Bloc-notes d'un alpiniste

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PAR ROBERT SCHAACK, LUXEMBOURG

Dans le cristal du ciel ébréché par les arêtes des montagnes, les premières étoiles font songer aux heures du silence où ces lacs, ces villages, ces forêts assombries sont engourdis de sommeil. Dans la vallée enneigée, gerbée d' étincelles, se traînent des effiloches de brumes. Sur les pentes d' une opaque blancheur, ayant chanté au soleil empourpré, les traces des skieurs se perdent dans les sapins et dans les sentiers qui dévalent en lacets parmi les bergeries désertes. Le vent, par bouffées, fait voler une poussière glacée... Symphonie monotone des pics pétrifiés et solitaires, qui plane dans l' immensité. Pas une clochette qui résonne dans les ombres profondes, pas un chien qui aboie dans les fermes lointaines. Dans la vallée, gerbée d' étincelles, je devine du haut de cette crête, sous l' indigo du ciel, les feux des fenêtres qui brasillent comme des cierges. Dans l' immensité, où le vent chante des complies, éclate, comme une lumière dans l' obscurité, le doux mystère de la paix... « la paix qui s' offre, mais qui se paye d' amour, Muragl ) L' homme éprouve le besoin de s' élever au-dessus du monde dans lequel il vit... L' alpiniste qui peine vers les cimes, asiles de lumière et de silence, répond à ce besoin mystérieux... J' ai souvent la nostalgie de ces hauts lieux énigmatiques où j' ai vécu des heures inoubliables avec mes guides. Ces rochers, ces névés, ces arêtes au-dessus des abîmes, où chantent l' eau et le vent, m' ont procure chaque fois une joie secrète qui s' est amplifiée à mesure que les obstacles ont cédé sous mes pas... Neiges, nuages, fleurs et eaux composent là-haut une symphonie sereine, sans amertume et sans dissonance. Que les tracas pesés sur un sommet semblent insignifiants!

( Allalinhorn, Doldenhorn ) La haute montagne est une école de volonté et de discipline. Elle enseigne l' humilité. Par la solitude et la présence du danger, elle crée l' ambiance d' une camaraderie à toute épreuve. Cette camaraderie n' est pas un aspect de la fraternité entre les hommes de toutes conditions et de toutes racesPiz Bernina ) L' église d' Orselina sonne l' angélus... La nuit écrase les derniers feux du jour. Le disque doré de la lune repose sur les crêtes du Monte Camoghè comme une grande hostie exposée à l' adoration. Ses reflets, qui sont de l' or fondu, tremblent sur les eaux. Le rivage ressemble à un diadème incrusté de diamants. Le cri-cri des cigales remplit l' air...

Avant de monter vers les glaciers, je grave cette image dans ma mémoire pour en goûter à jamais la sérénité et la beauté.Lago Maggiore-Monte Basòdino ) Je monte de vire en vire vers la cabane invisible. La chaleur est suffocante... Je maudis mes projets. Je descends le lendemain, les pas lourds, mais le cœur léger. Le soleil est splendide... Je me félicite de la réussite.

Tout a changé en vingt-quatre heures, c' est drôle! Les fleurs au bord du sentier blanchi m' en; les vaches, qui me fixent inlassablement au passage et qui m' agaçaient hier, me deviennent sympathiques-Aléas de la haute montagne... Alternances de l' humeur... Rythme auquel l' alpiniste s' habitue! Je descends vers la vallée en sifflant une ariette et déjà je remonte en pensée un autre sentier... vers une cabane invisible.Piz Palü ) Sept heures du soir: la soupe aux pâtes fume sur la table. Huit heures du soir: la lampe à pétrole éclaire la carte des glaciers...

Deux heures du matin: les pas lourds du guide retentissent dans l' escalier... Arôme de café.

Trois heures du matin: Le ciel est une soie découpée. Les étoiles y brillent d' un éclat d' or. Elles semblent toutes proches des cimes rêveuses. Les contours de la cabane s' estompent dans l' obscurité. La clarté de la lanterne vacillante projette des fantômes sur les éboulis. C' est la montée cadencée vers les névés sur lesquels le soleil déversera bientôt sa pourpre.

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