Au Mont Blanc par la Brenya

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Par Marcel Etienne.

Quittant Neuchâtel de bon matin, le vendredi 24 juillet 1936, mon ami Pierre Soguel et moi débarquons à Genève, chez André Roch, dans l' intention de nous rendre à l' Aiguille Verte sous l' experte direction de notre camarade genevois. Ce dernier nous informe tout de go que l' arête du Moine est trop enneigée pour permettre une traversée, qu' il serait fastidieux d' uti le couloir Whymper aller et retour et que le Mont Blanc par la Brenva lui paraît plus indiqué. A notre air étonné et à notre objection que la Brenva n' est pas une course pour des pères de famille, il nous répond que les conditions seront excellentes et la montée sans danger.

Nous en acceptons l' augure et partons aussitôt pour Chamonix et le Montenvers où le petit chemin de fer nous dépose au milieu du jour, d' un jour superbe, sans un nuage, tel que nous n' aurions osé l' espérer au début de la semaine. Nous arrachant sans peine au spectacle des belles mondainesou demi-mondaines — en maillot de bain, fort occupées à pigmenter leur épidémie ( que dirait l' honnête M. Perrichon ?), nous montons au refuge du Requin, dont le gardien nous déçoit profondément en émettant les premiers doutes sur la possibilité d' un changement de temps. La peste soit du fâcheux. Vite un casse-croûte et départ pour le refuge Alberico Borgna, au Col de la Fourche de la Brenva.

Montée sans histoire le long de la rive gauche du Glacier du Géant, sur une neige croûtée qui prend plaisir à vous soutenir trois pas et à vous lâcher au quatrième. C' est fatigant, surtout pour Roch qui marche en tête; et nous n' arrivons qu' en fin de journée au pied de la dernière pente neigeuse, très rapide, qui mène à l' arrête frontière sur laquelle le refuge est perché. La rimaye est partiellement comblée, mais sa lèvre supérieure consiste en un mur vertical qui donne à Roch l' occasion de prouver sa dextérité en s' enlevant élégamment sur deux piolets enfoncés dans la neige. Soguel le suit, puis c' est mon tour. Mais j' oublie que j' ai 10 bons kg. de plus que mes camarades. La première marche se charge de me le rappeler en cédant sous mon poids, en sorte que je plonge dans un amas de neige poudreuse. Avec pour tout vêtement une chemise et une culotte, c' est une sensation particulièrement voluptueuse au moment où la nuit tombe et le vent se lève. Il fait soudain très froid; cette pente, toujours aussi rapide, n' en finit pas; le temps se gâte grand train, et l' orage se met de la partie, illuminant de ses feux d' artifice la grisaille qui nous entoure peu à peu.

A 21 h. 30 seulement, nous pénétrons dans le rifugio Borgna, au moment où l' orage se déchaîne dans toute sa splendeur. Nous sommes à 3800 m ., dans un petit abri minuscule, cintré, soutenu par une légère armature métallique: revêtement extérieur en tôle, intérieur en bois; 3 couchettes, 6 couvertures, 3 tasses, 2 assiettes. C' est simple et de bon goût... et combien précieux par l' orage. Roch allume sa lampe à essence, car il n' y a pas de fourneau; nous nous restaurons rapidement et nous endormonsfort mal — troublés par la tempête qui fait rage au dehors. Il neige tant que cela peut.

Lendemain matin, neige. Que faire? J' incline à redescendre, bien que la dernière pente de la veille ne me dise rien du tout par la neige fraîche, tandis que mes camarades insistent pour attendre un jour malgré le peu de provisions dont nous disposons.

Tout le jour, il neige. L' horizon est bouché à 20 m. Nous ne voyons ni le Mont Blanc, ni aucune autre cime, ni touristes, ni douaniers. Quel beau coin pour des contrebandiers! Nous restons étendus sous nos couvertures, car il fait froid; je vois avec angoisse ma provision de tabac toucher à sa fin, tandis que Soguel qui ne fume pas, mais possède une voix magnifique, chante à tue-tête et que Roch étudie sur la carte de nouvelles courses. Le livre de cabane offre peu de ressources: datant de l' an dernier, comme le refuge, il relate le bref passage d' une demi-douzaine de caravanes, dont la moitié avec Roch.

Vers le soir, nous perdons tout espoir d' amélioration et décidons de descendre le lendemain, ce qui ne sera pas drôle si la tourmente continue. Mais honte aux hommes de peu de foi! Durant la nuit le miracle inespéré se produit, et le dimanche matin, à 4 heures, en mettant le nez dehors, nous sommes éblouis par l' imposante face toute blanche de la Brenva, sous un beau ciel bleu où voltigent quelques petits nuages paraissant venir du nord.

Déjeuner rapide, relavage à la neige, coup de balais, crampons et corde. A 5 h. 54 nous fermons soigneusement derrière nous la porte de ce sympathique refuge, propriété du Club alpin académique de Turin, et nous partons pour le Mont Blanc, malgré l' heure tardive et la neige fraîche.

Nous descendons presque 300 m. jusqu' au Glacier de la Brenva, pour le traverser dans sa partie supérieure, jusqu' au Col Moore, où commence l' escalade proprement dite par des rochers et des couloirs de neige. Secs, ces rochers n' eussent pas offert de grandes difficultés; mais, enneigés comme ils le sont, ils sont assez délicats à franchir.

C' est ici que survint un incident désagréable: je fus atteint dans les côtes par un caillou qui n' était pas très gros et ne venait pas de très haut; mais, comme la pente était raide, il acquit suffisamment de vitesse pour me faire lâcher prise. Heureusement que Soguel qui me précédait tint bon, tandis que Roch nous assurait solidement d' en haut; et j' en fus quitte pour un moment d' anxiété et des côtes endolories qui ralentirent mon ardeur pour la suite de l' ascension et me gênèrent une partie de l' été.

Remis de cette émotion, nous nous élevons par des couloirs rapides — qui seraient dangereux au milieu du jour — jusqu' à une arête de neige en lame de couteau, pas très confortable. Puis c' est une longue pente de neige, où Roch témoigne d' une résistance étonnante à faire la trace, car il enfonce à chaque pas de 20 à 30 cm. Mais, comme il le prévoyait, cette neige fraîche est préférable à la glace qui nous obligerait à tailler sans discontinuer, malgré nos Eckenstein.

En dépit de l' effort que nous fournissons, nous jouissons intensément du site sauvage où nous nous trouvons. Au premier plan, vue de profil, l' énorme masse de l' arête de Péteret, dont nous sommes séparés par l' en de la Brenva où trône une tour déchiquetée, la Sentinelle Rouge. Plus loin, toutes les Alpes du Dauphiné, d' Italie et du Valais. Profitons de cette splendeur, car, hélas! le temps se gâte peu à peu, et nous allons entrer dans la grisaille. Et surtout, hâtons le pas, car nous arrivons à la clé de l' as, le passage du mur de séracs qui domine la paroi de la Brenva. Bien que Roch fasse cette course pour la première fois, son flair — d' artilleur — nous fait tomber sur l' endroit favorable, bien qu' assez impressionnant, où l'on peut forcer le mur. Assuré par un piton à glace, il nous taille de bonnes marches, tandis que nous admirons un mur de glace lisse et vertical, haut comme une maison de plusieurs étages, dominant le versant rapide de la Brenva, puis un ressaut du glacier et, tout en bas, plus de 3000 m. en dessous, les prés verdoyants du Val Véni.

Victoire! la Brenva est à nous, nous avons sauté le mur. Seules quelques pentes de neige faciles nous séparent du sommet. Mais, ces pentes, nous ne les voyons pas, nous ne voyons plus que le brouillard et le grésil, le temps s' est sérieusement gâté; quelle année de misère 1 II ne s' agit pas de s' égarer sur ces hauts plateaux du Mont Blanc, par la tourmente. Notre sort est entre les mains de Roch qui conserve un calme imperturbable et brasse la neige fraîche avec opiniâtreté. Nous avons pleine confiance, et Soguel entonne un air d' opéra.

Nous montons dans le gris une pente interminable. Nous pourrions tout aussi bien nous trouver au Grand Combin ou... à Chasserai en hiver: on ne voit rien. Soudain Roch s' arrête, réfléchit, décrète que nous devons nous trouver trop à gauche, vers le Mont Blanc de Courmayeur, oblique à droite. Nous suivons comme des moutons. La pente diminue... et puis redescend. Un vent furieux nous souffle le grésil au visage, tandis que Roch, sans même ralentir le pas, laisse simplement tomber: « le sommet ». Il est 16 heures: onze heures que nous marchons, sans rien manger de consistant, avec, au plus, deux haltes sérieuses d' environ 20 minutes. Nous proposons une halte, mais notre chef n' en veut rien savoir et nous entraîne à grandes enjambées vers le refuge Vallot que nous atteignons au bout d' une heure de marche, toujours sans visibilité.

Le refuge est inhabité, sale et glacial. Mais il vaut pour nous tous les palaces, et grâce à la lampe à essence nous nous délectons de plusieurs verres d' eau sucrée bien chaude qui nous rappellent nos 4 heures d' enfants. Les feuilles de thé sont en effet restées au refuge italien, un peu loin pour retourner les chercher.

Au bout d' une heure le temps faisant mine de se dégager, nous nous mettons en route pour les Grands Mulets: deux heures de promenade sous un ciel redevenu bleu. Il est 20 heures lorsque nous franchissons la porte de cette auberge accueillante, où nous nous accordons un dîner plantureux, arrosé de crus généreux. Et puis ce sont les lits, de vrais lits, où je repose avec volupté mes côtes endolories.

Sitôt réveillés, nous descendons à Chamonix où nous retrouvons la voiture sans déplaisir, et par la Forclaz nous gagnons le Val Ferret où nous nous accordons une douce flânerie, afin de ménager la transition avec le retour à la vie de tous les jours. Le soir même, à Lausanne, nous prenons congé avec un intense sentiment de reconnaissance de notre camarade Roch qui nous a conduits si paisiblement et sans accrocs par des chemins que, sans lui, nous n' eussions jamais songé à fréquenter. Le plus 3ur fut entre Yverdon et Neuchâtel, plongé dans un véritable état d' euphorie, de ne pas s' endormir au volant. Ce fut aussi le moment le plus dangereux de notre traversée de la Brenva.

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