies, les tentes et les séracs font premier plan, tandis que de tous côtés se dressent des cimes immenses et sauvages.

Les alpinistes, pendant ce beau temps, rongent leur frein et se lamentent de ne pouvoir tenter d' ascension.

Le travail terminé, toute la caravane se déplace vers le camp V et, le 26 juillet, monte au Col Conway. C' est une entreprise difficile que de transporter tant d' Européens, de coolies et de matériel à une pareille altitude. Les coolies spécialisés pour le film ne sont malheureusement pas suffisamment bien équipés pour supporter un séjour prolongé à haute altitude. Malgré la générosité de tous les membres de la troupe du film qui ont partagé leurs paires de gants et de chaussons, qui ont prêté leurs chaussures, leurs pantalons et leurs chemises de rechange, il se trouve encore quelques porteurs qui sont bien sommairement vêtus. Avec cela, le matériel à transporter est considérable. Angst, l' opérateur, est obligé de porter lui-même sa caméra, et celle-ci n' est pas légère. Enfin, presque tout le monde arrive au col, à l' exception de cette pauvre Yamila qu' un petit coup de froid retient au fond de sa tente au camp V. Nous l' avons laissée en bas avec le cuisinier Kadirmir.

Nous nous apercevons bientôt qu' il manque une caisse de films et que celle-ci a été abandonnée au début de la montée. Comme je me sens bien en forme, j' offre de descendre la chercher avec quelques coolies. A la promesse d' une copieuse gratification, trois d' entre eux se décident et nous partons sous la grosse chaleur du milieu du jour. Dans le dédale des crevasses, nous trouvons bientôt la caisse en question, restée en dépôt. Nous chargeons encore sur notre dos quelques paires de skis et l' appareil d' oxygène. La remontée au cours de l' après est exténuante. Les porteurs s' arrêtent tous les cinquante mètres pour souffler et, au passage de chaque crevasse, la neige s' effondre régulièrement, nous obligeant à de multiples efforts pour retirer le malheureux d' entre nous resté suspendu à la corde. Enfin, nous rejoignons le col juste au moment où les cinéastes reprennent le travail et filment quelques scènes. Il nous faut donc jouer et figurer dans les rôles qui nous sont assignés.

Cette succession d' efforts sous la grosse chaleur m' avait rendu malade. Deux jours après, je devais rester dans ma tente avec 39° de fièvre.

Durant la nuit, le temps se gâte. Le lendemain, le camp se réveille sous une couche de neige qui recouvre tentes, caisses et tout ce qui traîne. Peu à peu, les nuages se dissipent et les tentes sous la neige étincellent au soleil radieux du matin. La caméra tourne de nouveau sans relâche.

Enfin, leur travail au col terminé, les cinéastes quittent le camp pour se rendre aussi vite que possible dans le Petit Thibet afin de filmer les lamas dans leur monastère.

Les alpinistes, eux, restent pour tenter d' escalader quelques cimes. L' été touche à sa fin, et nous entrevoyons le moment où il nous faudra rentrer sans avoir posé le pied sur aucun sommet.

6° Une ascension au Trône d' Or ( 7312 m.)1 ), 3 aoûf 1934.

Pour faire des ascensions, nous nous heurtions à des difficultés dont ceux qui n' ont pas fréquenté les très hautes altitudes ont peine à se faire une idée. Du Col Conway où nous campions' à 6300 m ., pour monter au Trône d' Or ( Golden Throne ) il nous fallait établir un camp supérieur. C' est seulement en partant de ce camp supérieur que nous pouvions songer à atteindre le sommet. Nous avions donc besoin de coolies et ceux-ci étaient régulièrement malades. Le moyen de les guérir était relativement simple, il suffisait de leur promettre une bonne gratification.

Le 30 juillet 1934, MM. l' ing. Ghiglione, le Dr Winzeler et Jimmy Bélaieff tentent d' escalader le Trône d' Or. Ils laissent leurs skis près de la tente dans laquelle ils ont passé la nuit, à deux heures au-dessus du col. Ils perdent un temps précieux à chercher le moyen de franchir une chute de séracs et finissent par découvrir une voie d' accès facile qui passe à l' inté d' une large crevasse. Plus haut, la neige profonde les empêche de progresser rapidement; peu à peu, ils s' épuisent et sont bientôt forcés d' aban.

Le jour suivant, le temps se gâte. La fièvre qui me tient couché dans ma tente tombe un peu. Le 2 août, nous décidons de repartir à l' assaut du Trône d' Or. Non sans peine, Ghiglione et Bélaieff rassemblent 5 coolies et partent vers le camp supérieur. Quant à moi, comme j' ai encore un peu de fièvre, je reste couché durant la matinée.

Une heure après le départ des coolies, l' un deux rentre avec un violent mal de tête. Le malheureux fait dix pas et se couche dans la neige, puis repart, et ainsi de suite. Croyant qu' il simule une maladie, je n' y prête aucune attention. J' appris plus tard qu' il était vraiment éprouvé par l' altitude.

Vers midi, je chausse mes skis pour rejoindre mes compagnons.

Ceux-ci sont occupés à cuire du thé, au camp de leur première tentative. Ce camp, nous avons l' intention de le transporter plus haut. Mais comment allons-nous faire, si les porteurs ne veulent pas marcher. Je rejoins Ghiglione et Bélaieff, alors qu' ils ont déjà opéré le miracle; ils m' annoncent non sans fierté que nos hommes sont d' accord de monter plus haut. En effet, Bélaieff a encore 8 roupies restant d' un transport de farine qu' il a dirigé quelques semaines auparavant. Ces roupies promises à nos 4 coolies leur ont rendu la santé, la force et le courage nécessaires pour porter encore leur charge durant 2 à 3 heures. Nous nous élevons sur la droite, franchissons deux petits murs de glace puis revenons sur la gauche pour enfiler le fond d' une crevasse qui débouche sur le plateau supérieur. Enfin nous y sommes, la tente est aussitôt dressée, et les coolies redescendent au Col Conway.

Nous faisons cuire notre dîner, et comme le soleil disparaît rapidement derrière un contrefort du Trône d' Or, nous nous couchons aussitôt tous les trois dans notre minuscule habitation.

A 2 heures et demie du matin, réveil. Jimmy commence à mettre la cuisine en marche, afin de réchauffer le déjeuner. Le primus chauffe l' in de la tente, ce qui n' est pas désagréable, car au dehors, il fait 28 degrés au-dessous de zéro. La cuisson du déjeuner est longue, car l' eau bout à 78° presque avant d' être chaude; aussi ce n' est qu' à 4 heures et demie que nous quittons le camp.

Nous nous élevons par de grands lacets le long de l' immense pente qui domine le plateau sur lequel nous avons passé la nuit. Grâce aux skis, nous ne mettons que deux heures et demie pour arriver au point que, trois jours auparavant, mes camarades avaient atteint après cinq heures d' efforts. Nous faisons une bonne halte, puis continuons à monter sous des barres de séracs menaçants.

L' avance est très pénible, à cause de la difficulté que nous éprouvons à respirer. Afin de pouvoir monter d' une façon continue, il convient d' adopter un rythme très lent qui met notre patience à une rude épreuve. Trouvant que nous avançons par trop lentement, je propose à Jimmy de 1e remplacer à la tête de cordée. Au bout de dix pas trop rapidement faits, je suis arrêté par un accès de toux et forcé de reprendre mon souffle. Je m' aperçois qu' il m' est impossible de monter même aussi rapidement que Bélaieff et je suis obligé de le laisser passer devant moi.

Nous atteignons bientôt un plateau assez élevé. A notre gauche se trouve un col, tandis que vers la droite l' arête se continue jusqu' au plus haut sommet du Trône d' Or. Après un examen minutieux des différentes voies d' accès, nous concluons que la meilleure consiste à atteindre le col situé à notre gauche, et à suivre l' arête; nous continuons donc d' avancer en direction du col, vers lequel la pente se redresse. Nous sommes bientôt arrêtés par deux grandes crevasses superposées. Nous tournons la première par la gauche, et nous nous enfonçons jusqu' au cou dans la neige d' une pente raide qui sépare les deux crevasses. Nous laissons les skis et commençons un travail exténuant qui consiste à creuser littéralement un chemin. La pente est si inclinée et la neige si inconsistante que l'on n' arrive pas à prendre pied. A chaque instant, on risque d' être entraîné par des masses de neige dans la crevasse inférieure. Enfin, après plus d' une heure d' efforts et de travail fatigant l' un de nous parvient une douzaine de mètres plus haut, au haut du mur. Les deux autres membres de la caravane sont hissés et, peu après, nous atteignons le col dans un brouillard intense. L' heure tardive et le mauvais temps nous obligent à renoncer à attaquer le véritable sommet du Trône d' Or. Nous nous résignons donc à tenter d' escalader une pointe secondaire qui se trouve à notre gauche. Malheureusement, nous ne voyons rien et décidons d' attendre une éclaircie. Il fait grand froid, et le vent souffle en rafales. Par bonheur, les nuages s' entr; pendant une demi-seconde nous voyons la cime de notre pic, qui nous apparaît élancée et farouche. Les rochers sombres et raides du sommet n' ont pas l' air faciles à escalader. Puis le brouillard se referme et, pour ne pas perdre la direction, nous usons d' un artifice ingénieux. Nous abandonnons nos sacs sur la selle neigeuse en les alignant en direction de notre but. De cette façon, nous pouvons contrôler la rectitude de notre avance. Peu à peu, la distance grandit et comme l' épaisseur du brouillard augmente, il ne nous est bientôt plus possible de voir nos sacs. Pendant un certain temps nous avançons à l' aveuglette, mais déjà nous voyons par moments les rochers noirs de notre sommet. La pente de neige se redresse de plus en plus et nous atteignons bientôt l' arête rocheuse. La tempête fait rage.

Il fait tellement froid que nous montons aussi vite que notre souffle nous le permet afin de nous réchauffer. Une désagréable surprise nous attend. Lorsque nous dépassons les rochers, nous apercevons le sommet qui se dresse passablement plus haut en une cime très aiguë. Une étroite arête de neige est la seule voie d' accès. D' un côté, la paroi domine le Glacier de Kondus qui serpente quelque 2500 mètres plus bas, de l' autre ce sont des pentes couvertes d' énormes glaciers suspendus. Jimmy s' avance aussitôt sur le fil de l' arête. Le vent furieux nous pousserait certainement hors des marches si l' air n' était à tel point raréfié que sa pression en est presque insignifiante. Au sommet, il n' y a guère de place et la basse température nous est très pénible. Nous avons l' impression qu' en nous laissant aller, nous passerions rapidement à un état léthargique que la mort suivrait rapidement.

Le brouillard nous enveloppe, mais par bonheur, une éclaircie nous permet d' entrevoir un court instant la majesté farouche de notre entourage. Notre altimètre marque 7600 mètres ( corrections faites ), tandis que des mensurations trigonométriques n' indiquent pour le sommet principal que 7312 m.1 ).

A peine arrivés nous repartons. Le long de l' arête nous descendons simultanément aussi vite que possible. Les rochers sont rapidement franchis et nous avons peine à retrouver nos traces effacées parle vent et la neige. Le passage entre les deux crevasses est descendu avec difficulté. La neige toujours inconsistante sur laquelle nous marchons est peu sûre. Je suis exténué par le fait que je sors de maladie et que cette excursion m' a fortement éprouvé. Toute cette fatigue m' empêche de me concentrer à ma tâche, et ma maladresse me précipite au bas de la pente de neige au-dessus de la crevasse. Heureusement que Jimmy a prévu la glissade et la corde, bien amarrée, me retient aisément, en m' étouffant presque.

Enfin, après bien des efforts, nous retrouvons nos skis et, avant de continuer, décidons de nous restaurer pour reprendre des forces; tout est gelé: le jambon n' est qu' un bloc de glace, les groseilles sont en pierres. Il ne nous reste que quelques biscuits et du chocolat.

La descente à ski est fort pénible, car le seul effort de nous tenir en équilibre nous essouffle à tel point qu' il nous faut revenir à des méthodes de débutants. Par de grands lacets, nous perdons peu à peu en altitude et retrouvons vers le soir les coolies qui nous attendent près de notre camp. La tente est aussitôt pliée et toute la caravane rentre au Col Conway, où le cuisinier nous a préparé un bon repas bien chaud 2).a suivre. ) 1 ) D' après les vérifications ultérieures, il résulte que nous devons croire aux mesures trigonométriques et non à celle de l' altimètre.

2 ) Après notre départ du Col Conway, Ertl et Höcht essayèrent à leur tour d' ascen le Trône d' Or. Ils tentèrent une voie plus directe vers le sommet principal et furent arrêtés dans des pentes fort raides couvertes de neige extrêmement profonde.

La voie la meilleure paraît être celle qui monterait jusqu' au col que nous avons atteint et de là suivrait le fil de l' arête jusqu' au sommet principal.

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