Cinq jeunes et un sept mille | Club Alpino Svizzero CAS

Cinq jeunes et un sept mille

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Jean-Paul Schuppisser, Sainte-Croix VD

Photos 18-24 « A l' équipe qui a bien voulu me consulter, j' ai conseillé le massif du Nun Kun, parce que les sommets y sont beaux, mais aussi parce que les conditions a"enneigement s y rapprochent de celles des Alpes par la faiblesse de la mousson. Ony est donc peu exposé à sous-estimer les avalanches qui sont le premier risque dans l' Himalaya.

Quant aux dimensions de l' équipe, si j' ai gravi des 6000 en solitaire, et le Nun avec cent porteurs,je reste persuadé qu' une expédition légère de trois à cinq amis est efficace et sûre aux alentours de 7000 mètres. Le Kun et ses voisins ne nécessitent pas un déploiement de matériel important, et ils seraient accessibles à un petit groupe de grimpeurs. Les beaux succès narrés dans ces pages semblent le prouver.»Pierre Vittoz Décembre 197^. Les conditions d' enneigement sont excellentes en altitude. Je parcours, en compagnie de P.A. Secrétan ( 23 ans ) un trajet de Haute-Route dans le Grand Paradis. Les discussions vont bon train: comment résisterons-nous à l' altitude? pouvons-nous vraiment nous passer de porteurs? quel est le nombre idéal d' alpinistes pour une expédition légère?

L' entraînement a déjà commencé: sept jours de peau de phoque avec des sacs bien chargés.

Février 1976. Enfin du renfort: Patrick Morier ( 21 ans ) renonce au tour de la Méditerranée à vélo pour se joindre à nous.

Patrick Diebold ( 22 ans ) désire commencer l' alpinisme... mais partir la même année pour l' Himalaya! Nous gravirons ensemble P Alphubel, son premier quatre mille!

Avril 1976. Un ami anglais, Nick Kagan ( 25 ans ), médecin, vient compléter le groupe. Le matériel alpin est complet, les entraînements sont réguliers: courses de glace et de rocher, quel que soit le temps, et avec camping de préférence.

Juillet 1976. Tout est prêt, mais la forme baisse. Les deux Patrick ont des examens en médecine, je suis moi-même avachi par une période de service militaire.

7 août. Enfin! Nous nous embarquons pour Srinagar, chargés de trois cents kilos de matériel et de nourriture, incorporés pour le vol et le trajet de bus Srinagar-Kargil à un groupe « Artou », ce qui nous permet de passer gratuitement l' excédent de fret.

1500 fr. de voyage, 500 fr. de nourriture, plus quelque 100 fr. de frais complémentaires sur place, voilà le coût de l' entreprise par personne. Le matériel de montagne, déjà en notre possession pour la plus grande partie, n' est pas compté dans ce total. Les médicaments ont été offerts par des maisons pharmaceutiques.

Le voyage se poursuit dans le Ladakh ( deux fois la superficie de la Suisse pour 100000 habitants ). C' est une région de grande importance militaire, limitrophe de la Chine et du Pakistan, faisant géographiquement partie du Tibet.

Réouvert aux étrangers en 1975, le Ladakh ou « Petit Tibet » est encore à l' abri de l' afflux touristique: il n' y a pas d' aéroport civil, et le trajet en bus de Srinagar à Kargil ( deux cents kilomètres sur les routes cahoteuses du Cachemire ) exige plus de treize heures dans des conditions d' inconfort garanti.

LE NUN KUN Le massif du Nun Kun est le plus élevé du Ladakh: le Nun est une énorme masse culminant à 7130 mètres. Le Kun, plus élancé, atteint 7085 mètres. L' un et l' autre n' ont été officiellement gravis qu' une seule fois avant la fermeture de la zone ( en 1953 ), par le Lausannois Pierre Vittoz et Claude Kogan ( longtemps record féminin d' alti ) pour le Nun. Les expéditions de l' époque engageaient porteurs et sherpas. Actuellement, les routes facilitent l' approche, et des équipes restreintes assurent elles-mêmes leur installation, en effectuant trois ou quatre fois les trajets de portage. Cette conception est presque devenue la règle, du moins dans cette partie de l' Himalaya.

D' ailleurs, le portage entre 3500 et 5000 mètres favorise l' acclimation à l' altitude!

PARTIS DANS LE BLEU!

Attaquer un sept mille à cinq, cela paraissait bien utopique, même aux yeux de protagonistes optimistes. Le ton était à la désinvolture, comme l' atteste cette première carte du g août envoyée de Srinagar:

« g. 8.76. Réussi la traversée Pinacle—Kun—Nun. Bilan: 12 orteils amputés, i type est resté dans une avalanche, c' est raisonnableOuais! j' anticipe, on n' est que leg août!

Bon, soyons sérieux, on part demain pour le Ladakh. Ici la mousson tire à sa fin, c' est vraiment bien parti, aucun problème jusqu' à présent. La cuisine est un emporte -gueule comme on a de la peine à s' imaginer! On réapprend à manger avec les doigts. Aujourd'hui le dessert a le goût de polenta froide, un plat qu' on se réjouit de déguster à jooo! » DE KARGIL AU PIED DU NUN KUN C' est entassés sur le pont d' un camion que nous quittons Kargil pour parcourir go kilomètres dans une vallée sinueuse où coule la rivière Suru. Chacun se cramponne à ses voisins pour ne pas basculer du véhicule. Quelques pannes nous permettent de nous dégourdir les jambes. Le fond de la vallée est irrigué par des bisses semblables à ceux du Valais. La récolte des abricots bat son plein, et les fruits sont immédiatement séchés en prévision des longs hivers. Le blé et l' orge ne sont pas encore mûrs.

Une arête se détache peu à peu dans le ciel: elle semble interminable. Un sommet apparaît, grandiose, puis un autre. Les indigènes les désignant du doigt disent: Nun Kun, Nun Kun. Je me sens bien incapable d' attaquer ces géants... Nous regardons alors les nombreux pics formant la base.

Brusquement, le camion s' arrête, la route étant coupée par de récents éboulements dus à des chutes de pluie. Nous déchargeons là nos bagages et partageons le repas des indigènes: des boulettes de farine dans de l' eau salée. Nous apprenons à faire du feu avec le crottin de poneys qui constitue le meilleur bois d' allumage dans ces régions. La bouse de dzo ( croisement entre la vache et le yack ) est aussi un excellent combustible. Pour le lendemain, nous trouvons quatre poneys accompagnés de deux conducteurs. Pierre-Alain et Patrick M. partent avec les bêtes chargées chacune de 70 kg de matériel, alors que nous empruntons un autre itinéraire jouissant d' un grandiose belvédère sur notre massif. Nous rejoignons ensuite la petite caravane de poneys et, deux jours plus tard, un obstacle inhabituel nous arrête: il s' agit de franchir la rivière Suru à 3820 mètres d' altitude, fleuve aussi large que le Rhône et au courant très violent. La veille, nous avions croisé cinq Italiens qui avaient rebroussé chemin devant la difficulté, non sans avoir fait des tentatives une semaine durant.

C' est en maillot de bain et bien encordé que j' affronte ce fleuve en compagnie de Pierre-Alain et de Patrick M. Plusieurs tentatives restent infructueuses; dès que l' eau dépasse la ceinture, le courant chasse les jambes, et c' est grâce à la corde que nous sommes ramenés à la rive. Quatre heures de l' après: on trouve enfin un passage. Malheureusement, il y a encore un affluent à traverser, on essaie jusqu' au soir, mais sans succès.

UNE HOSPITALITÉ PROVIDENTIELLE Par chance, deux bergers, les seuls du coin, nous aperçoivent. Ils nous offrent leur minuscule abri de pierre pour la nuit. Une couverture pour chacun et l' agneau que l'on s' arrache nous permettent de passer une charmante nuit avec une température légèrement supérieure à zéro degré! Nick et Patrick D. sont dans la tente, bien au chaud... Nos bons samaritains resteront dehors, sous la pluie, chantant autour du feu. Le repas, une spécialité du Ladakh, est maintenant bien apprécié.

Le lendemain matin, notre affluent demeure infranchissable. Nous retraversons le Suru avec l' aide des bergers et leur rendons l' hospitalité.

Finalement, Nick découvre un autre passage et nous installons un téléphérique pour les bagages. Deux jours pour traverser une rivière! Dès lors le Kun est sous nos pieds... ou presque!

D' autres bergers nous vendent pour to roupies ( 3 francs suisses ) un petit agneau, du beurre et du lait de brebis.

l' ascension commence Une semaine de portage ( sacs de 25 à 30 kg ) est nécessaire avant d' installer le camp de base.

C' est d' abord une longue plaine couverte d' edelweiss, habitée par des marmottes et des ours ( nous n' en voyons que les traces ), puis une interminable moraine, un glacier paisible que nous quittons à nouveau pour une autre moraine.

Le 22 août, le camp de base est installé à l' alti de 4800 mètres. Il ne sera en fait qu' un dépôt de matériel. Ce jour-là, tous nos bagages sont rassemblés. En voici un aperçu:

Matériel technique: crampons, piolets, marteaux-piolets, vis et broches à glace; 3 cordes de 40 mètres restant souples et résistantes par tous les temps; t corde de réserve de 120 mètres, un choix de pitons pour d' éventuels passages rocheux.

Matériel de bivouac: 2 tentes d' altitude, 1 tente confortable ( 4 places ), 3 réchauds à benzine ( le gaz devenant inutilisable à basse température ), 30 litres d' essence, vestes, pantalons et sacs de couchage en duvet. Plusieurs chandails, gants, cagoules.

Nourriture: le matin, nous mangeons des flocons de diverses céréales, des biscottes, du pain valaisan. Pendant la journée, environ toutes les deux heures, du sucre de raisin, des pâtes de fruits, du chocolat, des cacahuètes salées, du fromage et de la viande séchée. Le soir, c' est le gueuleton: du riz jusqu' à 5000 mètres, des cornettes jusqu' à 6000 mètres, au-dessus, du mais, du sarrasin, du millet et du couscous.

Nous avons en outre l' équivalent de too litres de jus d' orange en sachets, du the, du bouillon et divers potages.

Pas d' alcool, pas de cigarettes et aucune boîte de conserve.

Pharmacie: les médicaments les plus divers, offerts par des maisons pharmaceutiques, relèvent de la compétence de mes camarades: trois étudiants en médecine et un médecin.

Nous avons glissé aussi dans nos bagages deux ou trois livres, des jeux de cartes et Master Mind, une musique à bouche et une flûte douce qui nous seront utiles pour « le disque préféré de l' audi ».

Le camp de base est situé dans un endroit merveilleux. Un torrent coule à quelques pas et, devant nous le Z I déverse des avalanches de séracs du haut de ses 6400 mètres. Quelques chutes de neige rendent régulièrement aux sommets leur blancheur éclatante et les levers de soleil sont un régal pour les yeux.

C' est White Needle ( Aiguille Blanche ) 6600 m ) qui sera l' objet de notre première tentative. Pierre-Alain, Nick et moi-même sommes candidats pour former la cordée de pointe. La seconde cordée doit suivre un jour plus tard. Malheureusement, les deux Patrick ne désirant pas rester seuls, un tirage au sort me désigne pour leur tenir compagnie.

23 août: Pierre-Alain et Nick partent pour gravir White Needle. Ils sont lourdement charges et n' avancent que péniblement, car la neige est profonde. Nous les accompagnons jusqu' à un col, déposons du matériel et redescendons au camp de base en ayant coin de marquer le chemin de cairns sur la moraine, ou de fanions rouges dans la neige.

24 août: Nouveau transport de matériel au col, puis installation d' un camp, bien à l' abri du vent, à l' altitude de 5200 mètres, où nous passons une nuit. Le lendemain, nous suivons les traces de Pierre-Alain et de Nick qui tentent le sommet ce jour-là. Au pied de chacun de leur fanion est place un papier enroulé avec indication de l' azimut du dernier fanion, de l' azimut du prochain, ainsi qu' un petit schéma des lieux ( crevasses à contourner, inclinaison des pentes ). On y trouve aussi l' heure et un texte de ce genre:

« On enfonce jus qu' aux genoux, je pense contourner la grande crevasse par la droite ...ou alors remonter dans les rochers. Le brouillard nous empêche d' évaluer mieux l' iti. » L' itinéraire parcourt d' abord une grande combe de neige, zébrée de quelques belles crevasses, puis la pente s' incline davantage ( sans créer de problèmes cependant ), une dernière zone de crevasses à éviter, et nous atteignons le pied d' une arête à environ 6000 mètres. En chemin, nous croisons Nick et Pierre-Alain qui viennent d' échouer leur ascension: Nick ne supporte pas l' altitude et Pierre-Alain ne peut faire la trace jusqu' au sommet. Et c' est avec une énergie nouvelle que nous retrouvons leur camp II: une petite tente à deux places pour trois! Le soir, Patrick M. s' acharne à l' allumage du réchaud, prépare du millet au curry, beaucoup de the et de bouillon.

La nuit, les maux de tête apparaissent, les somnifères se révèlent indispensables. Dehors, l' air est glacial, mais les vêtements en duvet isolent bien du froid. L' étroitesse de la tente oblige à laisser les souliers à l' extérieur: charmant lever en perspective!

26 août: Vers 2 heures, la température se réchauffe, il neige. A 6 heures, la neige tombe toujours, les traces sont recouvertes, mais qu' importe, nous partons. Quelques biscottes, un peu de the, les souliers à chausser et l' arête est à nous. C' est d' abord un envol vers le sommet: la pente devient plus raide, sans pourtant être difficile. De tous côtés, le brouillard. Après trois heures d' ascen, la pente casse: serions-nous déjà au sommet? Nous essayons de poursuivre la montée à chaque point cardinal, mais partout c' est la descente!

Nous avalons un casse-croûte et... le ciel se découvre laissant voir le vrai sommet, à deux heures de marche, dominant notre misérable bosse! Encore un faux plat à traverser et une face à gravir!

La trace est pénible dans cette pente raide où la neige atteint les genoux. Je décide de monter à l' aplomb de quelques blocs de glace qui empêchent une coulée d' avalanche. Une rimaye à franchir, où Patrick D. me fait la courte échelle. Au-delà, la neige est dure, quel bonheur! Un petit vent la chasse constamment. Le Nun est là, tout près, mais, pour y accéder, il faut franchir White Needle, redescendreunpeu pour atteindre un col et longer une arête d' aspect difficile. Je me surprends en train de dire à mes compagnons: « Avec un peu de chance, nous l' atteignons aujourd'hui! » Quelle utopie! Patrick D., épuisé, s' arrête de temps en temps, sans m' avertir, et la corde me tire en arrière. Seule une grande volonté lui permet d' atteindre le sommet. En février, il faisait son premier quatre mille, et maintenant il est à 6600 mètres! White Needle a déjà été gravi en 1934. A l' époque, les alpinistes taillaient des marches à l' aide du piolet. Actuellement, les crampons avec les pointes en avant facilitent l' ascension. Nous sommes maintenant réunis au sommet. A côté de nous, le Nun et son arête, un pont suspendu dans l' abîme, et, devant, le Kun et sa face rocheuse. Nous évoquons toute la préparation à cette ascension, la paperasse à remplir, l' approche toujours plus lente, plus pénible, mais plus belle.

Le brouillard et la neige nous assaillent à nouveau. J' aimerais revoir le Nun une fois de plus, mais vingt minutes d' attente ne suffisent pas, et il faut bientôt redescendre. Nos traces de montée sont déjà recouvertes. Sur le plateau, nous ne savons plus où nous diriger. La peur de pénétrer dans une zone avalancheuse nous oblige à attendre. Une heure plus tard, la visibilité n' est pas meilleure. Il faut continuer et rechercher des traces. Je fais confiance au flair de Patrick M. pour la direction à suivre. Nous traversons la pente sur la gauche et, quatre-vingts mètres plus loin, découvrons un trou de piolet à peine visible, puis d' autres indices nous conduisent à l' arête. Le ciel se découvre enfin et nous réconcilie avec White Needle! Le soir, le réchaud refuse de fonctionner; je sucerai de la neige toute la nuit pour apaiser une soif terrible. Au petit matin, nous rejoignons le « camp du col » que Pierre-A. et Nick ont réapprovisionné après une journée de repos au camp de base. L' objectif suivant est adopté: gravir le Kun, le Pinacle, puis redescendre au camp de base et, si la forme est bonne, attaquer la fameuse arête du Nun. Les difficultés sont repérées, nous savons quel matériel il convient d' em. Je partirai le lendemain avec Pierre-A. pour transformer le camp II de White Needle en un camp II pour le Kun. Les autres se reposent une journée au camp de base avant de nous rejoindre.

28 août: A l' aube, nous quittons la tente du col. La neige dure facilite la progression. Plus bas, le brouillard bouillonne sans pourtant nous atteindre. Nous parvenons au camp de White Needle en un temps étonnamment court, et le matériel est déplacé dans le camp II du Kun. Au-dessus, une pente neigeuse ( 500 au plus ) nous permet de nous hisser sur le Snow Plateau, vaste étendue glaciaire située à 6300 mètres. A droite, la pente devient mixte ( neige et rocher ) et plus abrupte pour se terminer par une face rocheuse, dominée par un mur de glace. Ce terrain constitue une retraite au cas où la face de neige deviendrait avalancheuse.

29 août: Transport du camp II sur le Snow Plateau: deux voyages sont nécessaires. Sur la pente, le soleil est accablant, la neige lourde et profonde. Nous nous relayons en tête tous les quarante mètres, et chaque fois nous aménageons une petite plate-forme pour déposer nos fardeaux. Cinq heures d' ascension. Entre-temps, nos trois camarades, qui suivent avec un jour de retard, atteignent le pied de la face. Patrick M. se joint à nous pour le second trajet. La neige à nouveau durcie permet une ascension beaucoup plus rapide: une heure et quart seulement.

30 août: Journée fastidieuse comprenant la traversée du Snow Plateau. Dans la matinée, le temps change: neige et brouillard. Paysage très rébarbatif: tout est uniformément blanc, tout est plat. Quand vient mon tour, je n' ai pas envie de faire la trace, et je progresse difficilement, aveuglé par tant de blancheur. J' accepte bien volontiers d' être relayé. Vers 16 heures, le soleil darde de nouveau sur nous ses rayons brûlants avant de disparaître à l' horizon. Vingt minutes plus tard, il fait nuit, et c' est bien emmitouflés que nous dressons à la hâte notre petite tente. L' emplacement est parfait pour attaquer l' arête du Kun. Nous sommes à 6400 mètres et le Kun culmine à 7085 mètres. Pierre-A. se souvient trop bien des chaussures gelées, si difficiles à enfiler, et décide de dormir souliers aux pieds. A chacun ses astuces!

31 août: C' est au tour de Patrick M. de tartiner quelques biscottes au Cénovis. Le the chaud prépare la veille est recouvert d' une fine pellicule de glace: il aurait fallu mettre le thermos dans un sac de couchage!

Ah! si j' avais dormi avec les souliers aux pieds! Il me faut une heure pour les enfiler! Un manque d' habileté, effet bien connu de l' altitude, m' em de nouer les lacets. A 8 h 30, c' est le départ! Pierre-A. en tête, avec un pique-nique pour la journée, un réchaud et quelques vêtements supplémentaires pour un bivouac éventuel. Mais voilà que Pierre-A. zigzague, se sent faible et me laisse prendre sa place. Une rimaye d' aspect difficile est finalement franchie par une rampe de neige, et une pente, courte et raide ( 500 environ ), conduit sur le fil d' une arête vertigineuse.

Après l' arête, un dôme neigeux à gravir: nous serons au sommet dans une demi-heure. Pierre-A. veut se décorder, mais il n' en est pas question. Nous entendons le « rouf » inquiétant d' une plaque à vent qui glisse sur la pente. Deux heures plus tard, le Kun, notre premier 7000, est vaincu. Il est 14 h 30. Pas un souffle, un isolement formidable, c' est la plus belle journée depuis le début de l' ascension. 3500 mètres plus bas, on devine la piste empruntée par notre petite caravane de poneys. Le massifpas encore relevé sur carte gagne en complexité. Je découvre un cairn laissé par les premiers grimpeurs et un fanion de l' expé japonaise de cette année. Notre expédition est la huitième entreprise au Nun Kun en 1976 et la seconde à réussir. Nous avons dû persévérer malgré le mauvais temps et être nos propres sherpas.

En face, le Nun mérite bien son nom tibétain « saule de cristal ». J' examine les rochers un peu en contrebas, pendant que mes camarades s' effor d' obtenir un décilitre d' eau avec le réchaud à essence. Nous déposons dans le cairn un bout de carton avec les noms: « Patrick M., Pierre-Alain, Jean-Paul » et une date « 31 août 1976 ».

Descente sans problèmes. Au camp, Nick s' évertue à nous faire manger du mais au curry, alors que nous avons tant à raconter.

Descente pénible: Nous décidons de rejoindre le camp de base et de nous reposer un jour avant de gravir le Pinacle ( 6930 m ). Foulé en 1906 déjà par M. et Mme Bullock-Workman, le Pinacle ( d' abord 7102 m, puis déclassé ), fut longtemps le record féminin d' altitude, jusqu' au jour où Claude Kogan et Pierre Vittoz atteignirent le Nun.

2 septembre: Plus question de songer au Pinacle! Il a neigé toute la nuit et les vivres sont limités: il faut rejoindre le camp de base. Quelques fanions restent visibles, d' autres sont déjà enfouis sous la neige. Après avoir traverse le plateau, nous retrouvons miraculeusement la tente à quatre places.

Le 3 septembre, la face est descendue sans danger, grâce à un terrain mixte et à l' aide de quelques broches à glace. Nous avons quelques difficultés d' orientation, puis Nick tombe dans une petite crevasse! Nous atteignons néanmoins le camp du col, où nous retrouvons notre tente complètement ensevelie. Le 4 septembre, il neige toujours et nous enfonçons parfois jusqu' à la taille. Les crevasses sont recouvertes de ponts fragiles. Quelquefois mon pied disparaît dans le vide et puis, brusquement, c' est la grande descente: huit mètres de chute dans une crevasse en V, dont le fond est heureusement bouché par le propre pont de neige qui s' est écroulé sous mes pas. Mon compagnon, encordé à quarante mètres, est projeté par la violence du choc: la corde n' était guère tendue et l' élasticité aidant, il en est résulté cette chute de huit mètres! Je sors ruisselant de la cre- vasse et à la tombée de la nuit. Nous campons à côté du gouffre, et ce n' est que le lendemain, 5 sep- tembre, que nous retrouvons le camp de base.

Deux jours plus tard, le temps est toujours mau- vais: il pleut et il neige; nos réserves de nourriture diminuent, et c' est avec regret que nous renonçons au Nun. Chaque sommet déverse des avalanches, notre troisième appareil photographique se grippe, tous les vêtements et les sacs de couchage sont trempés. Aussi partons-nous lourdement charges vers le soleil légendaire du Haut Ladakh...

( gekürzte Fassung )

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