De l'eau, des pierres et des hommes

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Edmond Pidoux, Lausanne

« Un seul jour suffirait une belle journée Facile à vivre avec de grands yeux étonnés Paissant tranquillement dans les fossés du ciel... » G. Cadou, Hélène ou le règne végétal Peshawar!...

Ce n' est pas un juron. C' est le nom de la triste ville pakistanaise où nous attendons depuis trois jours l' avion qui devrait nous porter à Chitral, notre base de départ dans les montagnes de l' Hindou Kouch. Trois jours de perdus sur trois pauvres semaines dont nous disposons. Ah! si nous avions su renoncer à l' avion! Mais on ne troque pas volontiers 45 minutes de vol contre 15 heures de car et de jeep par des pistes impossibles et un col à plus de 3200 mètres...

On nous promettait un pays sans mousson, un ciel toujours bleu. Il paraît que nous sommes tombés sur l' année d' exception. Il pleut sur la montagne sans discontinuer. On parle d' inonda. Inutile d' attendre plus longtemps, il faut prendre la route pendant qu' elle est praticable. Le téléphone a joué: des jeeps envoyées de Chitral viendront nous prendre à Dir, le dernier village au pied du Lowary, pour le passage aventureux de ce col.

Peshawar: trois jours dans l' incertitude et l' oisi. Je dors mal en cette dernière nuit. Je tourne et retourne dans ma tête la situation où je me suis mis depuis ce téléphone de la mi-avril... Daniel Bach, un compagnon de mes débuts en montagne, me proposait tout à trac une petite expédition privée dans les montagnes du Pakistan. Nous ne serions guère plus de quatre, nombre idéal, dans un pays qu' il venait de découvrir par la lecture d' un livre de l' Autrichien Kurt Diemberger: De zéro à huit mille mètres, récemment traduit chez Arthaud. Il y avait là une traversée splendide à répéter, avec un col à 5400 mètres et plus bas un endroit de campement idéal au pied de plusieurs six mille très accessibles...

Mon âge? Ce n' était pas un problème. Lui-même était à peine plus j eune... ou moins vieux. Il me connaissait assez, étant devenu mon médecin, pour certifier qu' avec un peu d' entraînement je serais à la hauteur de ses projets. Après quarante ans où la vie nous avait séparés nous avions renoué depuis peu. Eh bien! l' occasion serait belle de nous retrouver ensemble en montagne.

Je n' ai su dire ni oui ni non. Un jour je me suis aperçu que Daniel comptait ferme sur moi. Je me trouvais déjà sur la liste des participants à un billet collectif de Genève au Pakistan. Nous allions nous joindre, pour l' approche, à un groupe de randonneurs genevois - quatre garçons, six filles - organisé par un hôtelier suisse fixé à Chitral, gros village de montagne d' où partent beaucoup d' ex. C' est le chef-lieu de la province du même nom qui formait, il y a encore vingt ans, un petit royaume semi-indépendant. Jean-Charles G., ce compatriote, se mettait à notre disposition pour engager des porteurs. Nous aurions même des chevaux pour les premières étapes, qui auraient l' allure d' une promenade...

Belles promesses... Voilà mon été chamboulé, avec plus d' inquiétude que de plaisir anticipé. Le mauvais temps m' a empêché de monter à quatre mille ne fût-ce qu' une fois. Puis Daniel m' a chargé du ravitaillement, pour quatre hommes pendant dix jours. Cela signifiait des listes à établir, puis des achats, des pesées, des emballages, avec à l' ar cette inconnue: nous allions dans l' Hi. Du moins dans cette extrémité occidentale de la chaîne où culmine le Tirich-Mir, un « presque huit mille » dont j' apprenais le nom. Son altitude et son accès relativement facile attiraient, paraît-il, des expéditions toujours plus nombreuses, dont l' une était sur le point de quitter la Suisse avec une quinzaine de participants.

Nous aurions des ambitions plus modestes, bien que sur les traces de Diemberger. L' alpiniste autrichien a exploré le massif en 1965 et 1967. Au retour de sa deuxième expédition il a franchi un col encore vierge, à 5400 mètres, l' Ano. Il achevait ainsi, avec un seul compagnon, sans porteurs, le tour du Tirich-Mir. A la descente du Gazikistan, entre le col et les premiers villages du versant de Chitral, il se trouvait à bout de vivres et trompait sa faim avec de la rhubarbe et des oignons sauvages. Il n' en chante pas moins dans son livre la beauté de cette région. Daniel en a rêvé. Voilà pourquoi nous sommes ici.

Si tout va bien nous répéterons la traversée de Diemberger, mais en sens inverse. Nous allons remonter le Chitral, puis son affluent l' Arkari, j qu' aux glaciers du Gazikistan et au passage de l' Ano. Sur l' autre versant, le glacier du Tirich nous conduira à un confluent glaciaire baptisé Concordia-Platz pour sa ressemblance avec le site fameux du Grand Aletsch. Là se trouvera le camp idéal au pied des six mille...

Tout cela, Daniel me l' a expliqué devant la vaste carte manuscrite qu' il s' est procurée, la seule à une échelle utilisable pour l' alpinisme. Les noms y sont rares, les zones blanches immenses entre les traits épais figurant les crêtes, ou plus minces pour les cours d' eau. Pas de courbes de niveau, mais des cotes impressionnantes. De quoi me tracasser à proportion de mon âge et malgré mon tableau de chasse où figurent tous les quatre mille des Alpes suisses. Depuis quelques mois ils me semblent ridiculement bas.

Par ailleurs notre aventure s' est arrangée pour le mieux. Je suis venu à bout du problème des vivres: 35 kilos répartis en deux charges. J' ai eu l' idée d' utiliser une grande valise de fibre, solide malgré son âge ( hum! hum !), pour y ranger les quelque i 50 paquets, sachets, boîtes et bocaux formant la plus grande partie de ce bagage, 25 kilos. Posée à plat elle pourra s' ouvrir commodément sur un contenu facile à identifier et à fouiller. Je devine déjà qui s' offrira pour cuisiner, compensant ainsi le peu qu' il sera dans l' équipe...

Car l' équipe s' est formée. Nous avons trouvé deux compagnons solides, himalayistes ou andinistes chevronnés.

J' ai connu Alfred Tissières pendant la guerre, au cours alpin d' Arolla où nous étions instructeurs tous les deux. Lui aussi, je l' ai perdu de vue. Pendant ces trente-cinq ans il a fait de grandes choses en montagne. Ainsi, en 1950, la première de l' Abi, un presque huit mille himalayen.

Nous nous sommes retrouvés il y a quelques jours avec amusement et plaisir.

Albert Bezinge, lui, est une nouvelle connaissance pour moi. Plus jeune de vingt ans, il est ingénieur à la Dixence, un métier qui le maintient en forme toute l' année. Il sera le maillon le plus solide de la chaîne.

Moi, le plus faible, et ça continue de me tracasser. Mes trois compagnons ont l' expérience des hautes altitudes. Or je sais que celui qui n' a pas dépassé les 5000 ne se connaît pas encore ...'Ici, j' ai cherché à me distraire avec les autres en visitant Peshawar, mais le charme de cette ville est vite épuisé. Des rues grouillant de monde, hommes et enfants ( ces musulmans cachent bien leurs femmes !). Tous ces gens pareillement vêtus: chemise en bannière et culotte bouffante de coton délavé, jaunâtre comme leurs maisons, ces entassements de planches, de bâches et de briques, dont on ne sait s' ils sont encore en construction ou déjà en ruine. De la poussière partout, qui devient boue aux premières averses. Un va-et-vient étourdissant de véhicules, seule chose ici qui soit haute en couleur. Au premier camion rencontré au sortir de l' aéroport nous avons cru au passage d' un cirque ambulant tant il était peinturluré. Mais non, tout ce qui roule, dans ce pays, est décoré sur les quatre faces de tableautins avec paysages, palais, fleuves, montagnes, fleurs et fruits. Rarement des personnages ou des animaux: on est en pays musulman. Mais souvent d' énormes yeux louchent au sommet de la cabine où tremblotent des pendeloques et des guirlandes de clinquant. Les capotes des triporteurs Vespa, le taxi des petites bourses, sont plus brodées et chamarrées que des chasubles. Luxe étrange dont m' échappe la raison.

Plus paisible et modeste, mais non moins présent, c' est le commerce, avec des centaines, des milliers d' échoppes au ras des trottoirs, et leur entassement de marchandises le plus souvent d' as minable. Les gens d' ici en jugent autrement, comme du négoce en général. Vendre, acheter, c' est toute une cérémonie. L' Européen s' y montre d' une triste balourdise. Moins que personne je me sens capable de marchander.

Les échoppes ne suffisent pas. Au bord de la chaussée, des enfants ou des vieux offrent à même le sol des bonbons ou des fruits, de la glace pilée arrosée de sirop, des brochettes fumant sur la braise entre deux briques. Alentour, les clients accroupis hument le yaourt ou le thé, rongent une écorce de pastèque, trempent le chapati dans une sauce rouge ou brune.

Les voilà donc, ces galettes dont parlent tous les alpinistes retour d' expédition! Rien qu' un peu de farine et d' eau sans sel, une pâte cuite entre deux pierres brûlantes ou dans la poêle. Nous aurions voulu tâter un peu de tout, nous faire pakistanais parmi les autres. Mais la santé européenne ne résiste pas longtemps: à chacun ses propres microbes, les nôtres ne valent pas mieux pour l' étranger. Donc, s' abstenir, refuser les cubes de glace dans nos boissons, et tout ce qui n' est pas bouilli, cuit et recuit... Sagesse pénible, par le sentiment de voyager, comme dit Montaigne, « couverts et resserrés, se défendant de la contagion d' un air inconnu ».

Malgré nos deux ou trois vaccins, nous avons laissé les Peshawariens à leur dégustation. Au plaisir de grignoter et de bavarder. De se curer les dents et de cracher. De cracher surtout. Un éternel raclement de gorge, c' est la musique intime de Peshawar et autres lieux, tandis que roule jusqu' aux toits la symphonie des klaxons, fanfares et menaces sur tous les tons, tous les rythmes, accompagnant un ballet vertigineux d' autos tamponneuses.

Mais non, la règle est de n' accrocher jamais. Ces furieux qui semblent vouloir s' entre s' évitent avec la sûreté des mouches dans un abat-jour par un instinct connu d' eux seuls - tandis que roulent sans hâte au milieu du tintamarre de lourds chariots à bœufs, ânes ou chevaux, le paisible autrefois que recouvre le hourvari moderne en surimpression fracassante.

Je me suis endormi enfin dans l' espoir que bientôt, à l' inverse, la paix des montagnes viendrait recouvrir le souvenir du triste Peshawar!

5 août 1975.Un car rose bonbon est venu nous prendre tôt le matin à l' hôtel. Peinturluré comme les autres. En fronton, des jardins à la mauresque, une mosquée, la Kaaba, et deux yeux loucheurs dans les coins. Mais le moteur de ce puissant Bedford - la marque anglaise prévaut ici - est d' une vaillance qui rassure. Nous n' aurons que trois pannes. Un ressort lâchera, puis un amortisseur, puis un autre. Le chauffeur est un maître en réparations de fortune, et d' abord dans le gymkhana parmi les fondrières et nids de poules. Les tornades ont ravagé le pays, les villages sont devenus lacustres. Souvent le car doit traverser des tourbillons de café au lait qu' il fait rejaillir superbement. Après quoi il file à pleins gaz sur les tronçons épargnés en frôlant les virtuoses d' en face.

Distraction: compter le long de la route, pendant une heure ou sur soixante « miles », les véhicules en marche et ceux arrêtés, avec leur énorme capot avalant à mi-corps le chauffeur et ses aides. De la proportion on déduit les chances qu' on a soi-même de tomber en panne dans la journée.

Il y a d' autres occasions de s' arrêter. Pour un contrôle routier - il faut s' inscrire dans un registre. Pour un autre - il faut payer quelques sols. Et toujours des soldats convaincus de leur importance, qui froncent le sourcil et font traîner les choses parce qu' on a eu l' air de rire dans le car, et l' armée n' a jamais aimé ça.

Ailleurs il faut attendre une réparation hâtive de la route emportée sur quelques mètres, ou bien des volées de mines et le déblaiement. Mieux accueillie, la halte-pipi avec la tasse de thé ou le coca-cola pris à la boutique ouverte sur la rue. Le thé est excellent, mais les tasses rincées en toute simplicité dans le ruisseau au bord du trottoir.

Le coca est plus sûr, et si bon marché, un des paradoxes de ce pays de misère. Mais toute comparaison est hasardeuse, trop de données manquent dans nos estimations.

On a repris la route, ces « miles » n' en finissent pas. On s' irrite de ces kilomètres gonflés que le British Empire a légués à ses colonies avec tant d' autres fantaisies. Voilà plus de dix heures que nous roulons et Dir est encore au diable...

Dir, c' est le village au pied du Lowary où nous quitterons le car pour les jeeps envoyées par Jean-Charles. Dans notre idée ce doit être un site enchanteur, la montagne enfin pour laquelle nous sommes venus.

Première surprise: le convoi nous attend plus tôt et plus bas que prévu, comme pour éviter le village. Nous transborderons quand même là-bas, au terminus. Jean-Charles n' est pas venu en personne, il nous a délégué un jeune Suisse pour nous convoyer à travers les difficultés.

Elles ne tardent pas... Dir est un trou sinistre. Une population grouillante et sale nous serre de près, tandis que nous déchargeons le car. Le moindre de nos gestes est épié avec une attention hargneuse. Brusquement apparaît le chef local des transports, qui prétend nous interdire le passage à moins que nous n' utilisions les véhicules de l' en. Nos convoyeurs se fâchent, lui pareillement. Palabre infinie sous les regards narquois de la foule; et nous, faisant le pied de grue autour de la montagne de nos bagages, qu' il ne faut pas quitter de l' oeil. Quel pays, quelles gens! On nous dit que ce village, il y a peu d' années, était un coupe-gorge où on ne se risquait qu' en nombre et armé. Nous le croyons sans peine.

Rien d' acceptable à manger ou à boire dans les boutiques. Quant à l' hôtel du lieu, il est d' une saleté si agressive que nous reculons à peine entrés, malgré l' accueil hilare d' un cuisinier au rire de cannibale dont il faut serrer la main gantée de crasse. A l' hôtel « européen », qui a meilleure mine à distance, c' est partout poubelle et papiers gras, et personne pour nous répondre.

Pourrons-nous fuir avant la nuit ce maudit village?

Finalement les jeeps sont libérées. A quel prix? Mystère. Sur chacune s' entassent deux cents kilos de bagages en comptant nos impedimenta. En plus du chauffeur, huit ou neuf passagers juchés sur le tas et qui se tiennent à la carcasse métallique prévue pour la capote. Les moins bien lotis feront la route debout sur quelque saillie à l' arrière, bidon de secours ou crochet d' attelage. Daniel et moi, les patriarches, avons droit au siège à côté du chauffeur, de guingois, à cause des leviers de commande, et avec un ou deux sacs dans les jambes. C' est tout de même le grand confort par comparaison.

Le convoi prend la route. Tout de suite une rude montée taillée dans une pente uniforme, des centaines de mètres dévalant d' un coup de la crête tout là-haut à la vallée tout en bas. Les buissons s' espacent, même l' herbe devient rare. Bientôt ce n' est plus que du pierrier ou du ciment de moraine où s' enchaînent des lacets innombrables. La nuit est tombée, les phares s' étouffent dans les écharpes de brouillard qui traînent au sol. Le regard s' en bientôt dans cette monotonie, puis l' esprit, tandis que le corps n' en finit plus d' encaisser les cahots, avec la pression des bagages sur les reins.

Brusquement des baraques de pierre surgissent des deux côtés de la route. Il souffle un air presque froid.

« Lowary-pass », annonce le chauffeur sans ralentir. Qui aurait l' idée de réclamer une halte?

Tout de suite la descente commence, mille cinq cents mètres, un plongeon dans la nuit encore plus épaisse, sans gauche ni droite. Mais la troisième dimension est présente jusqu' au vertige.

Des pierriers toujours, la moraine fumant de poussière. La route taillée à travers des barres rocheuses. Des couloirs à pic d' où l'on s' extrait par des redans où chaque fois on croit partir en plein ciel.

A la fin la mémoire cesse d' enregistrer, mais le ventre continue de se crisper à chaque tournant en épingle à cheveux, face au vide. La pente y est encore plus raide, creusée par les roues et le ruissellement. Impossible que la jeep tienne encore, freins ou moteur vont céder!

Ça passe, une fois de plus. Une machine merveilleuse! Le chauffeur la tient en main comme un fauve, et la folle descente continue par cet escalier de secours d' un gratte-ciel en panne de lumière. Seuls les phares semblent réels, balayant de droite et de gauche, en haut, en bas, torches de cambrioleurs sur des silhouettes à l' emporte, arbres, rochers, talus. Le comble, c' est d' avoir à croiser des camions. Trois fois, aux pires passages. Même en voilà deux qui se sont rencontrés nez à nez et tâchent de se démêler à force de manœuvres sur quelques mètres de corniche. Ah! les étonnants chauffeurs pakistanais! C' est peut-être le fatalisme musulman qui leur permet ce jeu à l' aveu sur l' extrême bord de la route, guides seulement par les signes de leurs aides sortir sur la piste au risque de basculer eux-mêmes dans tout ce noir.

Il n' y a pas de situation sans issue, c' est la philosophie de Daniel. Une fois de plus il a raison, puisque nous voici au premier village au pied du col.

L' air s' est réchauffe, la nuit est douce. On prolonge la halte sur la galerie de bois où un petit fourneau de brique entretient le thé du voyageur. C' est pour un moment un grand bain de silence et d' immobilité, comme si rien ne s' était passé avant et rien non plus ne nous attendait...

Allons donc!

A peine sommes-nous repartis qu' une chaîne barre la route. Un contrôle de plus, encore des palabres. Mais nous, passagers, nous ne réagissons plus. Peu nous chaut l' argument ou le bakchich qui l' emportera. Rouler et dormir. Dormir, rouler; tout le reste nous est indifférent.

... Ça roule de nouveau. Vague sentiment que la route suit un fond de vallée. De la gauche monte un bruit de rivière. Là-haut, entre deux pans de nuit, une portion de ciel s' allonge, pétillant d' étoiles.

Halte, arrêt brusque amorti sur les poignets au dernier moment. Pour un peu nous allions percuter la jeep qui nous précède.

Quoi encore?

Le pont suspendu de Chitral, à deux ou trois kilomètres du village. Des sentinelles en interdisent le passage pour la nuit. Attendre le lever du jour, la consigne est formelle.

Ce dernier coup nous achève. On voit surgir tous les tempéraments. Les résignés, en petit nombre. Les révoltés, qui voudraient passer de force. Les raisonneurs, qui dénoncent l' absurdité d' un foutu pays qui voudrait vivre du tourisme et n' y comprend rien. Enfin les gribouilles, qui voudraient se coucher là dans les pierres pour punir les Pakistanais en se faisant souffrir.

Sur le pont, qu' on devine à peine dans la nuit, pas une réaction.

A la fin une décision prend corps on ne sait comment au milieu du gâchis. Nous allons repartir, continuer la descente de la rive droite jusqu' à un autre pont, praticable aux seuls piétons. Peut-être y serons-nous admis avec un petit bagage de nuit?

En route pour cette rallonge... en nous gardant de trop espérer.

Nous avions tort. On nous a laissé franchir la passerelle suspendue au-dessus de la gorge où le Chitral se débattait furieusement.

La rue du village s' ouvrait au-delà, aussi déserte que si la mort y avait passé. Nous l' avons remontée vaillamment à la lueur d' une ou deux torches électriques, sans nous douter de la présence toute proche, sur les toits en terrasse, de centaines de villageois dormant à la belle étoile. Entendaient-ils seulement nos pas, et nos grognements contre ce Jean-Charles qui n' avait su ni prévoir, ni nous avertir ou nous défendre? Aha commençait bien, ou plutôt ça ne faisait que continuer...

Mais voilà qu' on descend la rue à notre rencontre, un falot danse dans la nuit... C' est lui, Jean-Charles avec deux de ses aides!

L' humeur se retourne d' un coup, voilà le salut, la promesse d' une table et d' un lit... Mais d' abord la surprise de confronter l' image qu' on s' était faite de notre hôte avec la réalité. Le falot nous découvre un tout jeune homme presque fluet, costume chitralien, moustache et sourire mongols. Nerveux et loquace, un charme indéfinissable.

Le repas nous attend dans une salle à manger immense, sous des chandeliers allumés. La table à nappe blanche s' allonge sur dix pas, d' un bord à l' autre d' un tapis octogonal rose et or. Luxe étrange, irréel, avec l' abondance des couverts et des plats, des serviettes en bonnet qui nous attendent sous les flambeaux comme pour une fête.

Ce que nous avons mangé, je ne m' en souviens plus. Du riz sûrement. Il y en aura à tous les repas. Mais le dessert venait du paradis des assoiffés, une compote de prunes du pays, rouge comme le sang, fraîche comme l' eau, délicieusement acide.

Avant le coucher Jean-Charles nous a donné la clé de la réception militaire au pont de Chitral. Des saboteurs afghans sévissaient dans la région. Ils avaient fait sauter plusieurs ponts. Ce sont là des gentillesses qu' on échange depuis longtemps par-dessus la frontière. On avait arrêté deux de ces saboteurs, qui par malheur avaient logé à Mountain-Inn. Jean-Charles était accusé de complicité. Il venait de faire quatre jours de prison, n' était libéré que contre une forte caution versée par le propriétaire chitralien de l' hôtel. Il restait assigné à résidence. La veille plus de cent soldats avaient cerné l' hôtel pour le fouiller de fond en comble.Voilà pourquoi Jean-Charles n' était pas descendu à notre rencontre; pourquoi son envoyé s' était montré si avare d' explications.

Hélas! Chitral n' était pas le havre que nous imaginions. Nos plans allaient être bouleversés par nos trois jours de retard - quatre à présent, puisqu' il nous avait fallu vingt et une heures pour atteindre ce village. Outre cela, nous devions soumettre nos projets pour approbation aux autorités. Le mieux serait de nous donner pour de simples randonneurs. Une fois dans la nature nous prendrions notre liberté en comptant bien que l' administration pakistanaise, omniprésente comme l' armée, se raréfie avec l' altitude en même temps que l' oxygène.

Mais trêve de projets et de questions, si nous voulons dormir. A demain les affaires sérieuses, si l'on peut parler de demain quand on gagne son lit à quatre heures du matin!

Au lever, mon premier regard est pour les montagnes. Un soleil éclatant nous appelle dehors. Qu' allons découvrir?

Devant l' hôtel, un jardin plein de fleurs. Puis la vallée ouverte au-delà entre des flancs de pierre d' une totale aridité. Et quelles dimensions! La moindre colline est ici une montagne dont nulle végétation n' est venue gommer les lignes ou les surfaces. C' est d' une splendeur minérale, presque métallique, le plus beau des miroirs offerts à la lumière.

En aval, sur le flanc gauche, en direction du Lowary, mes yeux reviennent sans cesse à un pierrier tombant des crêtes comme une immense chape ardoisée que soutache le fil clair d' un sentier. Qu' est donc qui m' attire dans cette pente unique à peine froissée - depuis quandpar le frisson d' un séisme, éboulement, débâcle? Et dans ce chemin qui monte, monte vers rien sinon le ciel?

En me retournant je découvre à l' opposé, plus haut que toutes les crêtes, par-delà leur chevauchement, les cimes du Tirich-Mir, des cumulus de neige éclatante, seuls au ciel dans leur gloire.

Je reviens encore aux détails les plus proches. A des orgues de pierre taillées par l' érosion dans le ciment des moraines. A des arcs-boutants prêts à soutenir de futures murailles. Car je préfère voir dans ce monde en apparence inerte un édifice en train de se faire plutôt qu' une ruine en train de s' écrouler. On me dit que I' Himalaya est plus jeune de moitié que les Alpes. Il s' exhausse encore. Celui qui le chevauche doit se sentir emporté, le bond ne peut finir qu' en plein ciel!

Tout nous appelle donc ce matin et tout semble pour le mieux: ce temps radieux, ces montagnes, nos plans revus par Jean-Charles en fonction de notre retard. La traversée de l' Ano serait trop longue, d' ailleurs dangereuse affirme-t-il. Mais le « sirdar » qu' il a engagé - le chef de nos futurs porteurs - connaît un col à 6000 mètres, au sommet du Robat-Gol, une vallée débouchant sur celle d' Arkari. Nous pourrons l' atteindre sans toucher la neige et de là, par les hauteurs du glacier de Gham, gagner une épaule du Tirich d' où la descente est courte jusqu' à la place Concordia.

Jean-Charles nous a presque convaincus et le sirdar, Sahib Khan, nous inspire confiance. Il est efficace et prévenant — déjà il s' occupe de nos bagages. Discret tant par nature qu' en raison de son anglais limité. De toute manière nous avons trois jours avant de nous décider: ce sera à la fourche des chemins. Nous fixons quand même, à tout hasard, la date du ig pour l' envoi d' une jeep à notre rencontre sur le chemin du retour. Puis, les côtes bien calées par le repas de midi, nous prenons en jeep la route de Shogor, le village où finit la piste carrossable.

La jeep monte à l' assaut de gorges toujours plus profondes aux parois fauves taillées de hachures verticales. L' Himalaya tel que nous l' attendions, immense démesurément, éclatant de lumière et de couleurs. Et quel plaisir de n' avoir pour un long moment qu' à s' en imprégner, en se remettant quant au reste au sirdar et notre chauffeur vir- tuose du Lowary! La chance serait-elle enfin avec nous?

Non!... A Shogor elle nous abandonne déjà. Jean-Charles nous a promis des porteurs ignorant la fatigue, la faim, le froid. Des hommes se suffisant à eux-mêmes, qui seraient aux petits soins avec nous. Nous les avons crus déjà engagés. Or, il devient clair que le sirdar doit les dénicher sur place tous les huit au petit bonheur la chance...

Il a disparu à la recherche de ses hommes, nous laissant pour deux heures à ne rien faire, sinon à discuter les projets en présence. A la réflexion, aucun n' est sûr. Celui de Jean-Charles comporte une montée trop rapide à 6000 mètres. C' est contraire à tout bon sens, même s' il affirme que l' altitude n' a presque pas d' effets dans le climat d' ici. Je regrette sans le dire que nous n' ayons pas choisi d' atteindre la fameuse Concordia par le plus court, la vallée du Tirich. De ce côté, point de traversée en altitude, mais l' assurance de parvenir au pied des fameux 6000 d' un accès abordable. Or ce matin, tout s' est décidé à la précipitée sous la pression de Jean-Charles et de ses promesses. Nous voyons ce que vaut la première...

Il est plus de 5 heures quand les porteurs sont rassemblés. Leur équipement nous étonne. Ils sont vêtus aussi légèrement que les gens d' ici. Ils n' ont de chaud que l' épais calot de laine chitralien boudinant autour de la tête t. Pas de bagage personnel, ou si peu! Seul Sahib-Khan porte à la main une sacoche de voyage cadenassée en plas-tiquejaune...

Pour fixer nos charges sur leur dos ils n' ont rien de mieux qu' un système rudimentaire de cordes qui leur entrent dans les épaules. Mais à quoi bon nous tracasser? On nous a tant dit que chez ces hommes la force suppléait à tout! Quant à des chevaux, il n' en est plus question ils sont tous en estivage dans les pâturages d' altitude...

Au moment du départ la direction prise par le guide nous étonne. Où donc allons-nous? De la'« Si tu as froid aux pieds, mets ton bonnet! » - Un dicton de chez nous qui pourrait être chitralien.

main il montre une vallée ouverte presque à l' opposé de notre but. Nous protestons, il s' entête. Nous avons bonne mine, à contredire les gens du pays! Mais enfin la carte est là, déployée sous leurs yeux. Encore faudrait-il qu' ils sachent la lire! Quand nous montrons à Sahib Khan l' itinéraire qu' il est censé avoir suivi et par lequel il devrait nous conduire, selon le plan de Jean-Charles, il hoche la tête comme quelqu'un qui n' y comprend goutte.

Une belle pagaille!

Finalement nous faisons acte d' autorité: en route pour la vallée d' Arkari! La troupe suit en rechignant et le soupçon nous reste que ces gens, sirdar en tête, ont voulu nous tromper. Réduire l' expédition à une promenade pour gagner plus en faisant moins.

J' ai laissé les porteurs prendre les devants avec mes amis, pour le plaisir de marcher seul un moment. La gorge où roule le Chitral a contraint le chemin muletier à monter sur un éperon où il se suspend en corniche, soutenu parfois par des troncs jetés sur une faille. Là-bas devant moi la petite colonne trotte au flanc de la paroi comme des fourmis portant leurs œufs. Le soir gris monte au fond de la vallée. Un souffle tiède la descend, me caresse le visage, les bras, les jambes...

Me voici donc à mon tour acteur dans ce décor qu' il me semble reconnaître, tant je l' ai vu en photographie. Car elles sont toutes pareilles, je crois, les gorges de l' Himalaya: de gigantesques tranchées de roche nue, vertigineuses, d' une beauté que les mots n' ont pas appris à dire. La pierre, l' eau, la lumière ordonnent les lignes et les volumes d' une architecture géométrique où s' in la trace de l' homme, ces chemins qui obéissent à sa loi et se plient à celles de la matière.

Mais d' où vient-elle, la paix surnaturelle de ces espaces? Leur démesure n' écrase jamais. Les forces qui ont formé ce monde, qui le modèlent encore sont pures, sans passion. Elles parlent un langage de raison, la raison du cosmos; et quelque chose en nous s' y trouve secrètement accordé.

Ainsi je salue devant moi un immense pan de roche éboulé. Il a inscrit en négatif dans la muraille les lignes de sa rupture, un coup de gouge sans défaillance dans un bois précieux: cette pierre est belle comme du cèdre ou de l' acajou. Et la masse des matériaux arrêtés là au fond, au bas de leur chute? Elle non plus ne doit rien au hasard. Elle immobilise pour moi l' éclatement de la roche, la gerbe de ses trajectoires. Là de même un ordre peut se lire.

Le chemin est redescendu au niveau de la rivière. Il longe une courte plaine d' alluvions fermée par un nouveau saillant rocheux. Derrière lui, à main droite, s' ouvre la vallée d' Arkari.

Pour y entrer, la passe est amusante. La rivière a emporté le chemin, elle lèche le pied même du rocher. Il faut passer en escalade au-dessus des tourbillons en se glissant d' une saillie à l' autre. Merveilleuse, l' adresse des porteurs, à peine déséquilibrés par leurs charges; et celle des villageois que nous croisons, qui font même passer des chèvres avec eux!

Au-delà il ne reste qu' à remonter paisiblement le fil de la vallée le long de la rivière que rejettent de droite et de gauche les crêtes latérales. Un pont étroit nous fait passer sur l' autre rive. Bientôt, après un dernier tournant, on voit paraître au loin la verdure abondante qui annonce un village. Momi, nous dit la carte. Notre étape de ce soir, car la nuit est proche. Bien court, le chemin d' au! Encore du temps perdu, nos chances diminuées. Mais enfin on marche, les jambes vont d' elles, il faudrait ne jamais s' arrêter...

A moins d' une demi-heure du village voici une source. Tout près, un terrain plat on dresser nos tentes. Mais le sirdar et les porteurs, à grand renfort de gestes et de paroles, veulent nous faire entendre que l' endroit est menace par les pierres. Il faut camper au village même...

La ruse est trop grossière: pas le moindre danger ici. Ces hommes veulent la compagnie et les facilités du village, feu, lumière, abri. Nous finirons par comprendre qu' ils dépendent largement des ressources locales. La promesse de porteurs herculéens à l' aise jusque dans les glaciers est un mythe dont il faudra un jour cesser d' être dupes.

Nous avons cédé, nous voici au village de Momi, perché sur une terrasse d' alluvions. Des arbres monumentaux abritent sous leur couronne les maisonnettes de pierre presque sans fenêtres et tellement serrées les unes contre les autres qu' elles forment comme un seul bâtiment ramifié sous le bombement des toits de boue séchée percés d' une cheminée centrale. Alentour, des enclos à bétail, de menus jardins à légumes.

Nous nous installons au bas et à l' écart du village, au bord même de la falaise, pour éviter les curieux.

Mais les porteurs des vivres et de la cuisine se font attendre. Où donc est passé le sirdar? Sans lui, pas moyen de nous faire entendre.

Nouvelle attente jusqu' à la nuit close. Tout cela sent le désordre sinon la mauvaise volonté. Pour huit kilomètres à peine de chemin!

Enfin voici les retardataires. Sahib Khan a dû les attendre et les pousser. Il y a de la grogne dans l' air et nous-mêmes réagissons mal à ces contretemps. Alors on renonce à cuisiner, on grignote ce qui tombe sous la main. Pour le thé il faut puiser l' eau noire de schiste de la rivière, éviter la source au pied du village, enrichie de toutes les infiltrations domestiques. Le sirdar et ses hommes doivent nous prendre pour des fous, malentendu supplémentaire!

Nous renonçons aussi à dresser les tentes. Il fait une nuit à dormir en plein air, et c' est l' usage des habitants. Leurs lits de sangle sont égaillés sous les arbres, couvertures ou courtepointes encore rangées dans la fourche des branches. Ils n' ont aucune crainte de la nuit, au contraire de tant de populations, comme les Malgaches que j' ai connus claquemurés dès le crépuscule dans la peur des esprits. L' islam, sans doute, est une religion rassurante...

Nous nous sommes glissés dans la toile de tente posée au sol. Aucune envie de faire des projets ce soir, ou des commentaires. Pourvu que le sommeil vienne bientôt!

Il me boude au contraire. Plutôt que de m' im je contemple le ciel étoile à travers le pan de plastique transparent qui se trouve par hasard sur mon nez. Ah! comme il fait tranquille là-haut, serein et sans problèmes! Mais à la fin j' étouffe sous l' abri, il faut l' écarter, s' offrir aux moustiques. Le passage alterné d' un inconfort à l' autre m' occupe pendant cinq bonnes heures. Moins toutefois que les questions nées de la tournure des choses. Vers quoi allons-nous, et comment, avec cette équipe de porteurs? Ah! si je pouvais croire comme Daniel que tout problème a une solution!

En fait il a raison, puisque vers une heure du matin je sombre dans le sommeil.

7 août. Réveil plein d' entrain. Un seul désir: couvrir aujourd'hui une sérieuse étape. Belle impatience, mais qui laisse les porteurs indifférents.

Puisqu' il faut attendre on prolonge le petit déjeuner en compensation du repas bâclé de la veille.

Enfin les charges sont prêtes, on va partir...

Non! Une discussion éclate entre les hommes, longue, véhémente. Le sirdar, quand on l' inter, n' a que cette réponse: « They make me sick! Ils me rendent malade! » Tiens! Lui aussi?

On croit deviner que la valise des vivres est en cause. Personne ne veut de ses 25 kilos, surtout pas celui qui l' a portée hier parce qu' elle était simple à ficeler sur le dos. Aujourd'hui il la boxe comme un ennemi personnel. Il faut plus d' un quart d' heure pour qu' il se résigne, et le départ se fait dans la mauvaise humeur générale.

- Surtout n' intervenez jamais auprès des porteurs, laissez faire le sirdar, nous a recommandé Jean-Charles.

On ne peut pas dire que ce soit réussi!

Nous soupçonnons quelqu'un d' être à l' origine de ce mauvais esprit. Un garçon de seize ou dix-sept ans s' est joint hier au groupe à notre insu. Il s' est présente à nous en chemin, mais sa manière nous a déplu. « Je suis un étudiant, pas un porteur!

Je viens avec vous comme un hôte ( « a guest » ). Si je porte quelque chose ( la sacoche du sirdar, qui marche en promeneur ), c' est que je le veux bien! » Qui est ce blanc-bec? Un fils de chef de Shogor qui veut s' offrir une balade? Un parent du sirdar? Sahib Khan est évasif, comme si on lui avait impose ce garçon. Toujours est-il que le godelu-reau est toujours en parlote au milieu des porteurs, avec des regards en coulisse à notre adresse.

Tâchons d' oublier en marchant la mouche du coche et nos hommes mal lunés. Un bon point pour le sirdar. En me voyant, moi qui suis d' âge à être son père, chargé d' un sac alors qu' il ne porte rien, il me l' a pris des épaules. J' ai accepté par principe, quitte à partager le portage du sac de Daniel. Nous n' avons pas encore compris que pour les gens d' ici un chef ne peut sans déchoir faire même travail que ses subordonnés. Jean-Charles nous a pourtant dit que, pour garder le respect des Chitraliens, il s' interdisait de rien faire de ses mains devant eux. Nous l' avons traité in petto de vilain colonialiste... Notre conduite à nous, « chefs du chef », doit donner fort à penser à nos hommes!

Le chemin et le pays nous accaparent enfin tout entiers. On remonte le cours de la rivière, toujours aussi tumultueuse et noire, rejetée d' une rive à l' autre qu' elle affouille rageusement. Chaque fois que nous tournons le cap d' une crête latérale, un nouveau vallon se découvre. Il monte en paliers à des hauteurs imposantes; mais plus haut encore surgissent des sommets de teinte claire, comme épurés dans l' air supérieur. A plus de 5000 mètres, nous apprend la carte. Et sans une tache de neige!

Rien de jeune, rien de vivant comme ce pays. Ce sera notre refrain tout au long du voyage. Ici tout bouge et remue, le terrain en perpétuelle mouvance, la rivière qui l' assaille et l' emporte, la roche elle-même, secouée de fréquents séismes, et dont les fractures semblent toutes fraîches. Que de routes imaginaires n' allons pas tracer dans ces hauteurs désertes qui n' attendent que nos rêves! Il y a des gens qu' elles oppressent, ils sont écrasés. Nous au contraire, tout ici nous exalte, quitte à nous complaire de loin en loin dans l' oasis d' un village où la verdure foisonne par la grâce d' une source ou d' un canal d' irrigation.

Les bisses des Alpes, dit-on, ont pour origine le pays où nous sommes et ses migrateurs. Je doute qu' il soit besoin d' un modèle pour créer des canaux dont le principe est élémentaire. Mais leur réalisation! On voit ici, à travers des kilomètres de pierrier nu et de pentes ravinées, ces conduits tirés à la règle, rendus étanches d' abord par un patient colmatage du à l' homme, puis par le limon des eaux dérivées des torrents. Alors la roche brûlée devient une chair vivante faisant épanouir des cultures en étages, en damiers, mais ou blé, fourrage, légumes. Toute la gamme du vert joue en camaïeu, vernissée par la lumière intense, avec des arbres de toute taille, pommiers, mûriers, et tant d' autres dont nous ne savons pas le nom, si ce n' est du plus gracieux, le tamaris au feuillage de filigrane trempé du bout dans le rose.

Muzhigram!... Notre étape de la demi-journée sera ce village au haut d' une terrasse d' alluvions qu' un torrent partage en deux. Quand le chemin s' en approche sous des arbres bas, l' herbe s' étoile soudain de fruits dorés de la taille d' une cerise... Des abricots! On se précipite sur ces gouttes pul-peuses de sucre et de parfum. Les porteurs ont jeté bas leurs charges pour se servir à même les branches. C' est ici comme chez nous autrefois: le passant a droit aux fruits dans la mesure de sa soif ou de sa faim.

Muzhigram, dangereuse Capoue, aura d' autres générosités, même s' il nous tient hors du long mur de pierre où il s' enferme avec ses femmes. Devant la porte principale est bâtie la mosquée, simple cabane que distingue un avant-toit sur des poteaux sculptés. A côté, la case de passage où l'on nous conduit. Un héritage de l' époque anglaise, à en juger par ses trois pièces munies chacune d' une cheminée ouverte. Aucune envie de coloniser à notre tour cette épave européenne...

Voici déjà, sous les arbres d' à côté, des fauteuils de rotin poussés pour nous recevoir. Puis une table. Nous sommes les invités du notable du ni village, gros homme placide et courtois que le sirdar nous présente comme un de ses amis. On place devant nous une bassine des plus beaux abricots - les premiers n' étaient que des échantillons! On apporte une théière, une deuxième, une encore. Enfin le repas complet, riz à l' in, curry et poulet. Des chapatis bien sûr. Pour clore - rare friandisela double crêpe fourrée de fromage et frite à la poêle... La valise ne va guère s' alléger aujourd'hui!

Tant que dure le repas, l' hôte évente la table avec un bouquet de feuillage pour éloigner les mouches, la plaie du pays, qui sévira encore à 5000 mètres. Puis, quand il est évident que nous ne pouvons plus rien avaler, on nous invite à la sieste sur le lit du patron, dans les fauteuils ou sur l' herbette à notre guise. Tous nos sens à la fois s' imprègnent de ce pays de grâce, et nos oreilles de son nom: « Mijigram », prononcent les gens du pays. Ah! sa lumière, ses couleurs, et son air tiède à goût de fruit!

« Trop beau pour durer! », dit la sagesse populaire.

C' est le contraire qu' il faut craindre. Les porteurs n' ont aucune envie de quitter l' ombre des abricotiers. Quant à Sahib Khan et à notre hôte, ils ont disparu. Les deux A. Alfred et Albert — commencent à s' impatienter: il serait temps de penser à la deuxième étape de la journée!

Il n' y en aura pas. Quand nous pouvons enfin discuter avec le sirdar, il nous propose de camper ici. Arkari est trop éloigné. Nous y serons mieux demain au milieu de la journée pour y changer d' équipe comme il est convenu entre nous. Le notable nous accompagnera à ce village pour nous aider à y trouver des hommes de confiance. Donc, jouissons encore de son hospitalité. A demain l' ex sérieuse!

Les deux A. se rebiffent un peu, mais l' idée d' en avoir bientôt fini avec l' équipe de Shogor leur fait accepter ce nouveau retard. La journée se termine dans une paresse contemplative tout à fait agréable.

8 août. Ce matin pas de traînards, pas de Face nord de l' Aiguille du Midi: l' éperon Frendo Photo Philippe Staub, Lausanne 2Chitral ( Pakistan ). La gorge en aval de Shogor grogne. Nos gens savent qu' à se hâter ils auront du temps de reste pour rentrer chez eux.

Dès la sortie de Muzhigram la vallée se resserre et se simplifie. De droite et de gauche alternent les pierriers nus tombant des crêtes. La monotonie n' en est relevée que par les couleurs, chaque traînée de pierres ayant la sienne. Le schiste noir trace de larges coulées d' ombre. Le jaune vif du calcaire fait soleil parmi le rouge bronzé qui domine, touché çà et là de vert-de-gris. Il doit régner ici le plus étrange méli-mélo géologique.

Une rude montée précède Arkari. Ici la vallée fut remplie autrefois par une masse formidable d' alluvions lacustres. Mais les eaux ont fini par scier le verrou rocheux et creuser dans ces matériaux une gorge profonde de plusieurs centaines de mètres, à la limite de la stabilité. Au fond, la rivière se débat, luisante comme un fleuve de houille.

Le chemin doit passer au plus haut, là on un peu de végétation retient provisoirement le sol. D' année en année l' érosion le force à remonter davantage. On voit s' échelonner ses vieux tronçons coupés net par les ravines. Nous croisons des équipes en train de le réparer en corvée de village. De la belle ouvrage! Ces hommes savent pour qui ils travaillent sous le soleil implacable.

Sur plus de deux kilomètres on se promène ainsi sur le chemin de ronde avant qu' il ne plonge de nouveau vers la plaine et le pont d' Arkari.

Autre sujet d' admiration, ces ouvrages d' art tous sur le même modèle. On élève sur les deux rives une lourde pile de pierres on sont pris des troncs faisant saillie en porte à faux sur un ou deux mètres. A leur extrémité une traverse va servir d' appui à un deuxième étage de troncs, plus longs que les premiers et faisant surplomb comme eux. Avec un troisième étage on aura gagné cinq ou six mètres à la rencontre du bâti symétrique de l' autre rive. Enfin il ne reste plus à franchir qu' une longueur de tronc entre les deux porte à faux. Mais les ponts les plus étroits, au tablier forme d' un chapelet de pierres plates, sont flexibles et vacillants comme des cordes pour funambules.

3Restaurant-hôtel de Shogor avec ses lits 4Sur les chemins du Gazikistan Pour nous privilégiés de la terre, ici se réapprend l' importante des ponts. Pendant des journées de marche on observe par-delà les eaux une autre rive inaccessible, terre plus étrangère que si une montagne vous en séparait. Terre de Tantale, tant sont proches mais refusés l' ombrage ou la source qui vous narguent, ou ces hommes, de loin en loin, qui font signe de la main, sans voix pour se faire entendre dans le fracas. Et l'on se souvient de ces naufragés du ciel, dans les Andes, essayant d' appeler au secours par-dessus la rivière au bout d' une marche désespérée.

Arkari! Ce sera la pause de midi, mais surtout le changement d' équipe.

Premier point à régler: avertir Jean-Charles que nous renonçons à traverser le massif. Qu' il n' envoie pas ses jeeps à notre rencontre sur l' autre versant. Nous avons trop de retard, et nous commençons à comprendre que jamais les porteurs ne pourront nous y accompagner. L' étudiant, notre « hôte », qui doit redescendre à Chitral, sera notre messager. Il nous aura rendu au moins ce service.

Second point, faire la paie des porteurs. Le sirdar pose dans l' herbe et ouvre sa fameuse sacoche jaune, bête éventrée entre des chasseurs à croupetons. Il en fouille les tripes de billets crasseux, compte, recompte et distribue. Chacun palpe et repalpe son lot de roupies, se relève et s' en va en grommelant. Jusqu' au bout ils auront fait la tête!

En revanche, quel accueil au village! On a dispose pour nous sous les arbres deux lits de sangle autour d' un lourd tapis de laine brune à dessins géométriques ton sur ton. Qui s' attendait à une chose aussi belle dans un pays aussi fruste? Une petite foule nous entoure, hommes et enfants. De femmes, aucune, si ce n' est au loin une ombre qui disparaît dès qu' on se retourne. Et voici le défilé des théières, les bassines de fruits, abricots, prunes et pommes. Qui nous reçoit? Mystère. Est-ce discrétion orientale, ou timidité de Sahib Khan, que son anglais limité embarrasse? Nous sommes réduits à l' ignorance, nous laissant faire par ce compagnon qui s' ingénie à nous épargner ques- 5Arkari. Premiers sommets neigeux 6Le Ghul Lasht £om domine Owirdeh de 3700 mètres 7Bisse d' Arkari Photos Edmond Pidoux, Lausanne tions et tracas. C' est peut-être cela, sa fonction de sirdar; car son rôle de guide est douteux. Nous venons d' apprendre qu' il n' a jamais mis les pieds dans cette vallée d' Arkari. Ce n' était même pas un aveu, seulement la fin d' un malentendu. Qui en était responsable?

En attendant le repas qu' on nous a promis après ces premières gâteries, nous allons faire toilette dans la plaine de galets et de sable un peu loin du village. On y trouve de merveilleux bassins d' eau claire entre les blocs de granit. Notre lessive sèche bientôt aux branches des saules tandis que nous rêvassons presque nus au soleil, le regard vers les crêtes qui se montrent à l' est, enfin couronnées de neige. Ces corniches, on croirait, dans le ciel plus noir que la mer, des villages grecs chaulés de .frais...

Ah! que n' avons des jours, des semaines à vivre dans ce paradis!

Le départ se fait à trois heures. Tout de suite la nouvelle équipe nous a plu. Ces hommes ont l' air de trouver l' aventure excitante, nos charges à leur mesure. On nous a fait la conduite jusqu' au sommet du village, par les ruelles qui sentaient le fumier et l' abricot: les toits sont couverts de fruits en train de sécher. Quelques femmes ont osé sortir de leurs maisons. On a dû beaucoup parler, dans les chaumières d' Arkari!

Une scène me reste dans les yeux: les adieux d' une vieille maman et de son fils, un superbe gaillard. Profilés tous les deux au-dessus de moi sur un dernier tertre, ils se tenaient face à face les mains dans les mains, et la mère déposait sur les joues de cet homme un baiser d' une tendresse presque amoureuse... Tant de délicatesse chez ces gens? Encore deux idées à revoir: le naturel, la civilisation...

Et une troisième, le pas du montagnard. On le croit long et lent, ainsi adapté à la pente. Ici comme en Afrique je le vois court et vif, un trotti-nement. Les pieds nus, tout simplement. Ou presque nus, car ces gens se sont mis aux chaussures. Européennes, hélas! au lieu de leurs sandales traditionnelles, mais aussi légères que les 8Pont d' Arkari 9Glacier supérieur du Gazikistan. Camp 4400 dans l' angle inférieur gauche 10 Passage délicat Photos A. Bczinge nôtres, espadrilles ou desert-boots qui nous suffiront jusqu' aux glaciers et sont tellement plus agréables.

Dès que nos porteurs ont leur charge au dos, les voilà filant leur train comme pour ne plus s' ar. Ainsi une heure ou davantage. Mais tout d' un coup on dirait qu' ils se cassent, la charge tombe à terre, eux étendus devant, tout sourire pour nous saluer au passage. Ils repartiront à leur guise, ce n' est pas à nous de régler la marche.

Ils ont des noms impossibles, des visages qui se confondent. J' en distingue pourtant trois. « Petit-Jaune », au blouson de nylon canari, hérité d' une expédition. Où? Sur quel sommet? Impossible de le savoir. Pas de topographie sans toponymie. Or ces gens ont souvent l' air d' ignorer les noms que nous citons d' après la carte. Mais qui les a écrits? Des étrangers de toute nation, chacun tâchant d' interpréter selon son oreille les sons du parler local. Ainsi pour Muzhigram ( « Mijigram » ), ou pour le Tirich, Terich, Tirach ou Tarach-Mir, quatre formes pour la même montagne2. L' igno des indigènes est plus grande encore pour les sommets baptisés par les Européens. Le paradoxe est que les gens du pays vont adopter ces déformations étrangères: nous sommes si instruits! Telle est la puissance du colonialisme linguistique. Et il en fut ainsi chez nous avant que des cartographes-puristes ne recherchent les noms d' origine. Trop tard! Les autochtones les refusent, habitués désormais aux formes bâtardes qu' ils doivent aux « let-trés»3.

« Grand-Violet » — c' est la couleur de son pullover - est le plus jeune des porteurs et l' un des plus forts. Souriant, attentif, serviable. Son regard cherche le nôtre, il a besoin d' amitié. On lui 2 Chitral, Tirich, orthographiés à l' anglaise, se prononcent Tchitral, Tiritch.

3 Voir comme on boude chez nous les formes locales restituées par la Carte nationale: Schönfe/ pour Schönbühl, ou Laggin pour Laquin. Tsa, graphie latine de la CN, est combiné de façon absurde par les gens d' Arolla avec l' ancien Za des cartographes alémaniques pour donner la forme bâtarde Tza, nom de la nouvelle cabane des guides!

répond par force sourires et tapes dans le dos. Pas d' autre langage, hélas!

« Bel-Homme » est celui qu' embrassait sa mère. Sur l' oreille, un bonnet de police d' astrakan gris lui donne grande allure. Il porte à la main le gros parasol-parapluie de coton bleu des voyageurs. Bel-Homme est droit comme un jonc, sec et muscle, le cheveu et l' oeil noirs, le teint sombre. Sans complexe avec nous, la fierté d' un homme qui n' a rien ni personne à envier.

Le chemin a côtoyé longtemps par une forte montée des rapides bouillonnant dans des rochers gros comme des maisons. Le volume et la puissance de la rivière se font voir ici dans leur vérité. Se méfier plus haut de ses apparences plus calmes!

Robatdeh, à une heure et demie d' Arkari, sera notre étape de ce soir. Ici débouche le Robat-Gol, cette vallée par laquelle nous devions, selon le projet de Jean-Charles, gagner un col puis l' épaule du Tirich. Un bel itinéraire vraiment! Des pierriers à décourager Masoch lui-même. Trois mille mètres de dénivellation. Pas un chemin visible. Allez donc écouter les conseils!

Le village, lui, a le style de tous les autres: sous de grands arbres, des maisons basses agglutinées, des cours, des enclos étages.

On nous conduit à celui de la mosquée, signalé par un fanion vert, au sommet du village. C' est là que nous dressons la grande tente. Albert, à son habitude, préfère la belle étoile.

Déjà la foule s' est rassemblée, on ne peut plus faire un mouvement sans écarter quelqu'un. Hommes et enfants ont le nez dans nos marmites, nos sacs, la valise. Des myopes cherchant des poux, tous nos gestes suivis et commentés. D' ailleurs une entière bienveillance: on nous apporte en cadeau des œufs, des chapatis, des fruits. Mais il est éprouvant de manger, de se raser, de se changer en représentation. Puis, la gêne d' étaler tant de richesses devant ces pauvres gens. Tel est pourtant le paradoxe: en acceptant leurs cadeaux nous devenons leurs obligés, et ceci a l' air de compenser cela!

J' essaye de m' isoler pour rédiger mes notes. Je sens bientôt trois ou quatre paires d' yeux par-dessus mon épaule. Ah! l' étrange bonhomme qui écrit de gauche à droite au rebours du bon sens! Et des signes pas plus différenciés que des grains de tabac!

Enfin la nuit descend, le muezzin appelle à la prière. Ouf! La tente, ce soir, est un refuge. Tant pis pour la merveilleuse douceur de l' air!

Samedi 9 août. Départ à la fraîche et marche rapide. La vallée uniforme: succession de pentes d' éboulis en V alternant de droite et de gauche. Souvenir de mes dessins d' enfant: j' aimais créer sur la page ces perspectives fuyantes en chicanes et en escaliers. Peut-être un goût du théâtre: le mystère des coulisses derrière chaque portant. Ou bien l' appel de la route ou du rail en flèche vers l' horizon...

Une heure et demie de marche, puis une vallée latérale débouche de la gauche par un cône d' al à peine incliné, mais si étendu et si large qu' il a repoussé la rivière à l' autre bord au fond d' une gorge. A mesure qu' on s' avance en montant vers le plateau, on traverse des cultures plus serrées et plus denses, champs de maïs ou de luzerne, de légumineuses, de blé; certains prêts pour la moisson, d' autres déjà récoltés. Immense étendue bariolée de vert et de jaune, mais pas un arbre.

Owirdeh, le village campé sur le replat sommital, n' en est que plus beau dans sa nudité géométrique. Les maisons de pierres sèches, sans étage sous leur toit de boue à peine bombé, sont bâties au cordeau et au fil à plomb, avec des fenêtres et des portes soigneusement ajustées dans leur encadrement. Nulle part n' est apparu comme ici le travail ordonnateur de l' homme opérant sur la matière brute. Ce village n' est que le pierrier lui-même organisé par les montagnards. Une secousse de la terre, et il retournerait se confondre dans l' éboulis. Mais avec ses murs luisants et leurs arêtes qui tranchent sur les ombres violettes, il est pareil à un joyau sombre taillé pour faire valoir la lumière.

La splendeur, ici, est encore dans les grands sommets de glace apparus au haut d' un vallon ouvert à l' est. La carte permet d' identifier le Dertona et le Ghul Lasht Zom, 6100 et 6665 mètres. Le plus élevé culmine à trois mille sept cents mètres au-dessus du village! Au retour en Europe, j' apprendrai en lisant Diemberger la conquête qu' il a faite du premier, avec sa femme Tona, en 1965, le jour même où ses amis autrichiens parvenaient sur le second. Arrivé sur l' arête sommitale il note dans son récit: « Près de nous, un éperon tombe dans un à-pic de trois mille mètres, au fond duquel apparaissent quelques taches verdoyantes: champs, prairies et torrents, c' est la vallée d' Arkari... » - Owirdeh, précisément. Mais nous savons que le Tirich-Mir, derrière ces deux sommets, doit les dominer d' encore mille six cents mètres!

A la sortie du village un moulin est en activité, le troisième ou le quatrième que nous rencontrons. On reconnaît ces maisonnettes en forme de cube de deux mètres d' arête bâties au bout d' un bisse. A l' arrivée l' eau est conduite sous la bicoque par un canal de bois à 45 degrés. Elle va frapper une hélice horizontale dont les pales sont inclinées sous le même angle, recevant ainsi le courant de plein fouet. Point d' effet de vissage. La forme est d' une hélice et non l' action. L' avantage sur notre roue à aubes et son axe horizontal est d' éviter l' emploi d' un engrenage. Le même arbre vertical porte la roue motrice et la meule, l' une au-des-sous, l' autre au-dessus du plancher du moulin.

Le distributeur de grain est une caisse de bois pendue au-dessus du trou central de la meule supérieure, seule tournante. Il se termine en goulot de sablier. Pour que le grain tombe peu à peu, une petite gouttière horizontale fait obstacle au goulot. Mais un système de bâtonnets articulés agités par le frottement irrégulier de la meule secoue doucement le verseur. Voilà le plus simple des moulins et le plus efficace. Un enfant est en train d' en conduire et d' en surveiller le travail.

Deux kilomètres encore, et l'on s' avise que les porteurs, au lieu de suivre, bifurquent vers un dernier hameau. Que se passe-t-il?

Sahib Khan vient nous apprendre que ses hommes, n' ayant rien mangé ni bu ce matin, vont chercher là-haut une maison où cuire leurs chapatis et faire leur thé... Discrétion? Négligence? Nous ne savons jamais à quoi en sont nos porteurs, qu' il s' agisse de leur nourriture, de leur logement, de leur santé. Ils attendent qu' il soit trop tard.

Quant à leur équipement, nous avons pu voir ce qu' étaient les chaussures de ces pauvres diables. Des escarpins à l' italienne, étroits et pointus, un carcan pour le pied. Mais cuir, coutures et empiècements sont en l' œil. Bâta-Pakistan a fait un moulage en plastique noir d' une seule pièce, où le pied macère le plus souvent sans chaussettes. Daniel devra soigner des talons crevasses jusqu' à la chair vive.

En attendant le retour de nos hommes nous allons nous réfugier chacun sous son buisson haut comme trois choux, ou son bloc de rocher. Le soleil est brûlant. Albert en profite pour lui offrir les piqûres qui le démangent depuis la nuit de Muzhigram sur un lit hospitalier...

Horreur! il exhibe cent cinquante feux gros comme l' ongle répartis entre hanches et genoux. Leçon cuisante, pour avoir refusece fonceur, cet idéalistede joindre fraternisation et poudre insecticide.

Je le photographie au naturel pour qu' il soit prouvé au retour que la réalité dépassait la fiction.

Nouveau départ, la colonne est au complet. Cette fois, nous allons quitter les lieux habités. Yundeh, le dernier village en amont, à près de 3200 mètres, est aujourd'hui abandonné. L' état du chemin le laisserait deviner: le voici déjà coupé par le torrent issu du Dertona et de son voisin. Point de pont, il faut se mettre nu-pieds et passer à gué.

L' eau de glacier mord les orteils. Le courant pèse aux mollets. Ne pas laisser le regard fuir dans le courant vertigineux! Mais les porteurs veillent sur nous, solides sur leurs affreux souliers. Je bénis les cannes de ski dont je me suis encombré en Europe en vue des longues marches dans la neige... Encore n' est pas l' heure du jour où la fonte est sensible!

Une demi-heure plus loin, la rive elle-même est emportée avec le chemin sur plus de cent mètres. C' est le pied d' un glacis de pierraille si haut, si large et raide, qu' il faudrait une ou deux heures pour l' éviter par son sommet. Le passage est compliqué par les salves que lâche au hasard, en pourrissant au soleil, un gros reste d' avalanche truffé de cailloux. On doit gambiller au ras de l' eau sur des blocs battus par le courant, et là où ils manquent, piétiner dans les gravats en perdant un demi-mètre à chaque pas tant ça croule. La marche horizontale devient une escalade essoufflante entre deux coups d' œil vers l' artillerie d' en haut.

Une fois de plus, admiration pour nos porteurs, tellement plus charges que nous!

La récompense se trouve dans l' oasis de Yundeh - à 3163 mètres -, près d' une source où boire à satiété, avec du gazon fin pour s' étendre à l' ombre de quelques beaux arbres. Le bois sec abonde, autant d' essence ou de gaz économisés. Un enclos bien nivelé recevra nos tentes.

Comme nous, les porteurs sont ravis. Ils pourront loger dans les cabanes abandonnées. L' hu générale est au plus haut.

« C' est ce que je t' avais promis! » commente Daniel.

Je serais ingrat de répondre qu' il a fallu le payer un peu cher et l' attendre longtemps.

Comme ce pays m' a rendu patient!

Dimanche Io août. Montagne toujours plus nue et vide. Couleurs et lumière toujours plus belles.

Finie, depuis Owirdeh, la rencontre de paysans charges de gerbes ou de fagots, parfois d' un tronc entier plus lourd qu' eux. Plus de poignées de main au passage, « Salam! salam! » avec de larges sourires. Mais je m' étonne de trouver encore ici ou là une grosse racine en saillie comme une corde sur le chemin, alors que pas un arbre ne subsiste. Il en existait donc à une date récente. Mais les feux domestiques dévorent. Par nécessité les montagnards se sont faits complices du jeune Himalaya démolisseur...

Au-dessus de Yundeh la vallée s' écarte de sa direction initiale plein nord pour dessiner sur vingt-cinq kilomètres, jusqu' à l' Ano, la boucle d' un vaste point d' interrogation. Mais il est inverse, comme sur un buvard, si bien que notre but, qu' il nous semble chercher toujours juste devant nous, se trouve en fait à notre droite: onze kilomètres à vol d' oiseau au lieu de trois ou quatre jours de marche.

Le désert d' éboulis s' élargit lentement. En même temps se montre sur la gauche et se dégage une montagne très pure de lignes, cousine gracieuse des Grandes Jorasses telles qu' on les voit du Val Ferret italien. Elle se cabre vers le nord, monture impatiente sous une charge de glaciers suspendus. Sur la carte, une altitude: 5716 mètres, mais pas de nom. C' est un sommet vierge! Une courte vallée conduirait sans trop d' obstacles à sa belle arête nord de neige et de rocher, qui paraît praticable... Ah! si nous n' avions pas en tête l' Ano! Si le temps nous était moins compté! Si-Plus on approche des glaciers jumeaux du Gazikistan, encore invisibles, plus les éboulis et les moraines sont convulsés, abandonnés et repris par l' avance et le recul des glaces. La rivière se dédouble, de part et d' autre d' une moraine géante commune autrefois aux deux glaciers confluents, et qu' il faudra franchir après avoir guéé l' émissaire du glacier inférieur cache à notre droite. Mais il faut encore le remonter sur une bonne longueur, son cours est ici trop violent. Voilà une heure encore à peiner sur sa berge croulante...

Mais les porteurs ont laissé tomber leurs charges. C' est trop de pierres, trop de soleil. Trop de kilos. Alors Sahib Khan montre de quoi il est capable. Il part en reconnaissance, courant comme un chamois dans l' affreux pierrier. En un quart d' heure il a disparu à nos yeux. Un autre encore et il se montre, nous fait signe d' avancer; et pendant que la colonne se remet en marche il revient toujours courant à ma rencontre: il ne sera pas dit que j' aurai à porter mon sac!

Un dernier repli de la moraine, et le Gazikistan inférieur se découvre enfin. Tout le bas du glacier est enseveli sous les pierres, mais plus haut il monte en gradins éclatants vers de splendides sommets neigeux. Tout en haut à droite, c' est une autre face du Ghul Lasht Zom - nous le baptisons « Goulache » pour simplifier. Hier nous l' admi sur le versant d' Owirdeh. La troisième pan de cette pyramide triangulaire domine la place Concordia. Nous le savons, mais nous ne le verrons pas, hélas! Ah! si nous n' avions pas pour but... Si notre temps n' était pas limité! Si... ( voir plus haut !).

On se détourne pour guéer l' émissaire du glacier, largement étalé dans la plaine d' alluvions. Le courant est supportable, mais l' eau profonde et glacée vous prend les pieds dans un étau, alors que par prudence il faut choisir au plus large, au plus long sa traversée. Sur les galets de l' autre bord, brûlants de soleil, se rechausser est voluptueux.

Déjà les porteurs sont accrochés au flanc de la moraine, si haute, si raide et croulante! A force d' y peiner avec la patience d' un rongeur en cage ils nous laissent une piste presque commode.

Sur la crête un peu de végétation a stabilisé le sol, des fleurs ont poussé, si belles d' être rares et d' avoir survécu! On voit aussi la trace de bouquetins, nombreux dans la région. Ou celle de contrebandiers? Un col s' ouvre de l' autre côté de la vallée, on y déchiffre une piste là aussi. L' Afgha est tout près derrière la crête. Braconnage, contrebande, sujets qui passionnent nos porteurs. Ils nous font juges, malheureux paysans pourtant maîtres de ce pays, mais que les lois du gouvernement - de ces Pakistanais du bas, autant dire des étrangers - viennent contraindre jusque dans leurs montagnes... Mais quoi? Chez nous, c' est pareil? Comme le monde est mal fait!

Ma curiosité à présent se porte ailleurs, sur une plante dont j' ai observé l' étrange transformation, tandis que nous prenions de l' altitude au cours de ces derniers jours. Dans les basses régions, c' est celle, ingrate et laide, que nous appelons le « lampe ». On la cuit pour les cochons. Plus haut elle devient colorée, petite et ferme. A l' approche des 4000 - nous n' en sommes pas loin - c' est une plante pas plus grande qu' une primevère et d' un rouge de corail. Saine, belle, un régal pour les yeux dans le gris des moraines... Ce n' est rien d' autre que la rhubarbe sauvage avec laquelle Diemberger trompait sa faim ici même!

... Aussi loin qu' on regarde en amont il n' y a que des pierres, encore des pierres dans lesquelles serpente l' émissaire du glacier supérieur. Là où il prend sa source on devine la langue du glacier lui-même et la forme serpentine de son corps écaillé de débris. Plus haut, il disparaît derrière le chaînon qui fait mur mitoyen entre les deux glaciers.

Nous n' irons pas plus loin aujourd'hui. Nous sommes descendus dans une plaine d' alluvions trop belle pour qu' on cherche un autre campement. Altitude 3700 mètres. Une rivière de source, abondante, court dans le sable parmi des saules nains. Les porteurs ont découvert une cabane de pierre pas plus grande qu' une tanière à ours. Avec le bois en abondance, voilà un nouveau paradis. Le reste du jour est occupé aux menues besognes du camp. Je crois me surpasser comme maître-queux. On veut bien me féliciter pour une crème dont tous les ingrédients font bande à part. Ça se boit si bien, les yeux fermés!

Les deux A. vont en reconnaissance jusqu' au pied du glacier. Ils n' en tirent aucun éclaircisse-ment: la vallée continue son mouvement tournant vers la droite et bientôt se dérobe. Albert ramène une corne de bouquetin vieille comme les pierres. « Grand-Violet » en a trouvé une autre, bien plus fraîche. Nouvel émoi parmi les porteurs. Le gibier tombe sous la dent des carnassiers, qui ont plus de droits que les honnêtes paysans! Ce matin nous avons vu dans le sable les larges empreintes d' un loup ou d' un lynx. Est-ce pour les moineaux qu' on a inventé le fusil?

Tandis que va la discussion, le porteur-cuisinier du jour s' est installé à genoux comme une lavandière sur un gros bloc parfaitement plan au milieu du ruisseau pour y pétrir longuement, à même la pierre, la pâte des chapatis. L' excellence de ces galettes est dans l' huile de coude... Comme pour faire pendant à son geste primitif, la valise-buffet à côté de moi est ouverte avec ses cent paquets, sachets, boîtes, tubes, bocaux et tablettes, trente variétés avec bons d' escompte, recettes, slogans et vignettes. C' est pareil au tableau de bord d' un Boeing en face de la charrette à bœufs... Mais c' est aussi un Boeing, un vrai, qui nous a permis d' être ici... Ne pas médire de notre pauvre civilisation de riches!

Lundi i août. Camp levé six heures. La plaine d' alluvions est vite franchie. Impatience d' avancer: c' est aujourd'hui que l' Ano doit se montrer, son glacier nu, ses névés, ses sommets. Mais l' apparition tarde: toujours cette courbure de la vallée! On ne voit longtemps que son flanc à notre gauche - sa rive droite: des sommets rocheux de cinq ou six mille mètres aux arêtes en dents de scie déchirant le manteau des éboulis, d' un rouge somptueux entre sang et corail. Pas de neige sur ce versant sud. Pas d' obstacles sérieux pour défendre la crête. Mais la marche serait d' une fatigue et d' un ennui au-delà du supportable. Qui explorera jamais ces montagnes?

Sous nos pieds ce n' est pas drôle non plus. On peut éviter les moraines trop tourmentées, mais c' est par le bord du torrent, au hasard des rochers qui émergent ou du talus qui s' éboule. A force d' en tâter depuis des jours on s' y fait, il y a une technique pour tout.

A l' abord du glacier le terrain est encore plus bouleversé, un chantier de géants avec la machine de glace en panne au milieu des gravats. Simple apparence: elle travaille à son rythme, ses secondes sont des jours; ses jours, des années.

La pente est dure, les porteurs commencent à peiner. Nous, l' impatience nous pousse en avant à travers les replis en montagnes russes couvertes de schistes noirs. Ainsi sur plus de six kilomètres et dans toute la largeur du glacier. Ces débris proviennent de la muraille à notre droite, une immense paroi rectiligne haute de plus de mille mètres, creusée de ravines où les matériaux dégringolent à tout moment dans un bruit mouillé de cascades.

Voici paraître enfin la tête de la vallée. Elle se montre dans tout son éclat là où finit le deuil du glacier noir: une chaussée resplendissante coupée de gradins brisés, sous la menace de ses deux flancs contrastés. A gauche, une paroi de rochers sombres. A droite, des sommets blancs aux lignes adoucies. Mais leur flanc tient en suspens des glaciers en cataractes figées, inquiétantes. Hélas! l' Ano lui-même se cache. Un dernier goulet de névé y conduit, mais au moment d' y atteindre, il s' infléchit à gauche pour disparaître derrière un angle de rocher.

Les porteurs, de plus en plus, donnent des signes de fatigue. Presque tous souffrent de maux de tête et de conjonctivite. Trois sont pris de vomissements.

La colonne s' arrête dans un pli de terrain où le toubib ouvre consultation avec distribution de comprimés, pommades et collyres. On s' étonne de voir ces montagnards supporter si mal l' altitude, eux qui vivent toute l' année entre deux et trois mille mètres. Est-ce un effet de la sous-alimenta-tion? Depuis deux jours ils en sont réduits au thé et aux chapatis. Le riz refuse de cuire à l' altitude où nous sommes. Puis, quel équipement misérable! On se demande ce qu' a été pour ces hommes la nuit au camp des saules, avec quelques lambeaux de laine pour couverture. Ah! qu' on vienne encore nous parler de porteurs-fakirs dormant sur la glace comme d' autres sur une planche à clous! Nous avions bien dans nos bagages ( un pressentiment ?) des vêtements supplémentaires, même un sac de couchage en surplus, mais nous n' avons pas encore tout distribué. Ici, prêter c' est donner, et nous devons garder le meilleur pour ceux qui seront en état de nous accompagner le plus haut. Cruauté de cette sélection: elle donne à ceux qui ont, ôte à ceux qui n' ont pas.

On repart à petite allure. Rarement, un peu de glace ou les restes d' un névé durci. Les porteurs les évitent avec soin. Ils ont horreur de la neige et Sahib Khan nous a laissé entendre que pas un ne voudrait nous suivre sur le « glacier blanc ». Traverser l' Ano avec eux et descendre les vingt kilomètres du Glacier du Tirich? Le beau projet que nous avions fait là!

4400 mètres. Fin du « glacier noir ». C' est ici qu' il faut dresser le camp avant de tenir conseil au sujet des porteurs. Quand ils nous voient préparer le terrain, tout de suite ils nous viennent en aide avec une habileté surprenante. Ils ont dressé en quelques instants un muret long de cinq ou six mètres puis remblayé le vide au revers avec de la menue pierraille, égalisant une terrasse bien horizontale. Tout fiers de nous avoir épatés par leur savoir-faire. Les deux A. dressent nos trois tentes, je mets en batterie les réchauds, à essence et à gaz, pour offrir à tous potage et thé. Il me faut près de deux heures pour faire la tournée: nous sommes treize! Et pas un de ces hommes qui possède tasse ou gobelet, assiette ou cuiller. On doit tout leur prêter, utiliser les boîtes vides. Comment se sont-ils débrouillés jusqu' ici? On imagine un camp dans la neige avec cette équipe demi-malade et si démunie. Seuls pourraient tenir le coup, à la rigueur, Bel-Homme et Petit-Jaune. Eux du moins ont équipe leurs escarpins de la « chaussure de glacier » dont nous a parlé Jean-Charles. On s' enveloppe le pied dans un grand morceau de fourrure attaché par-dessus avec des cordelettes. C' est chaud et antidérapant. Avec le sirdar chaussé des souliers de marche de Daniel, ces deux-là feront notre équipe d' altitude. Aujourd'hui même nous renverrons à leur village les trois qui sont le plus mal en point. Les trois restants descendront au camp des saules où ils auront abondance de bois et l' abri du « trou à ours ». Ils reviendront dans quatre jours nous aider à replier le « camp du glacier » où nous sommes.

Sahib Khan s' occupe à payer les trois hommes congédiés et bien contents de l' être. Moi, à répartir les vivres. Un lot pour les porteurs. Un autre pour le camp d' altitude. Le troisième restera en réserve ici, sous la grande tente.

Travail long et difficile: comment programmer des repas au goût de chacun, pour plusieurs jours? Comment peser, diviser, empaqueter?

En contrôlant la réserve d' essence je découvre que deux gourdes censées en contenir sont remplies de vieux thé. Par quel mystère? Les avons-nous chipées aux Genevois, à Chitral, où nous étions tous en préparatifs? Voilà deux kilos portés pour rien depuis six jours, avec le souci dès maintenant d' avoir à économiser le combustible. Le gaz chauffe mal et l' essence est de mauvaise qualité. On en perd à chaque emploi et Daniel doit décrasser dix fois le brûleur, démonter la pompe. J' hésite à compliquer les menus. Il faudrait pourtant garder du plaisir à manger...

Nous distribuons aux partants biscuits, chocolat, nougat, glucose, plus de calories qu' ils n' en absorbent à aucun de leurs repas. Mais pour eux ce n' est pas sérieux, sans leur plein de chapatis ils se sentent affamés.

Nous nous séparons enfin avec de bruyantes effusions. Ces hommes ont été braves, serviables, de gais compagnons. Ah! si nous avions eu pour communiquer un langage moins primitif que des rires et des gestes!

A présent ils s' éloignent au petit trot dans les pierres où ils se confondent bientôt. Reste un silence, presque un vide.Voilà une aide et une présence de moins... Un souci également. Ceci compense cela.

A présent, face au but!

Albert va en reconnaissance de ce côté, mais la vue est la même que d' ici. Seules les dimensions changent, apparaissant dans leur réalité. A deux kilomètres le glacier nu se redresse en mur de séracs sur trois cents mètres de hauteur, puis il forme un palier. Plus haut, à même distance, un second mur moins important obture sur les deux tiers l' entrée du goulet sous le col. Il laisse à droite un passage facile vers les dernières pentes... Tout cela paraît sans problèmes.

On peut éviter le premier mur par la banquette rocheuse qui borde le glacier à notre gauche. Elle se développe au niveau du palier entre les deux chutes de séracs. Donc il suffira de la gagner par des couloirs d' éboulis et de la suivre jusqu' à son extrémité. Là nous placerons sans doute le camp d' altitude, vers 4800 mètres. Ce sera plus confortable que la neige. Nous l' aurons transport& avec l' équipe réduite, qui redescendra le même jour au camp du glacier, à la tente-dépôt.

Tranquilles de ce côté, nous occupons le reste de la journée à de menus travaux. Mais au-dessus de l' Ano est apparu un premier flocon gris. Il s' enfle et se défait, barbouillé de rose par le soleil couchant. La température est douce, trop douce pour 4400 mètres. Est-ce un changement de temps? Voilà une semaine qu' il est immuable, Pair transparent, la lumière intense et pure, de cette clarté qu' on ne trouve qu' à l' arrière dans les Alpes. Ici elle subsiste pareille en plein midi sous les rayons presque verticaux... Lumière de l' Himalaya! C' est d' elle surtout que nous aurons un jour la nostalgie...

Mardi 12 août. Scène pénible ce matin. Nous avions perdu bien du temps à préparer nos bagages, sept charges en tout, le nombre que nous sommes. Quand il a fallu les répartir, Sahib Khan a refuse de prendre la sienne. Lui si calme et si discret d' ordinaire était pâle de colère. « Je n' ai jamais porte de charge lourde de ma vie », s' est écrié avec l' horreur de la vertu outragée. Beaucoup plus tard nous comprendrons que nous le faisions déchoir en oubliant la hiérarchie. Nous observerons même que Petit-Jaune a soin de se charger moins que Bel-Homme ou que les autres. Il a déjà participé à une expédition, donc il est plus haut place. Mais nous sommes encore ignorants et Daniel à son tour est gagné par la colère. Il empoigne la charge du sirdar, la jette sur la sienne et se met en route en grognant comme un ours.

Sahib Khan en était malade. Combat corné-lien! Quelle humiliation devait-il accepter? Celle de porter une charge, ou celle de laisser un « vieux » le faire à sa place?

Il a fini par prendre le plus dur, il a couru décharger son « sahib » et s' est mis en queue de colonne, héroïque et muet. Peut-être finira-t-il par comprendre qu' à l' altitude ce n' est plus lui qui commande et ce n' est plus nous. La haute montagne est devenue notre « sahib » à tous!

Le glacier traverse, il faut choisir le bon couloir et grimper d' abord avec les yeux. Pas à pas évaluer le moins mauvais dans le pire; sinon, sous la charge, on redescend plus qu' on n' est monte, avec la grâce d' un ours. Ainsi l' altitude se grignote patiemment. Longues stations immobiles pour reprendre souffle. Je ne sais quel plaisir bizarre je trouve pourtant à mener à bien la corvée, avec tout un jour devant moi et d' aussi belles montagnes autour...

Sur la banquette la progression devient plus facile, même à travers les ravines qui l' entaillent. La dernière, en large amphithéâtre, nous conduit auboutde nos peines sur une épaule presque plate à moins de quatre cents mètres du plateau glaciaire séparant les deux murs de séracs. Lieu idéal pour camper, avec un filet d' eau claire entre les cailloux!

Comme hier, les hommes ont bâti une terrasse en un tournemain. Elle reçoit les deux tentes, l' orange et la bleue. Un socle soutient la valise-buffet à côté de la niche abritant les réchauds. C' est le confort. Daniel s' est barbouillé d' essence et de suie, mais la cuisine ronronne. Je vain préparer un vrai repas. A 4800 mètres nous nous sentons parfaitement bien, mais la moindre hâte nous fait haleter. Qu' importe? Rien ne nous presse.

Le malheur va bientôt nous sauter aux yeux. Tous les quatre nous sommes en train d' examiner le passage du goulet lorsque un nuage blanc éclate dans la paroi de glace au-dessus. Avant que le bruit n' en parvienne il grossit en formidable avalanche balayant tout le passage.

Jean-Charles avait donc raison en parlant des dangers de l' Ano?

Depuis ce moment chacun rumine en secret. Le but, si lent à se montrer, va-t-il nous échapper au dernier moment?

Daniel et moi sommes les plus défrisés. Alfred se täte avec une moue. Albert voudrait se persuader qu' il s' agit d' un coup de semonce. Suffit de passer avant le prochain, ce qui est tombé ne tombera plus...

Mais le reste? Où est la frontière entre peur et prudence? Quels regrets risquons-nous d' em, contre quels dangers dans l' autre plateau de la balance? Le pire des problèmes en montagne, un problème moral. Il va nous gâcher l' après, avec la chaleur intolérable sous la tente, et les mouches! Une plaie, ces bestioles. Autre signe d' un changement de temps?

Les porteurs nous ont quittés, un peu inquiets pour nous. Trois quarts d' heure plus tard nous les voyons arriver à leur tente, ce point jaune là, tout en bas. Quarante-cinq minutes de descente pour quatre heures de montée!

Une banquise légère de nuages est apparue dans le ciel du côté de l' Ano. Elle dérive lentement, teintée par-dessous d' un rose nacre. Mais le ciel du couchant tourne à l' orange toujours plus sombre. Sur lui se découpe en violet la crête déchiquetée du Gazikistan, la frontière afghane. A l' op, le goulet de PAno-Gol, avec les sommets qui l' encadrent, se colore de capucine, de corail, puis de mauve.

Notre décision est prise. Demain nous ferons l' ascension des pierriers et des côtes rocheuses qui dominent le camp, jusqu' à la selle neigeuse inscrite là-haut dans le ciel. Peut-être même jusqu' à la tête charbonneuse à sa droite, voisine de 5800 mètres. De là nous pourrons observer la barre de séracs sous le goulet du col, y découvrir un éventuel passage à l' opposé de l' avalanche, à travers les crevasses, mais un peu protégé par elles. Si l' examen est concluant nous ferons une tentative le jour suivant, soit jusqu' au col, soit pour établir un relais sur le glacier, gardant le vendredi pour une courte montée au col et le repli jusque dans la vallée. Mais peut-être le temps va-t-il trancher pour nous. Il nous inquiète... Toutefois notre décision nous a rendu bonne conscience. Ce qu' il faut pour espérer dormir.

Mercredi 13 août. Pas ferme l' œil de la nuit. Effet de l' altitude. Jusqu' à 4400, au camp du glacier, je n' ai pas éprouvé la moindre gêne; mais cette nuit je me suis à peine assoupi que je me réveillais haletant, reprenant mon souffle à grandes goulées. Le malaise ne durait pas et je me rendormais. C' était pour me réveiller l' instant d' après avec la même légère angoisse. Ainsi selon une alternance régulière.

J' ai fait des exercices de respiration contrôlée. En vain! Avant la dixième inspiration j' étais assoupi, perdant le rythme de nouveau jusqu' au réveil toujours le même.

Je ne me suis pas trop alarmé de ces symptômes, ressentis une fois ou l' autre à bien plus basse altitude. Ils sont dus, m' a dit, à un retard du centre nerveux qui contrôle la respiration durant le sommeil. Il devrait ici accélérer le rythme et le débit des poumons. Il s' y mettra d' ailleurs, mais après une ou deux nuits.

Il ne me restait qu' à éviter de perdre conscience. C' est dur, quand on se sent mort de sommeil. « Trouble respiratoire de Cheyne-Stokes », m' apprend Daniel au réveil. Ces deux savants qui l' ont étudié ont-ils observé un effet, positif ou négatif, de l' emploi de somnifères? Une question à poser aux spécialistes. Daniel s' avoue ignorant.

L' important, c' est que ce matin je sois en forme. Et je le suis... sauf que j' ai oublié mes crampons sous la tente et ne m' en aperçois que lorsque nous sommes déjà haut dans le pierrier. Redescendre? Ce serait perdre une heure. J' ai l' habitude de la marche sans crampons sur toute sorte de neige ou de glace. D' ailleurs il semble que nous pourrons éviter presque tous les névés. En avant donc dans les éboulis.

Ouf! la première pente est derrière nous, un tapis roulant pris à contresens... Nous voici à la hauteur des côtes rocheuses faisant saillie hors des gravats. Le terrain est un peu meilleur, on peut faire usage des quatre membres. Il faut de la malchance pour que les quatre appuis lâchent en même temps. Ça, une montagne? Je bénis ma vieille expérience de rôdeur de sommets qui m' a conduit dans les pires endroits en démolition. S' il existait une cotation négative pour ce genre de terrain, ce serait ici du -V bien tassé... Si on peut dire!

Les deux A. ont pris de l' avance. Daniel au contraire se traîne un peu, c' est son mauvais jour. Mais notre plaisir est grand malgré tout. A chaque halte - nous les multiplions - il faut se remplir les yeux et le cœur.

Dans notre dos la longue et haute muraille noire qui nous dominait au camp du glacier continue à se hausser avec nous. Serons-nous jamais à son niveau? Ce sont 1200 mètres de paroi, la face nord des Jorasses! Mais des sommets neigeux commencent à se montrer par-delà... L' un d' eux est le « Goulache », une fois de plus. Il domine ce premier plan de 1200 mètres encore. Quand notre œil saura-t-il évaluer correctement ces dimensions inhabituelles? Quel point de repère y trouver? Les deux tentes, au bas du pierrier, sont devenues minuscules... Mais quelque chose s' agite autour d' elles... Deux hommes, deux fourmis... Les porteurs, peut-être? Ils n' ont reçu aucun ordre, sinon de monter dans deux jours... Ou bien avons-nous des visiteurs descendus de F Ano-Gol? Ce serait trop beau, nous aurions des précisions de première main... Nous le saurons en redescendant...

Les côtes rocheuses se multiplient, plus ou moins parallèles. Chacun suit la sienne, puis se persuade qu' en passant à une autre il va trouver mieux. Nos chemins se croisent autant de fois mais personne n' y gagne...

On monte pourtant. Voici le névé qu' il faudra traverser pour gagner la nervure montant le plus haut vers l' épaule. Il pend comme une langue de bœuf aux énormes papilles hérissées par le froid. Ce sont les fameuses pénitentes des neiges, œuvre du soleil presque vertical à ces latitudes. ( Le français a féminisé l' espagnol pénitentes. ) Ici elles ne sont guère plus hautes que nous, mais à chaque pas elles nous obligent à enjamber la selle qui les sépare l' une de l' autre, comme la peau à la naissance des doigts. Travail aussi laborieux et ridicule que d' enjamber les rangées de fauteuils dans toute la longueur d' une salle de cinéma.

De halte en halte nous avons remonté la moitié de la nervure plus solide, sur l' autre bord. Daniel propose de laisser là nos sacs. Nous avons mangé et bu à satiété. Ne gardons que le rouleau de la corde sur l' épaule, il peut nous être utile, bien que nous doutions depuis un moment de pousser beaucoup plus loin. Le ciel se plombe au-dessus de la selle neigeuse, la lumière pâlit, tandis que devant nous la pente s' allonge, d' une monotonie décourageante... Allons au moins jusqu' à l' altitude de PAno-Gol, toujours invisible derrière son pan de rochers, et qui le restera...

Mais une montagne est en train d' émerger dans cette direction, plus loin, plus haut... Le Tirich-Mir, peut-être?

C' est bien lui! On le voit à présent aligner ses sommets neigeux dans une bousculade de nuages. C' est là-bas que le mauvais temps se prépare... Ainsi nous l' aurons vu, ce fameux Tirich, 2300 mètres plus haut que nous! Je le photographie encore, tel qu' il s' érige au-dessus de ses satellites, eux-mêmes dominant de haut la muraille au pied de laquelle notre camp du glacier se réduit à rien.

Depuis longtemps les deux A. ont disparu à notre regard. Nous avons atteint la pente de neige sous la selle neigeuse presque fondue dans le ciel, deux cents mètres plus haut. Elle est si dure qu' il faudrait la travailler au piolet trois heures durant. Les crampons — si je les avaisne suffiraient pas. Les deux A. ont du prendre par les rochers à droite. La vue de ces ruines nous décourage, la corvée y serait moins longue mais encore pire.

Puisque nous sommes à l' altitude de PAno-Gol; puisque nous avons pu voir le Tirich, à défaut du col; puisque le ciel devient toujours plus menaçant, n' ayons pas de vergogne à battre en retraite. Mais prolongeons d' abord la halte. Continuons à échanger, comme depuis tant de jours, impressions, réflexions, souvenirs. A parler de nos marottes, musique, lecture, bricolage. A philosopher, si haut dans l' espace; et si loin, dans le temps, des années où nous allions ensemble découvrir la montagne... Lequel de nous pouvait-il prévoir le moment que nous vivons? Merveille de vivre; en faut-il plus? Peut-être l' âge de combattre est-il passé, celui d' accepter est-il venu. Mais combattre, c' est surtout prendre. Accepter, c' est d' abord recevoir.

Nous sommes venus et nous avons beaucoup reçu.

La descente est moins ingrate que la montée: dans ce sens les pierriers croulants collaborent. Mais où diable avons-nous laissé les sacs « bien en évidence »? Les côtes se multiplient, il en a poussé de nouvelles et nous cherchons à gauche, à droite... Sommes-nous déjà trop descendus? Ah! s' il faut remonter!

On les retrouve beaucoup plus bas. Ouf! nous avions tant grimpé? Dernière halte, dernier casse-croûte. Puis en route pour le névé des pénitentes. Daniel s' y attaque vigoureusement jusqu' au torrent qui s' est forme en son milieu. Là son pied crève la glace, le trou engouffre la jambe et le torrent. Daniel s' est jeté au cou d' une de ces dames, il l' étreint comme un perdu. Mais avant que j' aie sorti mon appareil il a quitté la pose. Il ne pense jamais à la photo. Je lui laisse quand même le loisir de vider sa chaussure et de tordre ses bas.

Nous sommes arrivés au camp en même temps que la pluie. Les deux A. nous ont bientôt rejoints. Alfred est parvenu sur la crête, à 5600; Albert, sur la tête rocheuse, deux cents mètres plus haut. Ils ont vu s' étendre au revers tout le massif de l' Hindou Kouch, leur regard est encore plein de cette vision. Mais ça ne se décrit pas, la photo devra s' en charger pour eux.

Faisons maintenant le point de la situation.

Nous sommes battus, il n' y aura pas de tentative demain à l' Ano, à moins d' une amélioration miraculeuse. Si la pluie tourne à la neige comme il est probable, ce sera le repli sans attendre les porteurs. Ce serait trop beau, s' ils prenaient comme aujourd'hui l' initiative de monter ici. C' étaient eux, nos visiteurs. Ils ont laissé deux pommes pour montrer qu' ils veillent sur nous.

Albert garde quand même un espoir. Nous, les aînés, nous sommes navrés pour lui, qui était de taille à atteindre l' Ano en une étape. Il y fallait trop de conditions: le beau temps; la découverte d' un passage dans les crevasses, et l' examen d' aujourd n' a rien révélé. Il restait d' aller voir sur place ou d' accepter les risques du passage sous l' avalanche. Qui de nous en voulait?

Nous avons ruminé longtemps sous la tente, mais la réponse restait la même: le picotement de la pluie sur la toile. J' ai eu tout loisir de l' en: encore le Cheyne-Stokes, moins prononcé que la veille.

Jeudi-14 août. Réveil à l' aube, popote à l' abri de la tente: il s' agit de se caler les côtes en vue d' une longue descente charge au dos. Au moins jusqu' au camp des saules.

Surprise! Deux ombres sortent du brouillard. Nos porteurs, bientôt suivis du sirdar! Ah! les braves gars! Le camp est plié sans retard. Par chance la pluie n' est plus qu' une forte bruine. On se charge à fond. Sahib Khan, cette fois, ne proteste pas. Puis commence la traversée de la banquette, suivie de la descente des couloirs. C' est encore plus croulant sous la pluie. On transpire à grosses gouttes malgré la température plutôt basse: à deux cents mètres au-dessus de nous, quand le brouillard s' écarte un peu, la pente est poudrée de neige.

En une heure nous sommes au camp. Nouveau conseil de guerre. Allons-nous laisser des charges ici et les faire chercher par les porteurs du camp inférieur? Essayerons-nous d' évacuer tout cela aujourd'hui par nos seuls moyens? Ce dernier parti l' emporte, chacun ajoute encore à son bagage et la marche reprend dans le désert de pierres, huit ou dix kilomètres. Incroyable, que nous soyons montés par ce même chemin. Il a triple de longueur. On marche, on marche comme des automates détraqués par les cahots dans ces talus de schiste qui n' en finissent plus.

Nouvelle surprise: les porteurs du bas viennent à notre rencontre! Eux aussi en ont pris l' initia. On les embrasserait!... Au lieu de quoi on leur passe une bonne part des charges. Et la marche continue, plus légère, vers le camp des saules, qu' on appellerait volontiers la maison. La pluie a cessé, un soleil pâle traverse la crasse des nuages. Le sable a déjà bu l' humidité. Il fera bon sous la tente. Mais d' abord toilette, cuisine, repas!

Laisser l' animal se refaire, et jouir longtemps de n' être rien de plus!

Vendredi 15 août. Dans cinq jours notre avion décolle de Chitral. Pas question de flâner. Compter plutôt avec les imprévus, une sagesse qui nous vient!

Le retour se fera en trois étapes au lieu de cinq à la montée. Ce soir, Owirdeh, à 25 kilomètres. On y est à mi-chemin de Muzhigram, la deuxième étape, où nous pouvons compter sur un toit en cas de pluie et sur un repas. Nous l' avons « commandé » en quittant notre hôte, le notable, qui n' a rien voulu accepter à notre premier passage. Le troisième jour nous atteindrons Shogor assez tôt pour faire venir une jeep de Chitral. Sahib Khan nous assure qu' il y a entre les deux localités une liaison téléphonique militaire.

Nous regrettions d' avoir à faire un aller et retour. C' était mal juger de cette descente. Elle nous surprend par sa nouveauté comme si nous étions sur un autre versant. D' abord le temps a changé, il varie d' une heure à l' autre, les sommets se couvrent et se découvrent. Puis le moment est autre, les éclairages, les perspectives. Ainsi cultures et villages, vus de l' amont, prennent leurs justes proportions et leur place dans l' ensemble. Cet angle de rocher que nous allons tourner dans un quart d' heure, qui nous dominera de toute sa masse, on le juge d' en haut pour ce qu' il est, pas même le pied d' une montagne, à peine un détail de ce pied. De là l' image se continue, cheville, genou, hanche, épaule, jusqu' à ces casques de neige dans le ciel vers lesquels nous nous sommes trop rarement retournés en montant l' Arkari. Pendant des heures maintenant ils restent sous nos yeux, si bien que ce retour à vive allure et à grandes étapes nous laisse percevoir les dimensions himalayennes bien mieux que la marche en sens opposé. Vision analytique de la montée, synthétique de la descente. Cheminements complémentaires!

Les porteurs sont d' humeur joyeuse, ils voient dans ces journées non pas une fin mais un retour, au contraire de nous. Leur village est au bout de ces pistes, qui semblent réduites à rien dans le désert pierreux. Est-il possible que nous ayons remué tant de cailloux?

Le passage sous les restes d' avalanche est aventureux. La chaleur détache des pierres à tout moment. On court entre deux salves fumantes en se surveillant les uns les autres. Bel-Homme, qui porte la plus lourde charge et qui ferme la marche, est le plus vise. D' un saut il évite une bordée, d' un arrêt brusque la suivante, ainsi jusqu' à nous.

Ouf! point d' accident.

Autre émotion au passage du gué d' Owirdeh. Le torrent a double de volume, aussi restons-nous chaussés, Daniel et moi, lui appuyé sur un porteur, moi sur mes cannes. Mais Tissières veut passer pieds nus et chavire au beau milieu jusqu' à la ceinture. Bel-Homme et le sirdar l' empoignent avant qu' il ne soit emporté. Grands rires après la peur...

Encore une photo manquée!

Pendant ce temps Albert le fonceur a passé sans qu' on y prenne garde.

Encore deux kilomètres... Il me semble que je marche depuis une éternité. C' est mon jour de passage à vide, je n' ai qu' une idée: me trouver sous la tente, enfoncé dans mon sac de couchage et dormir, dormir!

La déception est amère. Pas d' autre place qu' une étendue de limon près de la rivière. Un vent de fœhn chasse la poussière dans les yeux et la bouche, la cuisine, les bagages. La seule eau disponible est celle d' un bisse café au lait. J' improvise un filtre au moyen d' un bocal de plastique défoncé et de quatre épaisseurs de mouchoirs en papier. Les porteurs admirent, mais le limon passe, impalpable. On se détourne pour pouffer. Puis le réchaud s' éteint ou bien flambe comme une torche. Daniel démonte et nettoie une fois de plus. Quand pourra-t-on manger et surtout se cacher sous la tente?

Une fois de plus des passants se sont arrêtés, tout un groupe nous observe. On voit dans les mains des garçons l' arc à deux cordes qui nous a intrigués plus d' une fois. Les cordes sont tenues écar- tées aux deux bouts par des bâtonnets longs comme le doigt. De l' une à l' autre, en leur milieu, est cousu un petit carré de tissu comme la poche d' une fronde. Et c' est bien un lance-pierres, les garçons nous en font la démonstration. Pour éviter que le projectile ne vienne au départ frapper contre le bois il faut, au moment où on libère la pierre pincée entre les doigts, écarter l' arc par une légère et vive torsion du poignet. Subtile combinaison des mouvements avec la tension de la corde et la visée. Presque à tout coup l' un des tireurs culbute une pierre grosse comme une pomme placée à vingt pas.

A quoi ces arcs servent-ils? Sans doute à tuer des bestioles ou abattre des fruits, nourriture des petits bergers. Mais ce soir tout cela m' amuse peu, je suis claque, cuisiner est odieux dans ce vent de poussière sous les yeux de villageois à l' air brutal comme ceux de Dir. Sahib Khan doit se méfier d' eux: il a eu soin d' enfermer pour la nuit tous nos bagages dans la tente où il va dormir. Je bénis le moment où je peux enfin me glisser dans la nôtre, dans mon sac, dans le sommeil.

Samedi 16 août.Réveil en pleine forme, appel radieux du matin. Les premiers rayons fusent entre Dertona et « Goulache ». Matérialisés par une buée impalpable ils traversent la vallée en oblique et vont frapper la pente immense d' un pierrier transformé en chape d' or. Au-dessous le camp baigne dans une clarté blonde presque irréelle.

Popote et bagages. Les porteurs sont descendus à l' heure fixée du village où ils ont passé la nuit. Bientôt nous aurons quitté Owirdeh avec ses maisons si bien bâties, avec leurs cours où l'on surprend les témoins de la vie familiale, literie, ustensiles, outils épars, travaux à l' abandon. Mais pas un habitant. Si curieux pour nous observer, ils disparaissent au moment d' être vus. Ah! comme on voudrait avoir le temps de vivre un peu de la vie de ce pays, d' en pénétrer le secret! Heureux celui qui en fera le but de son voyage!

De nouveau le désert en descentes rapides coupées par des plaines d' alluvions aux marécages fleuris. On marche, on marche au rythme d' une machine bien huilée tandis que l' esprit veille, un peu hagard, un peu flottant. Mais sur la grisaille de la pensée les impressions se marquent plus vives, indélébiles.

On nous fête à Robatdeh, où nous cassons la croûte à io heures du matin dans l' enclos de la mosquée. Nous avons encore gagné en prestige, ou si ce n' est nous, du moins nos porteurs. On nous offre des fruits, du thé, des chapatis. Rasé de frais sous un abricotier - aujourd'hui, heureusement, ~a n' intéresse plus personne -je repars d' un pied léger pour la descente le long des rapides. Incroyables, le volume et la violence des eaux. Encore des kilowatts en liberté, chose disparue dans nos Alp es. Ici la houille blanche - en fait elle est noireva rester sauvage pour longtemps. Des décennies, ou des siècles?

Au prochain village un homme vient à notre rencontre, un enfant dans les bras. La nouvelle qu' un médecin est parmi nous a dû courir dans la vallée. La maladie se cache, mais l' état sanitaire doit être misérable, à en juger par la faible espérance de vie qu' on lit dans les statistiques. D' où le respect admiratif que certains de nous suscitent par leur âge.

Le père présente sa fillette de deux ans, hurlante dès qu' elle nous voit. « Piqûre de puce infectée » commente le toubib en soignant le gros phlegmon qu' elle porte à la cuisse. Un peu d' hygiène sauverait des vies, préviendrait la cécité et bien d' autres maux fréquents dans ces montagnes. Un médecin aux pieds nus serait une providence... A quoi la raison répond que trop d' enfants surchargeraient une terre trop avare. La soupe vient avant le savon et tous les deux avant le salut, disent les Salutistes eux-mêmes.

Le bébé guérira bientôt, déclare enfin Daniel. Facile de faire un miracle en pareil cas. Plus facile qu' à Owirdeh hier soir. A un homme encore jeune torture nuit et jour par l' arthrose, on a laissé un tube d' aspirine...

A l' approche d' Arkari les porteurs sentent l' écurie, ça galope. Pourvu qu' ils n' aient pas l' idée de rester dans leur village!

Dès qu' ils paraissent les femmes sortent sur leur pas de porte, les gamins nous font cortège, puis des hommes. On nous conduit au sommet d' une colline, on nous installe sur le gazon d' un enclos à l' ombre de grands arbres. Et là, pendant plus de deux heures, les porteurs vont nous fêter. Chacun tient à l' honneur de nous apporter un plat de sa maison. Cela va des fruits aux omelettes, du poulet aux crêpes, à la galette fourrée de fromage, avec le thé en abondance. Sucre. Sale, pire que l' eau de mer, dont je parviens à absorber deux tasses. Il faut goûter de tout. On croit que c' est fini, un nouveau plat monte la colline, porte comme une offrande. On s' exclame, on pique un morceau. Le cercle des spectateurs se partage le reste en se léchant les doigts.

Après quoi les garçons stimulés par Albert nous font des démonstrations à l' arc, puis des tours de gymnastique. Ils rivalisent avec lui, postures de yoga, culbutes, saute-mouton. La joie est à son comble quand le mouton se dérobe sous le « sahib » et l' envoie bouler.

C' est le signe qu' il est temps de lever la séance.

Les porteurs, comme on le craignait, voudraient passer la nuit chez eux. Il faut double paie pour les convaincre de reprendre la route.

Au sortir d' Arkari le paysage est au comble de sa beauté dans la lumière d' après. Les cultures en éventail au pied des vallons, avec leurs champs cloisonnés comme un vitrail dans tous les tons du vert, du jaune, du brun, ont l' épaisseur et le velouté d' une fourrure caressée par les ombres violettes des nuages. Je ne me lasse pas de photographier.

Plus loin nous empruntons le bord d' un bisse taillé dans un flanc de moraine à pic aussi dur que du mortier. Des blocs font saillie sur nos têtes, raisins de granit pris dans le pouding. Les plus gros, d' au moins vingt mètres cubes, sont prêts à dégringoler à la première secousse, dans cette région où la terre tremble souvent. La plaine sous nos pieds en est déjà semée. Ailleurs un pan de pierrier a décroché sur deux cents mètres comme une planche de neige, laissant une cassure en arc de cercle. Elle surplombe ainsi jusqu' aux prochaines pluies d' orage. De tout côté la montagne tient des menaces suspendues, mais qui s' en avise? Elle ne s' ébroue qu' à de longs intervalles et ses courtes violences n' ont guère de spectateurs. Un village enseveli ferait moins de morts que la route en une semaine dans nos vieux pays. A chacun son fatalisme!

La descente, cet après-midi, comporte une longue montée à l' endroit où l'on évite en corniche, sur deux kilomètres, la fouille creusée par la rivière dans de vieux dépôts lacustres. Ici, il y a une semaine, travaillaient des villageois en corvée. Ils ont égalisé un chemin assez large pour une jeep et garni de bouteroues. De l' art pour l' art! Il ne passera tout au plus que des chevaux, et les pierres dressées culbuteraient au troisième coup de pied. Mais ces montagnards semblent voir plus loin. Cet ordre gratuit dans la démesure naturelle a peut-être pour eux la valeur d' une signature.

Par leur chemin tout neuf on redescend au niveau de la rivière. D' ici à Muzhigram on va jouer avec elle, patauger sur ses bords, escalader les promontoires qui la repoussent comme une bête furieuse, franchir un pont tout neuf aussi ajusté qu' un meuble précieux à la senteur de cèdre.

Mais les kilomètres s' allongent en cette fin d' après. Au vingt-sixième ce devrait être Muzhigram, et ce vingt-sixième ne vient pas...

Il se montrera quand nous aurons renoncé à l' attendre.

Notre hôte s' excuse encore: sa femme a dû descendre à Chi tral, le repas n' est pas tel qu' il l' aurait voulu.

Allons donc! Il nous reçoit excellemment, toujours digne, mais moins réserve: nous sommes des connaissances. En fait que saurons-nous de lui, de son existence quotidienne dans ce pays désert? De sa vie privée? De ses relations avec le monde?

C' est pourtant lui qui nous apprend — merveille ou misère du transistorque le matin même, au Bangla-Desh, le chef de l' Etat est mort assassiné... Nous voilà bien de retour sur notre planète!

A l' heure où finissait le repas, le muezzin est venu à la mosquée appeler à la prière. Sa litanie a fait resurgir en moi le souvenir d' une nuit de Ier août sur un alpage valaisan. Nous avions surpris le vieux rite de l' Alpsegen, la bénédiction de l' Alpe. J' ai revu les bergers rangés devant le feu face à la vallée, et le tout jeune garçon au milieu d' eux, le « bouèbe », qui psalmodiait aux échos dans un seillon défoncé en guise de porte-voix. Haute et claire sa phrase s' élevait dans la nuit, obéissant à la réponse amplifiée de la montagne. Nous n' en reconnaissions pas la langue. Du vieil allemand, nous apprirent les bergers, et les premiers versets de l' évangile de Jean: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu... » Nous avons interrogé notre hôte sur l' islam: est-on chute ici, ou sunnite ou autre chose?

-Je crois au Dieu créateur, nous a-t-il répondu avec le sourire d' un Dr Schweitzer pour des interlocuteurs un peu sots. Je crois au Dieu qu' adorent tous les croyants.

Entre-temps la lune s' est levée, les porteurs sont installés dans leur coin, nous laissant avec le sirdar, le notable et Petit-Jaune, qui se considère un peu comme le sous-chef. Alors je ne sais pourquoi - douceur de la soirée, heureuse digestion, fin de nos soucisnous pouvons enfin parler à cœur ouvert avec Sahib Khan. Souvent, à l' arrière, j' ai échangé avec lui des impressions, fait comparaison de son pays et du nôtre, avec leur passé, leurs coutumes, leur évolution, tant de choses qui nous rapprochent. Ce dernier soir tout devient facile, Sahib Khan est confiant, détendu. Peut-être la clarté de la lune rend-elle les visages plus pénétrables que la dureté du jour?

Sahib Khan nous a dit ses soucis, dans nos premières étapes, avec l' empoignade de Shogor, quand il s' apprêtait à nous conduire à l' opposé de notre but. Il en avait reçu l' ordre de l' associé de Jean-Charles, au départ de Chitral. Mais Jean-Charles lui-même avait par trois fois changé les plans qu' il faisait pour nous, le sirdar ne s' y retrouvait plus; mais jamais, au grand jamais il n' avait prétendu connaître le Robat-Gol, les cols du Tirich ou même la vallée d' Arkari.

Enfin, malgré nos lettres, aucun porteur n' avait été engagé d' avance. Ceux de Shogor, recrutés au dernier moment, exigeaient le tarif d' altitude, réclamaient quelques roupies pour chaque menu service. » They made me sick », répète encore le sirdar. Le mal vient d' une société minière austro-chitralienne qui exploite le molybdène en amont de Shogor et construit une route. Elle a besoin des paysans, qui s' entendent à faire monter les salaires et à tirer au flanc.

Un peu tard nous apprenons ainsi les conditions du portage. Les charges sont de 22 kilos au plus en basse montagne, de 15 en altitude. La journée est de 20 et 30 roupies, soit 6 et g francs. Encore doit-on déduire de la charge utile la « tare », le bagage personnel et les vivres des porteurs. Huit hommes n' étaient pas de trop; et les porteurs, le sirdar le répète, refusent de marcher sur les « glaciers blancs ». Nos projets primitifs étaient condamnés d' avance.

Sahib Khan a souffert de ces malentendus, qui s' éclairent à présent. On nous a payés d' informa fantaisistes, et il ajoute ce commentaire plein d' allusions: Le « H » peut avoir de bons effets contre le froid, on l' a vu lui-même en fumer quelques brins à l' altitude. Mais l' abus trouble l' esprit, surtout quand on le prend sous forme de boisson...

Avec l' aide du sirdar nous essayons d' interroger Petit-Jaune sur ses expéditions. Rien à tirer de lui quant aux lieux et à leurs noms. Une seule chose l' a frappé. Parmi les Italiens qu' il accompagnait se trouvait une femme aussi forte qu' un homme pour marcher et porter. Une femme! Il y a de quoi laisser pantois un musulman!

Daniel le questionne sur le Gazikistan, l' Ano, les ascensions qu' on en a faites. Petit-Jaune nous apprend que seuls deux « Allemands » ont passé par là il y a sept ou huit ans. Il les a reçus lui-même et loges dans sa maison. Ils arrivaient épuisés et affamés. A présent la légende raconte dans le pays qu' ils avaient jeûné toute une semaine.

it La « cousine » des Jorasses ( 5716 m ) Photo Edmond Pidoux 12 Regard vers la frontière afghane Photo A. Bezinge 13 Camp 4400. « Bel-Homme », Dr Bach, Sahib Khan, « Petit-Jaune » - et la valise-buffet Aucun doute, il s' agit des Autrichiens de 1967. On reconnaîtrait Diemberger rien qu' à l' état de famine dont il parle dans son livre. Ainsi nous avons devant nous l' homme qui l' a recueilli le premier!...

Mais après ces Autrichiens, demandons-nous, d' autres Européens n' ont pas franchi l' Ano dans un sens ou dans l' autre? Aucun, nous assure Petit-Jaune, nous sommes les premiers à nous montrer depuis eux dans la vallée. Ainsi Daniel nous a conduits sans le savoir dans un pays presque vierge. Cela fait de notre expédition manquée une sorte de réussite!

Autre conclusion: on ne peut rien inférer du silence qui recouvre un pays inconnu. Il signifie aussi bien que rien ne s' y passe ou que personne n' a parlé de ce qu' il y a fait. Autour de Chitral et du Tirich-Mir c' est aujourd'hui un va-et-vient des plus animés. L' écho en parvient à peine en Europe. Mais il y reste un monde à découvrir, même si l'on a des ambitions modestes et de modestes moyens.

La soirée s' est prolongée longtemps sous la lune. Pas un souffle ne remuait le feuillage. Les montagnes semblaient veiller elles aussi, immobiles dans la lumière cendreuse. Nous étions sans fatigue, sans désirs ni regrets, heureux tout simplement comme sur un sommet durement gagné quand la descente est sans problème.

Peut-être n' avions fait tout un voyage que pour cette nuit-là...

Dimanche 17 août.Le temps a changé durant la nuit, une chaleur moite annonce la pluie pour ce soir ou demain.

L' hôte a présidé à notre petit déjeuner « anglais » avec une prévenance et une dignité très britanniques elles aussi, et très orientales. Sahib Khan doit nous avoir présentés en aparté comme des gens considérables malgré leur accoutrement. Les adieux sont de part et d' autre dans le ton distingué qui convient.

La dernière étape paraît courte et variée, 18 kilomètres, une seule contre-pente. On aborde par le haut un village que je ne reconnais pas, en 14 Camp 4400 15 Camp 4800. Le goulet de l' Ano. A droite: zone avalancheuse Photos Edmond Pidoux plusieurs hameaux proches dont les maisons de pierre noire, serrées, s' entourent de vergers et de cultures superbes. Outre les abricots on trouve des pommes, des prunes, des mûres, des noix. Même de la vigne grimpant sur les plus hauts arbres en lianes aussi grosses que le bras. Elle suspend dans le feuillage des grappes violettes, lustrerie de Murano et de Chanaan. Partout l' eau remue et bavarde dans l' herbe. Avec de hautes montagnes blanches, ce serait un autre Arkari...

Quand je demande à Daniel le nom de ce village il me rit au nez. C' est Momi, l' étape du premier jour, avec sa nuit maussade sous les arbres. Nous l' avions abordé d' en bas en le touchant à peine. Le matin, nous ne pensions qu' à le fuir!

Le grand spectacle du retour reste la gorge qui précède Shogor, avec son chemin taillé dans la paroi. La colonne qui me précède semble défiler sur le ciel au sommet d' un mur babylonien, puis descendre suspendue sur le vide, les porteurs à l' extrême bord avec leurs charges prêtes à basculer. La rivière au-dessous tord ses tresses aux reflets de métal et Shogor, là-bas, étale ses champs en étoile au nœud des vallées.

Nous y voici. Les charges tombent dans l' herbe, nous à côté. Sahib Khan est allé téléphoner au camp militaire.

Il revient bredouille: la ligne ne fonctionne pas. Alors commence une attente sans fin qui nous ramène aux souvenirs cotonneux de la première semaine. Livrés au hasard d' une jeep de chantier descendant à Chitral et qui voudra bien nous prendre.

Un premier temps se passe à manger. Un autre à distribuer aux porteurs une partie de notre équipement. On fait cinq parts qui seront tirées au sort, et chacun proposera les échanges qu' il voudra. Tout s' arrange sans compétition. On ne sait dans quelles poches invisibles, mais sûrement vastes, tout cela disparaît, pullovers, blousons, linge de corps, chaussettes, couverts, assiettes, gourdes, couteaux. La place est nette, on n' y trouverait pas une ficelle.

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20 16 Cinq sommets du Tirich-Mir, vus de la crête à 5800 mètres 17 Noshaq, sommet ouest ( 7350 m ?), vu de la crête à 5600 mètres Photos A. Bezinge 18 Ghul Lasht Z°m> en montant à la crête. Au plan intermédiaire, zone avalancheuse des séracs Photo Edmond Pidoux Les adieux sont plus émus qu' on ne le laisse voir. Joyeux rires, grandes poignées de main et tapes dans le dos. Au revoir! au revoir! Pauvre mot qui ne signifie rien...

Bel-Homme et deux autres ont repris le chemin d' Arkari où ils seront demain. Les deux restants vont descendre à Chitral et laisser dans les boutiques une partie du salaire qu' ils ont reçu. Qui pour eux reste considérable. Puis trois longues heures s' écoulent en sieste inconfortable. Il fait lourd, avec un vent bourru plein de sable et de frelons énormes. On veut les fuir, ils sont partout, jusque dans les anses de la rivière où l'on barbote dans une eau presque chaude - les glaciers sont à plus de 80 kilomètres et les rivières coulent sous un soleil immuable.

Sahib Khan se démène pour trouver un véhicule. Trois fois nous rassemblons les bagages précipitamment. Fausse alerte!

A17 heures enfin une jeep déglinguée vient nous délivrer. Les pneus sont usés jusqu' à la toile, des morceaux de caoutchouc larges comme la main battent de l' aile à chaque tour de roue. Peu importe, le chauffeur conduit comme s' il avait le diable aux fesses, prend les virages à la hussarde et les rampes en roue libre: économie et sport! « Inch' Allah !», même les porteurs agrippés à l' ar lancent l' invocation en riant de frousse. C' est affolant, mais ça a une de ces allures! Plus encore en entrant à Chitral. Ralentir? Quelle abdica-tion! L' accélérateur au contraire, et les passants collés aux murs comme des giclures de boue. Et ça ne gueule même pas derrière nous quand le ruisseau humain se reforme. C' est le style du pays. Quiconque a un moteur sous le derrière et un volant entre les mains devient un seigneur de guerre, le monde est à lui. Heureux qu' il n' ait pour arme qu' un klaxon!

Un virage nous projette à gauche, un autre à droite, encore un à gauche. Les freins grincent, les pneus crient: c' est le jardin de Mountain-Inn, nous sommes sauvés! On met pied à terre en titubant, soûlé de bruit, de cahots, de vitesse. Un point final, gros comme un pâté d' encre!

19 Confluent glaciaire du massif du Noshaq Photo A. Bezinge 20 Dans les cultures d' Owirdeh Photo Edmond Pidoux Post-scriptum Notre retour à Chitral n' a pas été ce point final que nous pensions. Jean-Charles nous avait dit en nous accueillant: « Demain les Genevois rentrent de leur dernière randonnée, vous partez le jour suivant, vos places d' avion sont retenues. » C' était plutôt secouant: avoir lanterné pendant une semaine puis vécu douze jours si pleins, et se trouver catapulté comme ça en Europe!

Le temps en a décidé autrement. Le même soir des orages coupaient la route en amont et en aval de Shogor. Les Genevois regagnaient Chitral à pied et par des transports de fortune. C' était pire la nuit suivante, on disait la route du Lowary coupée en dix-huit endroits, trois ponts emportés. Ces précisions faisaient sourire, mais le passage était bel et bien fermé pour des mois. Point d' avion non plus avec le ciel bouché. Nous étions dans la souricière.

Nous l' avons été toute une semaine. Impatience et grogne générale dans les deux hôtels de Chitral, un va-et-vient de nouvelles et de faux bruits, des espoirs, des démentis. Même le temps semblait nous narguer, beau sur nos têtes, couvert sur le Lowary. La radio parlait de pluies jamais vues à cette saison, le Pakistan inondé, un désastre national. ( A noter que pas un mot n' en parviendra aux journaux européens. On se juge saturé de nouvelles catastrophiques, or la moitié nous sont épargnées. ) Les premiers jours, des voyageurs arrivaient encore du Lowary après une ou deux nuits dans la nature et des kilomètres à pied, parfois en escalade. Ils n' avaient qu' un espoir: l' aérodrome de Chitral; et voilà qu' ils se découvraient pris au piège, sans avion et en queue sur les listes d' at. Pour beaucoup d' entre eux le voyage se sera réduit à l' épreuve du Lowary et au désir exaspéré d' échapper à Chitral et de retrouver l' Europe. Au village, rien à entreprendre, les communications même proches étaient coupées. Surtout l'on craignait, en s' éloignant, de manquer l' avion providentiel.

Les seules distractions étaient le bazar ( on en voit vite le bout ), la lecture et le sommeil, où Daniel montrait des dispositions surprenantes. Je crois qu' il rattrapait toutes les urgences de nuit de sa carrière. Alfred restait immobile sur son lit comme un gisant. Une fois l' heure il sortait de son silence pour nous faire part de ses cogitations, sur notre course, sur Sahib Khan, les porteurs, Jean-Charles. Sur l' opportunité d' une tentative pédestre au Lowary. Sur la résistance du moral en fonction de Page ou du sexe. Nous avions de bons moments de rire à entendre ses paradoxes gros comme des montagnes et profonds comme les mers.

Albert, ayant retrouvé sa femme et son fils, qui figuraient au nombre des randonneurs genevois, avait à échanger avec eux le récit de douze journées.

Dès le deuxième jour il était devenu impossible de se laver ou de faire la lessive. Les robinets crachaient de la boue. Les cuisiniers devenaient avares de l' eau que les filtres débitaient à grand peine. Les repas, grands événements de la journée, suivaient un horaire toujours plus fantaisiste avec un menu toujours plus spartiate. « Ah! soupiraient Daniel et les deux A. en se plaignant à moi, pourquoi as-tu vidé la valise entre les mains des porteurs? » Les ingrats! Ils m' avaient regardé comme un ladre quand j' avais mis de côté, à Shogor, une petite réserve dans un sac. Ils me reprochaient maintenant d' avoir laissé les porteurs l' emporter avec nos adieux...

Chance inespérée, un grand tournoi de polo avait lieu à Chitral durant cette semaine. Ce sport est né ici, d' où les Anglais l' ont répandu dans le monde. Un joueur parisien qui se trouvait tout exprès à Mountain-Inn pour assister ces joutes nous faisait profiter de ses explications et de ses commentaires.

Huit ou dix équipes de montagnards s' affron sur de petits chevaux si vifs qu' ils semblaient conduire eux-mêmes le jeu. Spectacle superbe et violent. La couleur des casaques de soie rouge, jaune, bleue, bariolée, les mouvements furieux des galops et des mêlées dans l' immense arène verte, le public entassé alentour comme des milliers de sacs blancs, les sabots martelant le pré, la fanfare aigrelette des hautbois soutenus de tambours pour accompagner ou exciter le jeu, c' était le « son et lumière » le plus étonnant. Il concentrait tout ce que ces montagnards ont de passion et d' énergie.

De courage aussi. Plus d' une fois les crosses labouraient un crâne, Daniel réparait sur place ou à l' hôtel, à la fin de la rencontre. Mais les têtes sont dures au Chitral, les blessés étaient en lice le lendemain, sinon même le moment d' après.

Mais tout s' use à la longue. Le polo avait rendu l' attente supportable. Pour finir, l' attente rendait le polo exaspérant. Quand chaque soir, derrière la colline de Mountain-Inn, éclatait la petite fanfare annonçant le jeu, nos nerfs commençaient à se hérisser au boum-boum des tambours, au piaulement des hautbois, toujours le même sur quatre notes.

Le vendredi, l' avion du matin réussit à passer le Lowary. Nous étions en liste pour l' après. Grand branle-bas, l' humeur au plus haut. Adieux émus à Mountain-Inn, à Sahib Khan. A l' aéro les bagages sont enregistrés, les cartes d' em distribuées. Il n' y a plus qu' à attendre un peu en évitant de regarder du côté du Lowary...

A l' heure où l' avion devrait se montrer, le haut-parleur annonce sur un ton de victoire qu' il a du faire demi-tour. Nous faisons de même, avec une envie de tuer l' affreux représentant de la PIA qui vient de parler. Le même qui nous a éconduits deux ou trois fois à l' agence de Chitral avec une cruauté sadique. Mais que penser de son supérieur, tout en courbettes avec nous comme devant le client-roi, et qui s' en foutait encore plus par derrière?

Tous nos plans de retour s' effondrent. Il faudra traîner au moins trois jours à Peshawar, ou Rawalpindi ou Lahore. Les plus impatients seraient prêts à vider leur portemonnaie dans les mains d' un pilote dispose à jouer à la roulette russe avec n' importe quel avion... Heureux sommes- nous si nos dépêches atteignent l' Europe. Le bureau du télégraphe ressemblait à un poste de campagne improvisé.

Soirée lugubre à l' hôtel. Rien ne nous assure qu' il n' y en aura pas beaucoup d' autres.

Seul fruit de cette longue attente: on découvre l' animation qui règne dans ce coin de montagne. Un mouvement continuel d' alpinistes, de randonneurs, de simples touristes, de hippies. Toutes les nationalités, tous les âges, et chaque jour un nouveau lot d' informations apportées on ne sait d' où. Deux Polonais avaient disparu entre Shogor et Arkari quelque part sur les hauts cols à l' ouest du Tirich. Un Espagnol avait fait une chute mortelle sur cette montagne. Une douzaine de Suisses étaient parvenus au sommet. Ils avaient passé au retour à Mountain-Inn avec des blessés atteints de gelures graves, un autre frappé d' une attaque. Une expédition anglo-allemande, retour du Tirich, se trouvait dans le second hôtel, à tel point fatiguée et à bout de nerfs que l' aventure se terminait en pugilat.

Nous avons appris que personne n' abordait le massif autrement que par l' est et le nord, à l' op d' Arkari. Il y régnait une grande animation, on se disputait les porteurs à prix d' argent, les prix montaient jusqu' au quintuple. Deux Italiens rentrés à Mountain-Inn nous racontaient comment, devant ces exigences, leur expédition avait tourné court. Des Japonais avaient cru mieux faire en recrutant des hommes dans une autre vallée pour le double seulement du prix normal. Mais à la première étape dans la Vallée de Tirich ils s' étaient vu refuser le droit de camper à moins d' engager des porteurs locaux. Faute de quoi leurs bagages seraient jetés à la rivière.

Nous avions regretté de n' avoir pas choisi de gagner la place Concordia par le côté est, sûr et facile. Nous apprenions maintenant à quel prix nous l' aurions fait et dans quelles relations avec les porteurs. Ces hommes, ajoutaient nos amis italiens, vous déshabillaient déjà tout le long du chemin: « Tu me donneras cette culotte, cette chemise, tes souliers!... » On s' étonne par ailleurs de l' impréparation de beaucoup d' alpinistes qui s' aventurent là-bas, certains à peine au début de leur carrière. Belle audace qui finit souvent par des appels au secours. Mais plus d' une agence de voyage fait de même, offrant l' Himalaya ou l' Hindou Kouch à qui en veut. Une dizaine de vieux messieurs et de vieilles dames débarquaient un soir à Mountain-Inn, tout secoués encore par leur aventure du Lowary. Dans des conditions normales, c' eût été déjà trop pour eux. Même parmi nos randonneurs genevois l' un ou l' autre avait touché ses limites.

Après avoir lu trois romans, assisté à huit matches de polo, vécu six fours comme en prison, nous avons décollé de Chitral un beau matin. L' avion Fokker volait au ras des pentes, insecte infime dans ces montagnes trouées comme des scories, brûlées au feu, jaunies au soufre, où la végétation n' est plus qu' une maigre moisissure. On y voyait par places les tronçons d' un fil blanc: la route du Lowary. Ce qu' il en restait.

Nous avons survolé le col à moins de trois cents mètres. Les nuages s' y regroupaient déjà. Il n' y aurait pas de vol cet après-midi, nous a dit le pilote.

Nous avons eu une pensée de compassion pour les séquestrés de la montagne!

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