De l'abri sous-roche à la cabane-palace... et vice-versa

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Par L. Seylaz

Alors que chez nous le CAS épuise ses ressources à construire en haute montagne des cabanes de plus en plus spacieuses, confortables... et de plus en plus coûteuses — Blümlisalp fr. 195 000; Albigna: fr. 135 000 pour 50 places — on constate ailleurs une tendance marquée à revenir aux conditions de l' alpinisme primitif.

Dans le dernier numéro du Journal of the Scottish Mountaineering Club ( 1952 ), B. H. Humble prône les joies dures mais tonifiantes des bivouacs sous-roche en hiver. Après avoir décrit celui que lui et quelques compagnons vécurent pendant la nuit du ter au 2 janvier dans la combe de Glencoe ( Ecosse ), il déclare:

« Cette nuit-là, les conditions du temps étaient les plus rigoureuses qu' on puisse trouver en Ecosse. Nous avons prouvé de façon irréfutable qu' il est possible de passer une nuit confortable, au cœur de l' hiver, dans un haut vallon des Highlands. » Et il ajoute: « Les bivouacs sous-roche ne devraient-ils pas rester un élément essentiel du jeu alpin? Même sans suivre jusqu' au bout Jock Nimlin, dont les idées sur ce point sont peut-être trop absolues, et qui propose rien moins que d' amener, un soir d' hiver, tous les membres du club dans un haut vallon de la montagne, et de les laisser se débrouiller pour trouver et aménager un abri. Au matin, seuls les survivants seraient reconnus dignes de faire partie du club. » C' est aller un peu loin, même en faisant la part de l' humour écossais; mais sous cette suggestion extrême et paradoxale on devine la réaction secrète contre les facilités et les adoucissements apportés à la pratique de la montagne. Un grimpeur m' affirmait récemment que si les jeunes se lancent dans des entreprises téméraires et désespérées, c' est pour y retrouver la sauvagerie et la brutalité que rencontraient les pionniers dans leurs premières conquêtes. Chez nous également des voix éparses se plaignent du régime actuel de nos refuges alpins.

Que disent-elles?

Que nos cabanes, avec le confort qu' exigent aujourd'hui non seulement la commission supérieure chargée de contrôler et d' approuver les plans des nouvelles constructions, mais aussi bien la grande majorité de ceux qui les utilisent, et qui ne sont pas tous des alpinistes, sont trop coûteuses. Malgré les subventions qui épuisent et anémient la caisse centrale, il reste de lourdes hypothèques à la charge des sections. A l' assemblée des délégués de Zurich ( 1950 ) une voix officielle autorisée a démontré que la dette résultant de la reconstruction de la cabane du Hohtürli ne pourrait être amortie avant cent ans. D' autre part, notre collègue P. Mauron de la section Prévôtoise a dressé naguère une statistique montrant que l' utilisation de nos refuges, pris dans leur ensemble, ne dépassait pas le 6 % de leur capacité. Dans ces con- ditions, et moins de l' intervention d' un mécène, les petites sections doivent renoncer à l' espoir de posséder leur cabane; leurs moyens ne le permettent pas. Elles s' estiment, de ce fait, rejetées dans une situation d' infériorité accentuée vis-à-vis des grandes sections.

Il y a quelque 25 ans le Comité central de Lausanne, en établissant le plan général de situation pour les nouvelles cabanes, avait envisagé, dans certains points écartés, la construction de petits refuges pour 10-12 personnes, aménagés très simplement et qui serviraient de base de départ pour l' ascension de tel sommet ou de telle arête. Passant à la réalisation, il avait choisi, pour premier exemple, le Col de Tracuit, afin de faciliter l' ascension de l' arête nord du Weisshorn, alors très rarement parcourue. Or qu' est advenu de ce projet?

Dès le départ la formule prévue a été dépassée. Grâce au geste d' un mécène, le nouveau refuge, au lieu de dix personnes, pouvait en abriter vingt, et il fut aménagé avec tout le confort désirable. Sa situation magnifique et son accès très aisé y firent affluer les touristes, si bien que la section propriétaire se hâta de l' agrandir. C' est maintenant une belle cabane, qui rend tous les services attendus et fait honneur au CAS; mais l' intention originale a été déviée.

Depuis lors, quelques baraques militaires ont été reprises par des sections et, sans beaucoup de frais, aménagées pour les touristes: La Tourche, Pian Secco, Lämmernhorn, deux autres dans le massif du Gothard. Pourquoi ne pas continuer dans cette direction? Il y a longtemps que nos voisins italiens ont pris les devants en multipliant les points d' appui, sous forme de bivouacs fixes, sur tout le versant méridional des Alpes: au Fauteuil des Allemands pour la Noire de Peuterey, aux Dames Anglaises pour l' Aiguille Blanche et l' arête de Peuterey, au Col de la Fourche pour la Brenva, aux Grandes Jorasses, au pied de la chaîne du Morion, au Col Tournanche, etc. Ces abris, généralement préfabriqués en tôle ondulée, en forme de voûte ou de tonneau, sont parfois amarrés au rocher par des câbles. Ils peuvent accueillir de 4 à 10 personnes. Très primitifs, rustiques, ils sont néanmoins plus solides et donnent une protection plus efficace que la tente, qu' il faut transporter soi-même. Enfin et surtout, ils coûtent bien moins cher qu' une construction en maçonnerie. En Italie, le prix d' un de ces bivouacs fixes varie de 3000 à 6000 francs suisses.

Mais, dira-t-on, où voulez-vous les placer? Le dense réseau de nos cabanes, complété par celles des clubs alpins académiques, couvre toutes les Alpes suisses. Voire! J' ai gravi quatre fois la Cime de l' Est par le versant de St-Maurice. Chaque fois j' ai dû coucher, et fort mal, dans un chalet ou une étable au-dessous de 1700 mètres, ce qui oblige à une longue et fatigante marche d' approche, en partie dans l' obscurité, avant d' attaquer la paroi. Il en est de même pour le couloir de Chalin et la face nord de la Forteresse et de la Dent Jaune. A l' arête nord de la Dent Blanche, qui représente pour le grimpeur d' aujourd ce qu' étaient jadis pour nous les Quatre Anes ou l' arête de Zmutt, il faut sept heures de marche de Bricolla, et presque autant du Mountet ou de la cabane Rossier, pour arriver au point où le vrai travail commence. Il en est de même pour le Schalligrat. La traversée Rothorn- Weisshorn se ferait plus souvent si les alpinistes savaient trouver au Schallijoch un abri solide et sûr, tout primitif qu' il soit. Prenons enfin le Baltschiedertal. Il y a tout en haut la Baltschiederklause, dans une situation admirable, irréprochable comme confort et propreté, où l'on ne se trouve qu' entre vrais grimpeurs; mais elle est trop haut pour une cordée qui se prépare à attaquer la difficile et splendide arête sud du Stockhorn, ou l' arête sud du Bietschhorn. La Martischüpfe est trop bas, et trop souvent empestée par le fumier de mouton. Un de ces bivouacs fixes pourrait trouver place au pied de la paroi est du Dom, un autre parmi les tours de l' arête ouest du Salbitschyn, un autre encore au pied oriental du Fletschhorn ou du Laquinhorn. Je sais toutes les objections que l'on peut faire à ce type de refuge; elles ne manqueront pas de s' exprimer. Il n' en reste pas moins que beaucoup de jeunes alpinistes souhaitent voir la Commission centrale des cabanes élargir et assouplir son programme Cela donnerait à mainte petite section, à qui ses ressources limitées interdisent actuellement tout espoir de construire une cabane en haute montagne, l' occasion de faire quelque chose pour la communauté alpine, et chacun de nous sait que toute entreprise, même modeste, agit comme un puissant stimulant sur la vie d' une société.

Il y a vingt-cinq ans, l' auteur de ces lignes a consacré les loisirs de toute une année à préparer l' album des cabanes paru en 1928. Il a compulsé des archives et des dossiers, feuilleté les chroniques du Jahrbuch, de Y Alpina et de l' Echo des Alpes. Il a pu apprécier quelle immense somme de travail, d' efforts désintéressés, de dévouements représentent la construction, l' aménage et la rénovation de nos cabanes. Les premiers refuges, étroits, rustiques comme des chalets d' alpage, n' étaient guère fréquentés que par les grimpeurs, qui s' en déclaraient enchantés. Peu à peu, ils se sont agrandis, améliorés, enrichis de confort. Qu' il ait commandé ou n' ait fait que suivre une évolution naturelle et irrésistible des goûts et des mœurs, le CAS a accompli l' une des tâches qu' il s' était fixées: faciliter l' accès de la montagne. D' aucuns sont enclins à penser qu' il y a presque trop bien réussi et que, la mode aidant, les cabanes sont encombrées de gens dont la plupart n' ont ni le comportement ni la mentalité de vrais montagnards. Souvent, Bernard Pierre le déplorait tout récemment, « le grimpeur se trouve noyé, confondu dans la marée humaine qui se déverse sur la Mer de Glace et envahit certains refuges des Alpes et des Dolomites ». Si c' est un mal, le mal est fait; il est trop tard pour faire machine arrière; il importe de s' accommoder à cet état de fait et de sauvegarder les droits et les besoins des grimpeurs authentiques.

Il y a quelques semaines, on a inauguré le nouveau refuge Torino au Col du Géant, 3370 m ., où l'on accède d' Entrèves en 25 minutes par le téléférique. Avec sa salle à manger de 200 places, son bar, sa pharmacie, sa chapelle, ses installations sanitaires perfectionnées, ses chambres avec eau courante et bidets, cet établissement représente le point extrême de la tendance actuelle. Nous n' en sommes pas encore là en Suisse; cependant il est incontestable, et un journal bernois le constatait l' autre jour à propos de la nou- velie cabane du Mutthorn, que quelques-unes de nos grandes cabanes — Boval, Tschierva, Britannia, Trient — sont des sortes d' hôtels plutôt que des refuges, buts de promenade autant que bases de départ pour des ascensions.

Ici, l' alpiniste ne se sent pas chez lui. Les jours d' affluence, il est perdu dans la masse des touristes-visiteurs dont l' attitude, souvent, est tout qu' édi. S' il a le sens de l' humour, il appréciera l' ironie d' avoir contribué de ses deniers à l' édification d' une maison pour des gens qui l' empêcheront de dormir. S' il invoque ses droits, il risque de se voir rabroué par un gardien débordé, surmené, harassé. Car tout dépend de la valeur et de la personnalité du gardien, indispensable dans une grande cabane. Or s' il en est d' admirables, qui savent faire régner l' ordre, user d' autorité sans être autoritaires, faire le départ entre les vrais montagnards et les promeneurs oisifs pour donner à chacun son da, faire baisser le ton au bavard important et importun et assurer le repos à ceux qui partent très tôt pour une escalade sérieuse, bref mettre ou remettre chacun à sa place, il en est d' autres dont le comportement dic-tatorial peut bien indisposer le clubiste qui estime que la maison du club est sa maison. C' est là un autre problème délicat dans L' exploitation de nos cabanes. Il ne se passe guère de mois que ne me parviennent des plaintes et des protestations que je ne puis qu' enregistrer, et d' autre part des témoignages d' alpinistes qui ont retrouvé avec joie, dans quelque cabane écartée, en même temps que la précieuse camaraderie, la rustique et réconfortante simplicité d' autrefois.

Au 18e siècle, le retour à la nature prêché par J.J. Rousseau a été à l' origine de l' alpinisme. Celui-ci a pénétré en largeur et en profondeur toutes les couches de la population; mais en se popularisant, il s' est en quelque sorte civilisé et humanisé. En étendant son rayon d' attraction, la montagne a perdu de son mystère. La facilité et la rapidité des transports lui amènent des foules, mais combien sont préparés à cette initiation. Le long et dur effort nécessaire il y a 50 ans pour parvenir aux cabanes, à pied par la route poussiéreuse, avec un lourd sac qui sciait les épaules, dix à douze heures de Sierre au Mountet, de Sion à Bertol, de Martigny à Chanrion ou Saleina, était un purgatoire, mais qui nous mettait en état de grâce pour goûter comme on ne le sait plus les beautés des hautes solitudes et la lutte plus âpre et stimulante de l' escalade x des sommets. C' était aussi une digue qui ne laissait passer que les résolus, les « mordus ». Le royaume dans lequel nous pénétrions avec une ardeur toute neuve et une curiosité non blasée était pour nous une sorte de sanctuaire. Des cimes comme les Diablerets, la Dent du Midi, les Aiguilles du Tour, étaient encore considérées avec respect; aujourd'hui on y mène des classes d' écoliers. Incontestablement, les ascensions ont perdu une part de leur imprévu; il y manque l' aventure, le choc du dépaysement. En facilitant l' accès des Alpes par des sentiers, des refuges, des guides, en les faisant connaître, en contribuant à développer le goût pour les courses de montagne, les clubs alpins, par une curieuse contradiction dont ils ne se ren- 1 Il est symptomatique, et ce n' est pas l' effet d' un pur hasard que l' autre jour, au Bouveret, l' ancien et le nouveau Président central ont tous deux, dans leur allocution, relevé la valeur de l' effort et le danger d' une « Verweichung » en alpinisme.

daient pas compte, ont travaillé à détruire ce qu' ils recherchaient à l' origine: la paix, la solitude, la nature sauvage et brute où l' énergie de l' homme pouvait s' employer dans un climat d' héroïsme. Mais les instincts de lutte et de conquête, le besoin de contact avec les forces vierges de la nature, le goût du sauvage et de l' indompté, ce que Jack London appelait le « Call to the Wild », sont toujours là sommeillant, parfois s' éveillant impérieux des tréfonds de l' âme des hommes pour les lancer vers les pôles, à travers les déserts ou les océans sur quelque Kon Tiki, à l' assaut des chaînes encore inviolées des continents. Le jeune Ecossais qui, en plein hiver, va bivouaquer sous une roche dans une tombe des Highlands obéit à la même impulsion. Pour la même raison, on voit des jeunes qui préfèrent camper autour de la cabane plutôt que de s' abriter sous son toit. Il faut en tenir compte.

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