Avec Whymper à Zermatt

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Par Egmond d' Arcis.

Mon père m' avait conduit à Zermatt. Nous y étions montés à pied. L' apparition soudaine du Cervin, formidable, énigmatique sous le voile des brumes mouvantes qui l' encapuchonnaient, m' avait positivement fasciné. Puis le temps s' était remis au beau. Je passais des heures à rêver: je ne pouvais détacher mes yeux de cette pyramide bossue trouant l' azur léger, écrasant de sa masse grise le verdoyant vallon de Zermatt. Je me voyais déjà grimpant sur les parois du monolithe, saisissant à pleines mains les rocs chauffés par le soleil, ou bien suspendu aux aspérités de la pierre rugueuse, et surgissant enfin avec un cri de victoire sur la cime que je dominais de toute ma taille, fier d' être moi-même plus haut que le Cervin.

J' étais bien excusable de laisser ainsi courir mon imagination: j' avais dix ans et c' était la seconde fois que j' approchais la haute montagne, après l' avoir longtemps admirée de loin. Cinq semaines auparavant, à Chamonix, j' avais traverse le glacier des Bossons où, l' avant, on avait trouvé le corps du capitaine Arkwright, tué le 13 octobre 1866, à la Côte des Rochers Rouges, par une avalanche de séracs. Un mois plus tard, Whymper, le vainqueur du Cervin, passant à Chamonix, avait été voir le lieu où l'on avait découvert Arkwright et y avait recueilli la montre du capitaine. Puis Whymper s' était rendu à Zermatt. C' était en septembre 1897.

Un matin, comme je sortais en courant de l' hôtel du Mont-Rose, je me heurtai, sur le pas de porte, à un homme d' assez grande taille, large d' épaules, vêtu de gris, la tête nue couronnée de cheveux blancs, le visage un peu renfrogné. Je m' excusai et jugeai poli de sourire à cet homme au regard clair mais mélancolique. C' était — je le sus peu après — Edward Whymper. Il me regarda, ses traits se détendirent, esquissèrent un sourire, et il me dit, en anglais: « Vous êtes bien pressé, mon garçon, où allez-vous si vite? » Je partais pour le Lac Noir, tout fier de mon équipement neuf: mes premières chaussures à clous, une boîte à herboriser d' un vert exquis, un vaste chapeau de paille et un alpenstock plus grand que moi; je portais un élégant costume de toile dont la culotte, arrêtée au-dessus du genou, laissait voir des jarrets solides et des mollets musclés. Je me sentais un alpiniste accompli.

Regardant bien en face mon interlocuteur, je lui répondis sans hésiter: « Je vais au Cervini » Si vous aviez vu, alors, le sourire amusé, bienveillant, qui éclaira son regard. Il me dit: « Bien; vous avez de bonnes jambes, mais souvenez-vous que, dans les Alpes, on ne doit pas seulement marcher avec ses jambes, mais encore avec sa tête. » Le sourire s' évanouit sur ses lèvres, ses yeux parurent regarder dans le vague et, sans une autre parole, il partit.

J' ai songé souvent à cette brève rencontre. Pourquoi cette remarque? Etait-ce mon accoutrement ou ma vanité enfantine qui l' avait suscitée? Etait-ce chez lui l' expression d' un souvenir ou d' un regret? C' est d' ailleurs indifférent. Ce qui importe, c' est la vérité profonde contenue en ce conseil donné, en passant, par le grand Whymper à un gamin qui l' avait bousculé. Conseil plein de sagesse que le gamin entendit, que le jeune homme n' écouta pas toujours, et que l' homme mûr s' efforce de suivre.

Certes, il faut des jarrets solides pour grimper dans la montagne, et sans de bonnes jambes il n' y a pas d' ascensions possibles. Mais les muscles ne sont pas tout, ils doivent être conduits par un cerveau lucide et vif, par une tête bien équilibrée qui sait, à chaque pas, comment il faut poser le pied et pourquoi; une tête qui, voyant plus loin que le bout du pied, pressent les conséquences d' un mouvement. Dans la montagne comme ailleurs, le mouvement doit être raisonné, le cerveau doit dominer le muscle et le diriger sans jamais relâcher son attention. Que d' accidents, que de morts tragiques dus à un faux pas, à une seconde d' inattention, à un manque de jugement! Whymper avait raison: il faut marcher avec ses jambes, mais plus encore avec sa tête.

Peut-être, en me disant cela, le grand alpiniste songeait-il en lui-même à la catastrophe du Cervin? Peut-être avait-il encore une autre idée en sa grosse et bonne tête?

En me remémorant cette brève entrevue, je pense à une autre interprétation de la pensée de Whymper. On peut abattre des kilomètres, arpenter des arêtes, gravir des sommets, parcourir des vallées, sans songer à autre chose qu' à la distance que l'on franchit et au temps que l'on y consacre, sans rien regarder autour de soi, ni la beauté du paysage, ni les particularités de la végétation, ni les animaux, ni les hommes. On dévore l' espace comme une locomotive qui n' a point d' âme et point de sens, on passe indifférent à tout ce qui fait le charme et la valeur de la vie: la poésie et la science de la nature.

Et, en notre époque haletante, où la vitesse compte plus que tout le reste, où le muscle semble être érigé en divinité, je voudrais que tous les alpinistes s' inspirassent du conseil de Whymper: marcher non seulement avec leurs jambes, mais surtout avec leur intelligence; et que chacun, selon ses moyens, exerce son esprit et l' emploie aussi à rechercher dans l' alpinisme les trésors artistiques et scientifiques, les leçons de morale et d' esthétique qu' il offre généreusement à ceux qui le pratiquent avec passion et désintéressement.

« Dans les Alpes, on ne doit pas seulement marcher avec ses muscles, mais par dessus tout avec son cerveau et son cœur. » ( Extrait de' En Montagne ». )

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