Dans la face nord de l'Aiguille de l'Amone

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Avec 2 illustrations ( 123, 124, „...

vPar Jean Bianchi

La porte du refuge s' est ouverte sur le silencieux mystère d' une nuit sans lune, et nous sommes sortis, aspirant dès le seuil une bouffée d' air glacé. De bien loin, tout au fond du gouffre créé par l' obscurité sous nos pas, la rumeur du torrent nous parvient, grave et profonde.

Sur le glacier, nous retrouvons le silence et le cheminement incertain qui doit nous mener au pied d' une muraille dont le faîte se hisse très haut dans le ciel étoile. De temps en temps, la lueur dansante de la lanterne révèle une crevasse que l'on contourne avec circonspection, ou l' ombre menaçante d' un sérac. Les crampons griffant la glace font un crissement têtu de rongeur émiettant le bloc de silence qui nous entoure.

Le petit-jour blême nous trouve remontant une baie glaciaire qui s' in dans un gigantesque amphithéâtre de gradins rocheux et neigeux. Dans ces retraites cachées du Glacier de la Neuva tout, même l' air qu' on y respire, est d' une indicible sauvagerie; mais nous nous sentons heureux d' être du nombre des rares cordées — on peut les compter sur les doigts d' une main — qui s' aventurent dans ces lieux au cours d' une saison.

Arrivés au pied de la montagne, nous avons fait halte et, tout en grignotant quelques aliments, assis sur nos sacs à portée de main de cette paroi tant désirée et redoutée en même temps, nous regardions la pente, à peine éclairée par la lumière blafarde. Nous avons refait les gestes précédant les grandes ascensions; gestes simples, prosaïques, mais auxquels la grandeur des lieux et le sérieux du moment prêtent quelque chose de solennel. Nos doigts transis de froid ont de la peine à dénouer la corde pour augmenter la longueur d' attache. Puis nous avons abordé le raide talus conduisant à la rimaye.

Au moment où nous atteignions la crevasse, le soleil a jailli par-dessus les crêtes et les sommets se sont enflammés. Rapidement, l' incendie s' est propagé à tout le cirque d' alentour dans un embrasement général. Nos visages mêmes ont rosi et le rempart crénelé qui nous dominait était comme une frise purpurine se détachant sur un ciel presque noir.

Pour traverser la rimaye, nous ne voyons qu' un seul passage, là où les avalanches ont comblé le fossé béant, et sur deux bonnes longueurs de corde nous devons progresser dans la rigole polie, dévaloir de tout ce qui tombe d' en haut. Taille rapide dans la croûte glacée; minutes angoissantes; tension extrême vers un seul but: s' échapper au plus tôt de ce traquenard. Au premier endroit favorable, nous sortons du couloir et attaquons la pente, la belle pente blanche de nos désirs.

Cinquante mètres plus haut un sérac solitaire fait saillie au milieu de la face. Il soutient une nervure de neige qui semble promettre une progression sûre et rapide. Sous le sérac, un petit replat nous permet de reprendre notre souffle, puis, tournant l' obstacle par la droite, nous nous hissons sur un muret vertical pour chevaucher la fine crête de neige. Passage superbe, qui rompt la monotonie de la montée des longues pentes neigeuses.

Nous grimpons maintenant tout droit en pleine paroi, ouvrant la marche à tour de rôle. Ma femme et moi sommes tous deux bien entraînés et nous sentons dans la forme des grands jours. Cela se mesure à notre avance rapide, aisée, en sorte que nous arrivons assez vite à la seconde rimaye. Le premier pont essayé s' affaisse avec un craquement de mauvais augure, aussi cherchons-nous plus à gauche en longeant le bord de la crevasse et passons sans difficulté. Jusque là, la pente était d' inclinaison moyenne; elle se redresse fortement et nous nous trouvons maintenant agrippés à une muraille aussi raide que peuvent la souhaiter deux enragés glaciéristes. Elle est sillonnée de cannelures le long desquelles il faut s' élever en biaisant vers la droite en direction de la crête neigeuse qui divise la face en deux parties. Nous avons l' impression d' être deux mouches grimpant aux rideaux de la fenêtre.

Au-dessus vient une zone très dangereuse. Moins inclinée que celle que nous venons de franchir, elle est recouverte d' une couche de neige fondante, traîtresse, dans laquelle nous enfonçons parfois jusqu' aux genoux. Et ces maudites rigoles à avalanches n' en finissent pas, énervante succession de canaux gelés entre de petits murs à pic. A peine avons-nous échappé à l' une qu' il faut descendre dans la suivante, sous la menace des cataractes mortelles. Mais l' heure n' est pas encore aux déchaînements meurtriers, et nous passons sans accident, laissant derrière nous un profond sillon en écharpe.

Au delà nous attendait la récompense: une belle paroi blanche, resplendissante sous le soleil, au flanc de laquelle nous égrenons le chapelet ininterrompu des traces victorieuses. Sans plus de souci du vide qui se creuse plus profond sous nos pas, nous goûtons le plaisir de s' élever sans à-coups sur une neige parfaite, dans un paysage d' une grandeur et d' une beauté indescriptibles, séracs bleutés posés comme des joyaux sur i' hermine des pentes, fières aiguilles de granit dressées comme autant de flèches de cathédrales, courbes gracieuses des corniches ourlant de festons la fine dentelle des arêtes. Tout cela rutilant, scintillant, sous la lumière dorée d' un soleil généreux.

Un lacet à droite, un lacet à gauche; nous avons allongé l' échelle fragile des marches; puis, tout d' un coup, il n' y eut plus rien devant nous; plus rien qu' un vide prodigieux. Au delà, des montagnes blanches, des montagnes noires, d' autres montagnes encore bleutées dans le lointain. Et là, tout près, portée vers le ciel par la courbe élégante d' une corniche, la cime.

Nous y sommes montés lentement, le cœur bondissant de joie, le regard s' emparant avidement d' un spectacle inoubliable. Deux heures durant nous y sommes restés pour le mieux graver dans notre mémoire. Puis nous sommes partis, à regret, laissant la montagne au front penché sur d' insaisissables rêves.

De l' abri sous-roche

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