Bossetan

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Par B. Piccioni.

Premier dimanche d' avril.

8 heures. Mon ami dirige son auto dans le réseau des rues vides de la ville, pointant vers la douane, puis à travers la campagne savoyarde où, déjà, l'on pressent des indices de printemps.

A Samoëns, nous abandonnons la grande artère nationale pour prendre un modeste chemin romantique qui nous conduit au paisible hameau des Allamands. Là, nous entreposons la voiture dans un pré et, aussitôt — il est 9 heures et demie — nous montons le sentier du Col de la Golèse jusqu' à la bifurcation avec celui de Bossetan. C' est ce dernier qui sera le nôtre, il effectue d' abord, à peu près à plat, un agréable trajet en forêt, ensuite oblique catégoriquement vers les fortes déclivités, socle titanesque, du puissant donjon de la Pointe de Tuet. Ses créneaux gigantesques étendent encore la dictature de leur ombre sur l' ensemble de ce secteur.

Après, une grimpée assez pénible nous entrons, en même temps que l' enva du soleil, dans la zone de la neige; mais en se servant des îlots d' herbe épars on peut tout juste parvenir aux chalets de Bossetan par terre ferme.

L' endroit est indiqué pour une trêve de quelques minutes. Arrêtés, nous apprécions mieux la calme plénitude des étendues enneigées, la hardiesse de l' arête ambitieuse qui dissèque en un coup décisif l' immense pavoi d' azur, la victoire juvénile du soleil sur les ombres désespérément agrippées aux saillies.

Aujourd'hui, l' événement d' un match international de football a retenu en ville tous les sportifs. La journée entière, nous jouirons donc, égoïstement, de posséder en exclusivité la liesse hivernale de l' alpe.

Nous continuons, avec les peaux ,de phoque aux skis, toujours au fond de la tranchée immuable du vallon. Ce canal aux cloisons tantôt évasées, tantôt se resserrant presque à toucher leur étau, est une fantaisie de sites d' une diversité étonnante malgré leur proximité. Parfois, ne dirait-on pas, en circulant au milieu de cette gorge, glisser dans les salles mystérieuses d' un palais aux conceptions aussi incompréhensibles que prodigieuses?

L' enchantement du paysage réside surtout dans la confrontation féérique des éclairages; bleu des contre-jours criblés par l' éclat de palets en neige d' or. La révélation de ces oppositions inouïes nous enthousiasme, nous stimule à accélérer l' allure afin de découvrir plus vite de nouvelles splendeurs.

Brisé net, l' emboîtage de ces défilés se termine sur une place spacieuse où l' intense luminosité de midi semble concentrée en un foyer d' argent étincelant. Jadis, un éboulement colossal a éparpillé ici des roches cyclopéennes, aujourd'hui recouvertes d' une volumineuse draperie de neige qui a épousé de ce cataclysme les formes étranges. Quelques blocs énormes ont résisté à l' enlisement; coiffés de chéchias de glace, ils ont une tournure bizarre de sphinx funambulesque ou de monstre bâtard. Nous trouvons, dans la façade d' un de ceux-ci, un retrait suffisant pour nous asseoir au sec et, utilisant cette aubaine appréciable, nous pouvons nous offrir une halte prolongée.

Lointain, modeste, apparaît l' avant, la Pointe de Tuet ( 2038 m .), des continus remparts dont nous avons longé la base. Ce matin il possédait le brillant prestige de vedette, maintenant c' est la Corne au Taureau ( 2625 m .), triomphants faisceaux de dalles, niellés de givre, qui le détient. L' altitude moyenne de cette chaîne, barrière intransigeante, la discrédite, mais le fard de l' hiver équivaut bien à un millier de mètres supplémentaires; ainsi nous admirons avec une joie satisfaite une authentique vision de hautes cimes.

Combien autres les méthodes de l' alpinisme estival! A 2 heures seulement nous commençons l' étape finale, le troisième tiers environ de l' ascension.

Nous tournons autour d' une sorte de vaste cratère au centre duquel gît, en été, la gouille verdâtre d' un petit lac, pour assaillir délibérément l' impor ressaut d' un étage. Cet élan nous porte sur un palier au sol tourmenté des débris d' une avalanche révolutionnaire. Celle ci, précipitée de la Golette de l' Oula, a d' un large et brunâtre ruban déchiré tout un flanc de la montagne. La gauche de cette terrasse est limitée d' un brusque et important talus qu' il nous faut obligatoirement descendre pour joindre la combe aboutissant au col.

Pures, verticales, rapides, les lignes blanches s' établissent, croisent, convergent...

Horizontal, le tracé méthodique de nos lacets vient, en s' édifiant, heurter cette harmonieuse uniformité.

Tout à coup, un air frais annonce le voisinage de la crête faîtière. En effet, nous sommes bientôt au Col de Bossetan ( 2291 m. ).

Quelle surprise décevante, en apercevante une crème désordonnée de nuages barbouiller complètement Alpes vaudoises et Dents du Midi, cependant que le temps est invariablement serein au-dessus de nous. Quelquefois un sommet crève cette écume, récif éphémère, instantanément submergé sous la coulée intarissable des hordes de brouillard.

Sans sacs ni skis, nous allons à la Tête des Verdets et, au delà, sur le toit plane surmonté du rocailleux fronton du signal de Bossetan ( 2407 m. ). Il s' agit d' un quart d' heure de parcours sur une raide arête, dont le versant français, nettoyé par le vent, exhibe des gazons fanés et détrempés, tandis que le côté suisse est magnifiquement surplombé par l' entablement d' écra corniches.

Cette brève escalade est certainement profitable car la vue, comparée à celle que l'on a du col, est considérablement plus dégagée; en outre sont visibles les nombreux moutonnements des préalpes du bassin du Léman et le massif parfait du Mont Blanc.

Revenir par le Col de la Golèse constitue un itinéraire intéressant, au caractère totalement différent; toutefois la vallée de Bossetan où l'on distingue, unique, l' épure de notre piste, nous a tellement ravis que nous préférons, plutôt à ce circuit, refaire cette même voie.

Dans la clarté opaline de la fin de l' après, les Dents Blanches de Champéry, vaguement rosées, esquissent leur grâce de sylphide sur le gris bleu atténué d' un ciel vespéral, créant un tableau idéal, très doux, quelque chose comme un pastel.

En contemplant l' indéfini des perspectives blanches, à cette heure imprégnées d' un isolement profond, nostalgique, on résiste à la contrainte du retour. Plus tard, nous méditerons ces instants... d' autres semblables...

étoiles, dans l' obscurité de nos souvenirs...

Pourtant, bientôt 5 heures.

Exprimer l' ivresse, le calcul, l' art, enfin toutes les multiples sensations d' une longue descente sur skis, est impossible. Pour réaliser intrinsèquement cette volupté il faut l' éprouver personnellement.

Pentes fuyantes où le soleil jette des reflets de chrome.

Vitesse... espaces...

Arrêts... poussière froide...

Parois rocheuses, qui sans cesse passent à nos côtés, particulièrement belles et dissemblables, vu la constitution géologique spéciale à cette région.

Trop tôt, à skis c' est la règle, nous arrivons à la croix des pâturages de Bossetan.

Partout, prenant leur sûre revanche, les ombres sournoises gagnent, absorbant toute vie.

Encore une ultime pause, une dernière gamme de stemms, le charme est brisé, nous devons nous résoudre à ôter les skis.

Deux heures après c' est Genève, la foule, troupeau, la circulation, machinale, et les feux des candélabres électriques, des enseignes multicolores, dansant sur le noir miroir des eaux de la rade.

Brutalement, l' inexorable existence citadine nous a repris. Si nos yeux, notre pensée, n' avaient conservé un éblouissement merveilleux et nos visages un hâle brûlant, nous douterions presque de la réalité des fascinantes solitudes de la vallée de Bossetan.

Mais, l' espoir obsédant de revivre de telles journées nous reste.

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