Dans les Vallées vaudoises du Piémont

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Par M. Roesgen. II. Le Viso.

Le Viso ou Monviso, le Vesulus Pinifer des anciens, ne se trouve pas sur l' arête de partage des eaux entre les bassins du Rhône et du Pô, qui passe par le Barsaglias, le Granië et la Pointe Gastaldi. De cette dernière se détache en effet, vers le SE, un chaînon qui se relève brusquement et forme le Viso. Celui-ci a la forme d' une pyramide quadrangulaire, dont le sommet est formé par une arête de neige d' une soixantaine de mètres de longueur, orientée de l' E à l' W.

L' arête NW, qui rattache le Viso à la chaîne principale, tombe sur le Colle delle Cadreghe, puis se relève au Visoulot ( Visolotto ), à la Punta Roma et à la Punta Gastaldi.

L' arête NE, très dentelée, tombe presque à pic sur le Passo di Viso ( 2653 m .) qui sépare le Viso du Viso Mout ( Viso Mozzo, 3018 m .), énorme dalle escarpée bordée à l' E par des parois impressionnantes.

L' arête SW, très escarpée elle aussi, porte un sommet secondaire, le Viso Vallanta ( 3672 m. ).

Quant à l' arête SE, d' abord très escarpée sous le sommet, elle s' adoucit et supporte deux énormes gendarmes: la Punta Sella et la Punta Tuckett, puis est interrompue par une profonde entaille, le Colle delle Sagnëtte; au delà elle se relève et va mourir plus loin.

Les quatre faces du Viso sont également bien différentes les unes des autres; la face N est un effroyable escarpement de roches surplombantes; la face NE, presque aussi raide, supporte un glacier suspendu ( dans le sens littéral du mot ), le Glacier Coolidge, dont les séracs bleus se penchent sur l' abîme et dégringolent de temps en temps dans les pierriers. La face E est une paroi presque lisse dont l' inclinaison moyenne doit être voisine de 60°; elle est balafrée d' un long feuillet très incliné, formant un couloir enneigé qui permet l' ascension. La face S est la moins belle; assez raide sous le sommet, où elle est striée de nombreux couloirs où crépite la mitraille, elle s' abaisse jusqu' à former un plateau enneigé coupé par une falaise presque à pic; c' est la voie d' accès habituelle.

Le Viso fut longtemps réputé inaccessible; c' est en 1861 seulement que les Anglais Mathews et Jacomb, avec le guide Croz de Chamonix, atteignirent le sommet par la face S. La face NW fut vaincue en 1879 par S. de Quatrefages et P. Guillemin. Trois ans plus tard, le célèbre Coolidge atteignait le sommet par la face NE et le glacier auquel son nom est resté attaché. Enfin, la face E fut forcée en 1887 par Guido Rey.

Actuellement, le Viso est gravi presque journellement par la face S; il est vrai que son accès est grandement facilité par la construction du nouveau refuge Quintino Sella, à 2640 m ., qui met le touriste à pied d' œuvre.

Par une claire matinée d' août, nous quittons la Tour-Pellis, avec armes et bagages, par le train électrique qui nous conduit à Barge. Ce bourg est Carte schématique de la région du Viso.

en quelque sorte le « Viège » d' une vallée dont le « Zermatt » s' appelle Crissolo et le « Cervin » Viso.

De Barge donc un autocar nous conduit, en l3/4 heure environ, par la pittoresque vallée supérieure du Pô à Crissolo ou Crussol ( 1350 m. ).

Nous débarquons de l' autocar à l' entrée du village qui aligne sur la rive gauche du Pô ses vieilles petites maisons basses à galeries. Une foule de villegianti en impeccables costumes blancs circule dans les rues poussiéreuses. Nos vêtements sombres et quelque peu râpés soulèvent naturellement la curiosité des badauds. Mais voici que derrière nous quelqu'un appelle à voix contenue: « Alpinisti, alpinisti! » Peu désireux d' entamer la conversation et beaucoup plus préoccupés de compléter notre provision de pain, nous continuons notre chemin, en feignant de ne rien entendre. Mais la voix se rap- proche et, au moment où nous nous arrêtons pour nous repérer, surgit un gros vieux bonhomme aux vêtements de montagnard, au visage tanné, aux cheveux grisonnants. « Vous montez au Viso », nous demande-t-il en un français fort correct« Hum, oui, peut-être », répondons-nous, toujours moins désireux de nous compromettre. « Je suis le guide Quintino Perotti », continue le bonhomme. Et nous nous rappelons alors que Henri G. nous a précisément recommandé ce guide. Fort aimablement et sans aucune insistance déplaisante, il nous fait ses offres de service; puis, comme nous lui disons que nous allons monter immédiatement au refuge, il nous prie de nous adresser à son fils qui se trouve déjà à Quintino Sella; lui attend encore une caravane qui doit monter dans la journée; il nous demande ensuite si nous consentirions à nous charger du courrier pour le refuge; nous acceptons volontiers, à condition bien entendu que ce courrier ne soit pas trop lourd. Sur ce, Perotti court à la poste et en revient avec... une seule et unique carte postale qui, certes, ne nous chargera pas trop; nous craignons plutôt de l' ou dans une poche de vareuse. Puis Perotti me confie qu' il en est à sa 406e ascension du Viso et qu' il n' est plus tant désireux de remonter là-haut.

Enfin il m' indique le chemin en précisant qu' il nous suffira de suivre la ligne téléphonique qui monte Croquis de M. R. Le groupe du Viso, vu de l' est.

Le refuge Quintino Sella se trouve au-dessous de la croix, au pied du couloir.

au refuge.

Sur ce nous prenons congé du vieux guide en le remerciant de son amabilité, et nous commençons à gravir les zigzags du sentier muletier qui s' élève sur le flanc droit de la vallée; nous contemplons en montant le joli spectacle de Crissolo allongé au bord du torrent.

Au bout de 3/4 d' heure, la pente diminue et nous atteignons un grand plateau herbeux qui s' abaisse du pied des contreforts du Viso Mout jusqu' à la gorge du Pô; ce plateau se creuse de sillons presque parallèles où coulent des torrents; des troupeaux de vaches paissent çà et là l' herbe haute et parfumée.

Nous remontons en biais ce pâturage, en suivant, comme l' a dit Quintino Perotti, la ligne téléphonique. « Ligne », c' est beaucoup dire, car les fils ont disparu et il ne reste plus que les poteaux et les isolateurs. Serait-ce une ligne de téléphonie sans fil? En tout cas, ce sans-fil d' Ariane nous est fort précieux, car nous n' apercevons encore ni le refuge ni le Viso et le chemin se perd ou se bifurque à chaque instant. Mais voici que la muletière se précise et s' enfile résolument dans un vallon plus large égayé par un gros torrent qui tombe en cascatelles. Au fond nous apercevons soudain la hautaine pyramide du Viso et, accroché, semble-t-il, en pleine paroi, le toit clair du refuge. Mais ce dernier semble encore si haut et si loin que nous décidons séance tenante de dîner; il y a d' ailleurs deux heures que nous marchons.

A 14 h., nous reprenons notre chemin; nous franchissons un seuil de rochers qui barre le vallon et nous atteignons le fond de celui-ci; à gauche, à droite, en avant, s' élèvent de hautes parois en apparence inaccessibles. Le refuge n' est plus visible.

Le fond de la combe est occupé par deux petits lacs qui découpent leur nappe aux capricieux contours parmi l' herbe verte émaillée de fleurettes aux coloris avivés par l' altitude. Ce sont les Lacs de Prafiori, sur les bords desquels paissent de nombreux moutons couleur de roche. Ces lacs s' écoulent sous la pente d' éboulis tombés de la paroi de gauche et c' est un spectacle curieux de voir l' eau s' engouffrer dans les interstices des rochers où on l' entend bouillonner.

Le ciel jusqu' alors sans nuage s' est orné depuis quelques instants d' un petit cumulus qui stationne obstinément au-dessus du Viso; serait-ce un mauvais présage?

Maintenant, nous sommes au pied de la paroi qui ferme le vallon et qui porte le nom de Balze di Cesare; elle nous paraît absolument infranchissable et nous nous demandons comment nous sortirons de la combe. Mais, de près, la paroi se révèle riche en replats et en vires sur lesquels grimpe la muletière; c' est un peu la Gemmi. Nous grimpons donc et notre progression se mesure à l' enfoncement lent mais certain des Lacs de Prafiori, toujours plus bleus dans leur écrin de velours.

Soudain, à notre droite, derrière les éboulis, apparaît un nouveau lac, aussi limpide et bleu que ceux d' en bas; il est accroché comme un immense bénitier aux flancs de la gigantesque paroi qui, du Viso Mout, tombe sur la combe de Prafiori; c' est le Lac Costagrande.

Encore quelques pas et voici qu' apparaît l' avenante silhouette du refuge qu' écrase la masse formidable du Viso subitement surgie devant nous.

Il est un peu plus de 16 heures; nous avons donc mis à peine plus de quatre heures, dîner déduit, et nous sommes à 2600 m.

Avant d' entrer, examinons un peu le refuge; c' est une petite construction de pierre recouverte d' un toit d' éternite; elle comporte un rez-de-chaussée, deux étages et des soupentes. Une plaque commémorative rappelle le nom de Quintino Sella, à qui est dédié le refuge construit en 1904/1905 et agrandi récemment.

Nous entrons dans une petite chambre aux parois de boiserie qui renferme des tables recouvertes de nappes, signe que l' hôtel a des pensionnaires. Mais voici une vieille dame, noire de vêtements, de mains et de visage, qui, dans un provençal accusé, nous demande ce que nous désirons. « Du thé, et aussi vite que vous pourrez! » répondons-nous, car nous sommes plutôt altérés, en remettant à l' hôtesse le volumineux courrier de la vallée. Mais l' ordre semble n' être pas compris car, une demi-heure plus tard, le thé n' a pas encore daigné paraître. Nous rappelons la vieille dame; elle se confond en excuses et disparaît derechef pour revenir tout à l' heure avec un grand pot empanaché d' un nuage de vapeur. « Voilà votre thé, nous dit-elle triomphante et toujours plus pro- vençale; j' ai dû vous faire attendre un petit peu, jusqu' à ce que le thé ait bien bouilli! » Nos yeux, qui s' arrondissent soudain en agathes, révèlent à notre hôtesse notre stupéfaction. « Oh, vous n' aimez pas le thé bouilli? » Malgré notre fou-rire, nous parvenons à répondre que nous ne le faisons pas ainsi d' habitude, mais que nous le boirons volontiers. « Et moi qui ai cru vous faire plaisir en le préparant comme chez nous, à Marseille; vous n' êtes donc pas de Marseille ?» — « Hélas non, ma bonne dame, nous ne sommes que de Genève. » L' hôtesse est si navrée de sa méprise que nous devons servir le thé en hâte afin qu' elle ne le prépare pas à nouveau. Mais quel thé, mes amis! noir, âcre, amer et bouillant par-dessus le reste! Il fallait bien nos quatre heures de montée et une ample addition d' eau pour arriver à le boire sans trop faire la grimace.

Cette opération heureusement achevée, nous sortons et allons inspecter les alentours. Nous découvrons alors un nouveau lac, plus beau encore que tous ceux que nous avons vus qu' ici; c' est le Lago Grande di Viso qui s' étend dans la cuvette séparant du Viso la crête où est perché le refuge. Ce lac est allongé au milieu des pierriers et mesure environ 600 m. sur 200 m.; son miroir est si tranquille, son onde si transparente que le reflet de l' énorme paroi est du Viso s' y confond avec les rochers du fond. Un bon sentier s' éloigne du refuge dans la direction du nord; nous le suivons, jusqu' au seuil qui sépare le Viso Mout de son grand frère; c' est le Passo di Viso; au delà se creuse la profonde gorge du Pô à l' amont de Crissolo. Nous Croquis de M. R.

Le refuge Quintino Sella et l' arête NE du Viso.

restons là de longs instants, assis sur un bloc, à contempler ce spectacle admirable du lac, dont la nappe de lapis-lazuli, sans une ride, oppose la douceur angélique de son image aux lignes chaotiques et démoniaques des parois qui l' enserrent.

Le temps reste au beau, mais les nuages ne disparaissent pas, signe d' aggravation. Nous rentrons; voici un grand jeune homme à la mine sympathique; il se présente: Quintino Perotti fils et nous offre ses services; nous convenons de partir demain matin à 3 heures, tous les trois, en prenant l' itinéraire habituel par la face sud.

Puis nous nous installons devant une soupière de minestra odorante, à laquelle succède un souper tel qu' on n' en fait qu' au de 2000 m. Puis, après une dernière promenade, pour contempler encore une fois la gigantesque paroi noire du Viso, se découpant sur le ciel de velours, nous montons nous coucher.

Voici l' heure du lever; nous nous préparons, glissons dans un sac les objets indispensables et descendons déjeuner. Le guide est déjà prêt et, tout à l' heure, nous voici tous trois sur le chemin qui descend vers le lac. Il est 4 h. 15; le ciel est encore sombre; les étoiles y scintillent, mais quelques cirrus les voilent çà et là; cette constatation n' est pas rassurante, d' autant plus qu' il fait beaucoup trop chaud pour l' heure.

Parvenus à l' extrémité sud du lac, nous traversons un pierrier, puis nous prenons un « viottolo » qui prend en écharpe la paroi supportant l' arête S. Le viottolo s' escarpe bientôt et offre même quelques passages amusants; c' est le Passo Farina. Puis, à un éperon de rocher, il tourne brusquement à droite et s' enfonce dans un couloir si encaissé que nous ne l' avons pas aperçu hier depuis le refuge; ce couloir est celui des Sagnëttes, qui forme brèche dans l' arête sud. Le sentier le remonte d' abord dans les éboulis, puis sur les dalles de la rive gauche. Soudain, nous atteignons le haut du col, à 2991 m ., où nous attend un spectacle étrange.

A droite apparaît le Viso, montrant sa paroi sud, mais si écrasée, tourmentée, déformée encore par la monstrueuse gibbosité du Vallanta, que nous avons peine à reconnaître là le sommet altier que l'on voit de la plaine. Cette face sud s' abaisse en un névé supporté en face de nous par des escarpements qu' un ravin profond sépare de l' arête sud. Au pied de l' escarpement scintillent les deux Lacs des Fourcioullines. Sur le plateau, à notre hauteur, nous distinguons une bâtisse basse et allongée, le vieux refuge Quintino Sella. Il est, paraît-il, si inconfortable, qu' une nuit passée sous son toit ne compense pas la fatigue supplémentaire due à la grimpée du col des Sagnëttes.

Mais la terre n' attire pas seule nos regards. Au fond, une panne épaisse de nuages, amoncelés en muraille compacte, couvre l' horizon NW; 1e rose-violet de cette formation contraste violemment avec le bleu cru du ciel d' orient et illumine de reflets fantastiques ce monde de désolation et de chaos; nous avons un instant l' impression d' être dans un paysage lunaire ou marsien.

Ces nuages ne présagent rien de bon; dans deux ou trois heures ils seront sur nous et ce sera le brouillard, sinon la pluie ou la neige. Nous nous remettons donc en route, tandis qu' à l' est, dans l' échancrure du col, apparaît, tel un sémaphore, le disque rouge-sang du soleil. Il est 5 h. 30.

Nous commençons par descendre dans le ravin des Fourcioullines, puis, tirant sur la droite, nous gagnons le vaste névé qui s' étend au pied des escarpements de la paroi sud. Nous remontons ce névé jusqu' à un éperon de roches qui le divise en deux branches. Le passage de gauche paraît plus facile et surtout plus direct; mais il est rendu presque impraticable par les chutes incessantes de pierres; en 1911, 6 personnes de Turin y laissèrent leur vie.

Nous prenons donc à droite; le névé devient de plus en plus incliné et surplombe un escarpement peu engageant. Perotti sort sa corde et nous nous attachons; les piolets nous sont alors très utiles; nous quittons bientôt ce névé et nous abordons un entassement cyclopéen de blocs; nous laissons là nos piolets et, par une suite de vires, de dalles et de petites cheminées, nous nous élevons rapidement. A maints endroits, notre guide nous fait presser l' allure par crainte des chutes de pierre. La roche est bonne, les prises nombreuses, la pente agréable, mais partout de petits pierriers suspendus n' attendent qu' une occasion pour s' écrouler avec fracas dans le vide. Le temps passe; nous sentons à l' oppression qui étreint nos poumons mal entraînés cette année que nous avons atteint les 3500 m.; cependant la cime du Viso et le Vallanta restent cachés derrière des épaulements; mais l' arête SE, fantastiquement découpée, se rapproche et fait pressentir le but. Encore quelques petites cheminées, puis nous atteignons l' arête elle-même et quelques minutes plus tard apparaît la grande croix de fer ajourée qui orne le sommet. Nous y voilà; il est 8 h. 58 et nous sommes à 3840 m ., une bonne poignée de mains au guide et nous commençons à jouir le plus intensément possible des quelques instants que nous allons passer ici.

Le temps, tout d' abord. Eh bien! la météorologie du Piémont diffère décidément de celle de la Romandie. Cette panne de nuages à la couleur rose pâtisserie, qui devait nous amener brouillard, pluie et neige, s' est disloquée, sous l' effet peut-être de la chaleur qui monte de la plaine du Pô. Toujours est-il qu' elle a fait place à de jolis petits altocumulus qui se dirigent sans hâte vers le SE. Nous les remercions de nous avoir accordé la joie de réussir pleinement l' ascension.

Cette constatation rassurante enregistrée, nous ramenons nos regards sur la terre; l' im panorama que nous avons contemplé au Mansol et au Granië se retrouve ici, à cette différence près que nous surplombons toutes les montagnes à 20 lieues à la ronde. Du Mont Rose à la Meije par le Cervin et le Combin et des Ecrins aux Alpes maritimes, c' est un immense moutonnement de sommités innombrables; au Croquis de M. R.

Le sommet du Viso.

sud se dressent les Alpes liguriques, plus à gauche les Apennins et là-bas, très loin, une tache bleu-clair annonce le golfe de Gênes. Par contre, la plaine du Pô est couverte d' une mer de nuages qui montent à l' assaut des premiers contreforts des Alpes; la Roche Cavour en émerge comme un récif battu par les vagues.

Examinons maintenant le sommet; il est formé d' un entassement d' éboulis qui disparaît à l' W sous une corniche de neige. Outre la croix métallique déjà signalée, nous remarquons un énorme panneau de bronze représentant Dieu et la Vierge et une quantité d' offrandes et d' inscriptions de toutes sortes.

Cherchons à apercevoir le refuge. Pour cela, il faut se pencher au-dessus de la vertigineuse paroi est, tant est raide la pente de ce côté. Nous l' apercevons, petit morceau de sucre entre les deux émeraudes des lacs; au-dessus, le Viso Mout se présente sous l' aspect peu flatteur d' un vaste lapiaz.

Au nord, la paroi du Viso s' abîme en un escarpement impressionnant que nous devinons plutôt que nous ne le voyons; à 400 m. en dessous de nous surgit le Visoulot, puis la Punta Roma et la Punta Gastaldi qui le relient au Granië. Au pied est de cette chaîne sauvagement hérissée s' étend un pâturage d' un vert frais, c' est Pian del Ré, le Plan du Roi. Nous y distinguons trois petites constructions que la jumelle révèle être une auberge, une caserne et une chapelle.

En ce point de ma contemplation, Quintino Perotti me prie d' écrire mon nom sur le livre du sommet, un carnet de toile cirée enfermé dans une boîte de fer-blanc, protégée par une housse et dissimulé sous un rocher; je remplis cette formalité et je joins à mon inscription ma carte sur laquelle j' ajoute le nom de Perotti à la grande joie de ce dernier. Qu' on me pardonne ce que l'on pourrait prendre pour un geste de puérile vanité; il n' avait d' autre but que de marquer l' événement qu' a été, dans la vie de notre jeune compagnon, la conduite au Viso de deux Suisses de Genève.

A vrai dire, Quintino Perotti a commencé par nous prendre pour des Français: quand nous lui avons dit que nous venions de Genève, il a rectifié son hypothèse en supposant que nous étions des Français de Genève; mais quand nous lui avons assuré que nous étions Suisses, il a demandé: « Mais ne parlez-vous pas le suisse? » Et il a été abasourdi d' apprendre qu' en notre pays on parle le français, l' allemand, l' italien et le romanche.

Là-dessus, nous reprenons la descente, à 9 h. 35. Je passe en tête, enfilant par en haut tous les couloirs et toutes les cheminées que nous avons remontés il y a quelques heures. Soudain, le guide s' arrête et, d' un geste, invite au silence et à l' immobilité, puis nous désigne quelque chose sur l' arête du Vallanta, à 200 m. de nous; j' écarquille les yeux, mais ne distingue rien. Aux jumelles, j' aperçois, presque confondus avec les rochers roux, deux jolis chamois qui traversent obliquement les pierriers d' en face, sans se douter de la présence de leur ennemi. Je passe mes jumelles au guide qui regarde à son tour et fait inconsciemment le geste d' assurer sa carabine dans sa main; puis, à voix basse, il dit: « Ah, si j' avais mon fusil... et pourtant, elles sont si jolies! » A cet instant, les deux chamois ont atteint l' arête et là, la tête haute, l' air altier, ils hument la brise; je comprends alors les sentiments divers qui agitent notre guide, pour qui une telle chasse constituerait une excellente opération commerciale et qui hésite pourtant à tuer ces splendides bêtes. Après quelques minutes de contemplation, nous reprenons notre marche, tandis que les deux chamois effrayés bondissent et disparaissent de l' autre côté de l' arête.

Bientôt nous retrouvons nos piolets, puis notre névé en pente, où des pierres fraîchement tombées nous incitent à hâter le pas.

Puis nous nous décordons et nous faisons halte pour casser la croûte. Sous le vent chaud qui monte de la vallée, la neige fond rapidement et des multitudes de cascatelles jaillissent dans les éboulis, se perdent sous les blocs et réapparaissent plus loin.

Notre guide nous offre sa gourde; je goûte le liquide crémeux et brunâtre qui en sort: c' est savoureux, piquant, désaltérant et consistant tout à la fois.

Perotti consent à nous révéler la recette que je transcris ici pour les clubistes désireux d' essayer: remplissez à demi votre gourde de lait, ajoutez-y un peu de café et délayez un œuf frais; sucrez et achevez de remplir avec de l' asti spumante. Essayez, vous dis-je, et vous m' en direz des nouvelles.

Nous nous remettons en route et remontons la pente d' éboulis qui mène au Col des Sagnëttes. Nous y voici; le couloir s' ouvre à nos pieds, plus raide encore, semble-t-il, que ce matin. Nous nous y engageons et sous nos pas croule le pierrier. Loin devant nous, du côté de Crissolo, les nuages se sont élevés et montent rapidement à l' assaut du massif, énormes volutes blanches qui se poussent, se bousculent, se dépassent pour arriver plus vite jusqu' à nous. Voici le petit sentier qui franchit le Passo Farina; nous le dévalons dans la direction du refuge, soudain réapparu au tournant d' un contrefort. Voici enfin le dernier raidillon et nous retrouvons la petite chambre à manger; il est 13 h. 45 et il y a quatre heures que nous avons quitté le sommet.

Entre temps, les nuages ont atteint le refuge qui se trouve subitement plongé dans le brouillard, tandis que le grésil crépite contre les vitres et sur la toiture.

Nous décidons pourtant, Mme R. et moi, de descendre encore d' hui à Pian del Rè.

Après quelque repos, nous prenons donc congé de Croquis de M. R. Le Lago Fiorenza et le groupe du Viso.

Perotti fils et des aimables hôtes de Quintino Sella et nous nous engageons sur le bon chemin muletier qui contourne le lac et franchit le Passo di Viso.

Le brouillard nous entoure toujours, coupé d' éclaircies où apparaissent, fantastiques, les escarpements du Viso. Le col franchi, le brouillard se referme définitivement et nous voilà seuls sur le chemin qu' on ne voit plus à 20 mètres, avec une carte ancienne où notre itinéraire ne figure pas encore. Nous marchons d' un bon pas, car il fait frais; le silence est constamment troublé par d' inter chutes de pierres, dans la direction du Visolotto. Nous marchons et le chemin décrit de capricieux zigzags qui nous désorientent tout à fait; cependant le pierrier fait place par-ci par-là aux pentes herbeuses, mais aucun replat ne vient signaler la cuvette où se trouvent la chapelle, la caserne et l' auberge.

Mais voici, sur le sable rougeâtre du sentier, une kyrielle de petites salamandres noires, étrangement luisantes et immobiles; elles nous semblent de véritables diablotins dans ce brouillard où le chemin déroule ses interminables méandres. Un bizarre sentiment nous envahit; non que nous craignons de nous être égarés, car enfin il n' y a qu' un sentier et il mène à Pian del Rè. Mais ce brouillard toujours plus dense, cette solitude jamais encore ressentie dans nos précédentes excursions nous impressionnent étrangement. Soudain, la pente diminue, le chemin tourne à droite et, sous le brouillard, surgit une nappe d' eau noire, sinistre qui clapote lugubrement. Cette apparition, triste comme l' est toujours un lac sous le brouillard, nous plonge dans des réflexions couleur du temps; ce doit être le Lago Fiorenza, ce ne peut être que lui, mais alors nous serions encore à une bonne heure de Pian del Rè; or, il est 18 h. 30 et il y a 2 1/2 heures que nous marchons. Rageusement nous repartons en longeant ce lac sinistre qui semble vouloir nous attirer dans ses replis glauques; enfin, voici l' émissaire qui descend en cascades bruissantes; le sentier fait de même et brusquement atteint un plateau où serpentent d' autres ruisselets. Attention, c' est le moment d' ouvrir l' œil; nous scrutons le brouillard et bientôt surgit une forme immense, vaguement pointue; serait-ce la chapelle, ce serait alors une cathédrale! Ce n' est heureusement que l' auberge qui, vue de près, reprend des dimensions plus modestes. Nous entrons, transis et confus d' avoir négligé de constater, du haut du Viso, que le Lac Fiorenza est à 1/4 d' heure de Pian del Rè ( 2040 m. ).

Une minestra mémorable nous réchauffe et chasse dans ses volutes nos sombres pensées de tout à l' heure. Et c' est le repos dans une chambre où, le balcon manquant encore, la porte-fenêtre est sommairement barricadée au moyen de quelques planches.

Le lendemain le temps s' est remis au beau; nous retournons contempler l' admirable tableau du Lago Fiorenza, bleu-gentiane dans son écrin fauve, et que domine le formidable bastion du Viso, tout rose dans le ciel d' azur. Puis, par le col de la Giana, qui s' ouvre à 2525 m. au pied de la Meidassa, et par l' interminable combe des Charbonniers, nous rejoignons le Val Pellis et la Tour.

L' excursion est finie, les vacances touchent à leur fin; puissions-nous garder encore longtemps dans nos souvenirs les visions de rêve du Viso et de ses lacs couleur d' émeraude.

Feedback