Coup de foudre à la cabane de la Charpoua

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Par Willy Preiswerk

31 juillet 1951 ( Bale ) Le refuge Charlet est une vieille et très primitive petite cabane en bois bruni et rongé par les intempéries, avec un toit de tôle ondulée revêtant un bâti de bois. Il se dresse sur un rognon rocheux séparant les deux bras du Glacier de la Charpoua qui, du palier supérieur où l' inclinaison est relativement modérée, descendent en pente rapide vers la Mer de Glace. Il sert exclusivement de point de départ pour des courses longues et difficiles comme les Drus, l' Aiguille Verte, l' Aiguille Sans Nom, etc., et aujourd'hui encore, après 40 ans d' existence, c' est un des rares refuges qui ne soit pas devenu trop petit. Bien que le site soit d' une beauté et d' une grandeur uniques, le flot des montagnards n' y monte pas, car il manque totalement du confort que la plupart des touristes exigent aujourd'hui dans les refuges. C' est pourquoi on s' y trouve souvent seul, ou sinon en compagnie de quelques rares grimpeurs avec qui on se sent à l' unisson. C' est là que s' est passé le « drame » que je veux brièvement raconter.

C' est le soir du 31 juillet 1951. La journée a été belle, mais dans l' après l' atmosphère brumeuse et des nuages-cumulus aux formes caractéristiques ont annoncé l' orage. Nous venons de rentrer d' une reconnaissance au Cardinal et nous paressons dans et autour de la cabane, car demain nous voulons faire la traversée des Drus. Libres de tout souci nous admirons le spectacle grandiose des lourdes nuées d' orage qui, déferlant par-dessus le Col du Géant, montent à l' assaut de la combe de la Charpoua. Nous nous sentons bien à l' abri dans notre petit refuge; rien de fâcheux ne peut nous arriver. Nous le pensons du moins.

Là-haut sur les pentes du glacier nous observons une caravane de trois clubistes de Bienne qui, sous la menace de l' orage imminent, se hâtent vers la cabane. Ce sont les trois mêmes montagnards qui, l' année précédente, se sont fait connaître par leur audacieuse ascension de la paroi nord de l' Eiger. Ils reviennent d' une reconnaissance à la voie Prova du Grand Dru et atteignent le refuge sains et saufs. Finalement entre encore notre camarade Huldi avec une « brante » pleine d' eau. Il est content d' arriver, car dehors l' atmosphère est chargée d' électricité, et ses cheveux se dressaient sur sa tête.

Brusquement l' orage éclate; maintenant un épais brouillard nous environne, de grosses gouttes de pluie commencent à tomber. Bientôt elles tournent en grésil et soudain, bien qu' il ne soit que 18 h. 30 et qu' à ce mo- ment le soleil ne soit pas encore couché, il fait très sombre, une obscurité sinistre et insolite. Le grésil se change en grêlons gros comme des noisettes. Il y a dans l' air comme une tension angoissante. Debout, en chaussettes sur le plancher de bois, j' observe anxieusement les grêlons qui martèlent furieusement les vitres. Non loin de moi mon camarade Henri Stöcklin et Seiler de Bienne essayent de sortir une gourde militaire de son gobelet de métal, tandis que Heuberger suit leurs efforts avec attention.

Tout à coup une effroyable explosion déchire le silence. Les yeux sont éblouis par une vive lumière et la cabane est secouée par la pression d' air d' une détonation assourdissante. Au même instant je reçois dans les jambes un coup si violent que j' ai l' impression qu' elles sont fracassées. C' est ce que doit ressentir celui qui a les jambes arrachées par l' explosion d' une mine. Après le choc, il règne pendant quelques secondes un silence angoissant; l' éblouissement passé, j' ai encore le temps de voir Seiler, qui se tenait debout en face de moi, tomber en arrière sur le plancher, sans proférer un son. En même temps je perçois l' odeur pénétrante et écœurante de la laine et de la chair brûlées. Peu à peu je me rends compte de ce qui est arrivé. Ma première impression est que mes deux jambes sont loin; je ne peux plus bouger. Avant de m' effondrer sur les couchettes je puis encore, rassemblant mes dernières forces, dire à mes camarades de me masser les jambes pour tâcher d' en sauver quelque chose. Elles sont toutes deux glacées, dures comme pierre, et totalement insensibles. On arrache ma culotte et deux hommes, chacun à une jambe, commencent à me masser vigoureusement les cuisses. Et en effet, voici que la circulation se rétablit lentement, et que la sensation revient, associée toutefois avec des douleurs à rendre fou, comme après l' engelure d' un membre. Mais qu' importe; l' essentiel est que la vie y revient. Seules restent partiellement insensibles les extrémités des pieds, qui ont subi de graves brûlures. La décharge a formé là, évidemment, un arc électrique.

Cependant je puis regarder autour de moi ce qui est advenu à mes compagnons. Mon ami Henri est étendu à côté de moi. Il a été plus fortement touché, car il tenait dans les mains le gobelet d' aluminium de Seiler. Non seulement ses jambes sont dans le même état que les miennes, mais encore ses bras qu' il faut masser également. Le reste du corps est heureusement indemne. Il a été frappé en position courbée, et le fluide a passé directement de l' avant dans le genou et par la jambe dans le plancher. Comme il avait des semelles Vibram à ses souliers, il s' est produit un arc électrique à chacun de ses talons; il a là de profondes brûlures.

Enfin notre camarade Seiler de Bienne. Il était en caleçon de bain, et la foudre doit lui avoir traversé tout le corps; il gît sans connaissance sur le plancher. Ses amis pratiquent immédiatement sur lui la respiration artificielle et, au bout d' un certain temps, réussissent à lui faire reprendre connaissance. Il se met à pousser des hurlements affreux, car chez lui aussi le retour du sang dans les muscles paralysés provoque des douleurs folles. Mais pour ses camarades, les cris du revenant à la vie sont comme une douce musique; avec une détermination de fer, ils n' en continuent pas moins énergiquement leurs mouvements de gymnastique respiratoire.

Au milieu de ce champ de bataille survient un guide de Chamonix avec son touriste. Surpris en route par Forage, ils sont heureux d' avoir atteint le refuge. Après s' être rendu compte de ce qui en est, le guide descend le même soir dans la vallée pour chercher de l' aide, car il doute que nous puissions descendre le lendemain par nos propres forces. Dehors, l' orage s' est complètement dissipé; c' est maintenant le beau ciel amical d' un soir d' été qui sourit au-dessus des sommets.

Après une bonne nuit qui a apporté aux trois blessés le repos nécessaire pour se remettre des effets du choc subi, nous entreprenons de bonne heure la descente, avec l' aide efficace de tous les hôtes du refuge. Au pied du bastion rocheux sur lequel il est perché nous rencontrons déjà la colonne de secours montée de Chamonix. Après pansement, effectué dans toutes les règles de l' art, des pieds et des mains endommagés, la longue et épineuse descente se poursuit. La première partie, très raide, se fait à pied; moi par ma part me balançant sur mes talons pour épargner mes orteils brûlés; quant à Henri, il avance sur la pointe des pieds, par pitié pour ses talons. Une fois sur le plat du glacier, les hommes de la colonne de secours nous chargent tout simplement sur leurs épaules, malgré nos protestations, et nous transportent ainsi jusqu' à la gare du Montenvers. A Chamonix, une camionnette de l' Ecole Nationale de Haute Montagne nous amène à l' hôpital où nous recevons les premiers soins médicaux.

Je ne veux pas achever cette relation sans décerner à nos sauveteurs et aux nombreux aides bénévoles une couronne toute spéciale de louanges. La plupart d' entre eux ont renoncé à quelque course et se sont offerts spontanément pour cette action de secours avec un magnifique désintéressement. A tous je tiens à exprimer ici nos remerciements et notre profonde reconnaissance, et à féliciter la corporation des guides de Chamonix de la façon modèle et magistrale avec laquelle fonctionne leur service de sauvetage.

Aujourd'hui tous les blessés sont rétablis, et l'on peut dire que nous nous en tirons à bon compte. De toutes façons, il vaut la peine de tirer les leçons de l' événement, et de noter comment il faut se comporter dans une cabane durant un orage. Un fait certain, c' est que seuls furent frappés ceux qui, assis ou debout dans la pièce, étaient en contact avec le sol. Ceux qui étaient étendus sur les couchettes, peut-être enveloppés dans une couverture, n' ont pas été touchés. On sait depuis longtemps que les objets de métal attirent la foudre, ce qui est pleinement confirmé dans le cas présent. Non seulement la gourde de métal a provoqué des brûlures aux mains de ceux qui la tenaient, mais même les montres-bracelet brûlèrent la peau du poignet. Il s' agira donc de se débarrasser de tout objet en métal et d' éviter autant que possible la proximité des ferrements et des ancrages, des fenêtres, du fourneau et des tuyaux à fumée, et en général le plancher lui-même.

Traduit par L. S.

Feedback