Au Mont Blanc par le col Emile Rey | Club Alpino Svizzero CAS

Au Mont Blanc par le col Emile Rey

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Par Geoffrey Winthrop Young.

Il n' est pas en Europe de vue plus grandiose. Le monde septentrional aboutit au brusque élan des Alpes; et, sur cette bordure élevée, le Mont Blanc, tapi comme un grand lion de pierre, fixe l' horizon, par delà les plaines et les lointains bleutés de l' Italie et du monde méridional. Une blanche crinière de glaciers onduleux cascade sur ses à-pics rocheux, s' accroche et se partage parmi nervures et contreforts secondaires; et deux léonines épaules, l' arête de Peuteret et l' arête du Brouillard, où chaque clocheton est à lui seul une montagne, détachent leur masse imposante bien au delà de la plinthe et du piédestal et reposent leurs deux énormes pattes sur la retombée des plaines.

Défier le monarque en face et le dompter de front par l' une de ces arêtes semblait digne de son rang — et du nôtre. L' épaule de Peuteret avait déjà été gravie, comme aussi la plupart des sommets de sa patte allongée. Sur la patte du Brouillard, la plupart des pointes avaient aussi été escaladées; mais, plus haut, entre le coude et la pointe de l' épaule, un morceau têtu d' à sauvage avait repoussé toutes les attaques. A mi-ciel, bien haut sur le remous des glaciers torrentueux, bien haut sur le plus altier clocheton du bras rocheux qui s' avance, une belle petite brèche blanche, le col Emile Rey, marque l' articulation de la patte du Brouillard et de l' épaule du Brouillard; et elle marquait, alors, le plus haut point atteint. Au-dessus de cette brèche, sous une draperie de glaciers et de banderoles de glace, un grand ressaut de roc arrondi et vertical s' élève de quelque six cents mètres pour se ramasser en une petite épaule, le Pic Luigi-Amedeo. Et, de là, la course de l' épaule rocheuse, crête veinée de neige, et flèche et forteresse, monte à travers le ciel, en une magnifique symétrie, jusqu' au sommet du Mont Blanc de Courmayeur.

L' extraordinaire impression d' altitude et d' isolement était écrasante Sur les cimes aiguës dont j' avais déjà l' expérience, où le regard plongeait sur le monde en suivant arêtes et pentes comme si elles eussent été autant de lignes de raccordement, où le défi des pics voisins permettait de se situer soi-même, le sentiment de l' altitude était demeuré relatif et intelligible. Mais ici, haussés vers le ciel sur le cône d' un globe de glace flottant où dômes et plateaux onduleux d' un blanc mat semblaient suspendus dans l' espace, sans rien de visible au-dessus, ni autour, ni même au-dessous d' eux qu' immenses étendues de nuages bleuâtres et de ciel blanchâtre, il n' y avait rien qui pût corriger l' impression désolée de hauteur et de solitude absolues. Nous semblions avoir quitté terre, nous être hissés sur quelque crête et cingler dans l' espace sur une nébuleuse lunaire à demi glacée, astre aussi mort et aussi lointain que la lune elle-même. Je me sentais contraint à des mouvements plus timorés et forcé de planter sans bruit mes crampons pour éviter toute offense au froid silence hostile. Tandis que nous suivions laborieusement le flanc ouest de la blanche arête sommitale, en descendant de temps à autre pour traverser de raides pentes de glace verte sous les racines de crocs de roc saillants, j' enviai à II. O.1 ) pour la première fois la sécurité plus grande que lui valaient ses crampons, tout en taillant assez gauchement des encoches dans la glace pour mieux planter les miens. Les montagnards qualifient parfois « d' effet psychologique de l' altitude » ce demi-engourdissement ou cette baisse de vitalité. Je ne fus pas fâché, même sur le moment, d' en faire juste pour une fois l' ex et d' apprendre l' interprétation de ce terme.

L' arête se perdit dans le dôme peu marqué qui culmine au sommet. Le soleil avait opéré force ravages dans la surface neigeuse et nous gravîmes laborieusement les pentes dévastées. Le jour semblait rayonner autour de nous et le soleil brillait d' un éclat trompeur parmi de légères effilochures de nuage argenté, finement étirées sur la voûte bleue du ciel. Mais l' atmosphère devait être chargée d' invisibles vapeurs. Nulle chaleur ne pénétrait jusqu' à nous avec la lumière pâle. Nous cheminions à pas lourds sur ces terres glacées, dans un froid mortel que nul vent n' agitait, et si âpre que le respirer était une souffrance pour les poumons. Nous pouvions nous faire une idée de ce que les explorateurs entendent par froid arctique: le visage et les yeux me faisaient mal et la souffrance battait à mes tempes, comme si on eût passé sur elles un métal glacé qui les eût fait se couvrir d' ampoules.

Ce fut avec joie que nous gravîmes la dernière montée neigeuse; et avec plus de joie encore que nous nous laissâmes choir aussitôt dans une blanche et profonde fosse aux ours qui s' ouvrait dans la neige, seul vestige de l' ancien observatoire. Un de ces ours reluisants de santé des jardins zoologiques et accoutumé à repaître ses rêves du public britannique et de sa voiture d' enfant aurait détalé comme devant une vision de cauchemar si, comme ce devait d' ailleurs être certainement le cas, j' avais eu la même mine que je voyais à H. O. pelotonné en face de moi dans la fosse de neige carrée, brûlé et racorni par le froid, blanchi par le gel et les yeux tirés.

Quelle que pût être notre mine, et malgré nos tempes douloureuses, nous avions tout lieu de nous sentir joyeux. Nous avions réalisé notre dessein obstiné et fait de la dernière et de la plus grande arrête du Mont Blanc une voie de communication. Les experts avaient eu beau prophétiser que, si jamais nous arrivions en haut, il nous faudrait passer deux sinon trois nuits dehors en montagne, et j' aurais eu beau dire moi-même, dans mon ignorance complète de la question, que quatre ou cinq heures de l' après serait le plus tôt que nous pourrions espérer atteindre le sommet, il était tout juste midi.

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