Désillusions

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Par Paul Mauron

Les impressions les plus tenaces sont sans aucun doute celles que nous avons emmagasinées dans notre enfance. Au temps où je n' avais pas encore besoin de me raser, les Alpes étaient pour moi un monde inconnu, un monde fantastique. Des histoires de chiens-sauveurs du Grand St-Bernard me faisaient imaginer nos hauts cols comme des corridors de la mort. Je me représentais les hospices du dit St-Bernard, du Gothard, du Simplon comme des antres auxquels je ne pouvais pas donner de forme mais qui devaient en avoir d' extraordinaires.

Plus tard, ces antres se montrèrent successivement à moi comme des maisons massives, plutôt ordinaires, devant lesquelles s' arrêtaient des automobiles, des cars dont chaque unité diminuait mon enthousiasme d' un cran. J' espérais toujours mieux pour le suivant, par la foi je restais encore un enfant. La distance aidant, je faisais encore crédit aux Berninahäuser. Dans le train, où chacun croyait devoir s' extasier, j' attendais, avec une émotion sous cloche, l' arrêt à la station « Berninahäuser »! Nous ne sommes que trois à quitter le vagon, à contre-voie: notre guide, ma femme et moi. En s' en allant, le train nous découvre les célèbres maisons. La cloche se fait plus lourde sur mon émotion.

Ce sont d' affreuses maisons grises. Je leur pardonnerais d' être laides si elles avaient quelque chose de bien à elles. Après tout qu' importe leur aspect banal, leur résistance est chose principale. Mais voilà que le guide nous prie de monter toujours à la cabane, pendant qu' il va faire une commission. Serait-ce là une vulgaire auberge? Désillusion!

En grimpant le talus bordant la voie, nous pensons mettre le pied sur la vraie montagne. Ces hauts pâturages doivent être un paradis pour la gent animale que nous aimerions voir chez elle. Le terrain est doucement bosselé, la vue dégagée, nous allons sans bruit pour ne pas avertir les hôtes de notre arrivée. Rien, des fleurs, de jolies fleurs, mais pas un animal. Le gazon se raréfie, des rochers apparaissent, de très vieux rochers, roux, doux, :W usés, fatigués. Soudain, à un détour, nous voyons là-haut, pointant vers le ciel gris... un poteau téléphonique.

Encore quelques rochers, un semblant de petit glacier à traverser, un pierrier; il se met à pleuvoir lorsque nous atteignons la cabane Diavolezza ( privée ). Nous sommes en 1934. Tout autour de la cabane des Allemands font leur popote sous l' avant. A l' intérieur, à notre table, une jeune fille, en conversation avec son guide, fume une grosse pipe, comme un vieux troupier. Ce doit être une marque d' aisance en alpinisme. Illusion!

Bien d' autres sont déjà partis quand nous nous levons le lendemain matin. L' aube nous rejoint sur un terrain qui semble avoir reçu d' énormes projectiles envoyés par quelque cataclysme. En approchant de ces immenses blocs nous faisons, malgré nous, fuir des oiseaux qui, dans leur vol, utilisent savamment les accidents du terrain pour se dérober à notre vue. Nous sommes navrés de les épouvanter, nous ne leur voulons pas de mal, mais depuis des générations, depuis des siècles, depuis toujours ils connaissent les hommes et se méfient. Combien de siècles de bonté pure faudrait-il pour redonner confiance à ces oiseaux, aux marmottes, aux chamois?

Le jour est tout à fait là quand nous atteignons la grande pente enneigée du Piz Palü. La neige est dure, de bonnes marches y sont marquées par ceux qui nous ont précédés. Lentement, patiemment, nous montons ce que notre guide appelle l' escalier du ciel. Le visage est tout proche de la surface blanche, le champ visuel en est rétréci. Tout est blanc, vide, silencieux. Pourtant, voilà que l' œil perçoit vaguement un mouvement saccadé. Etonné, il voit un papillon blanc, « un billet d' amour plié en deux, cherchant une adresse de fleur ». Que fait ici ce papillon? Egaré, poussé par le vent? Volage, d' aventures en aventures, ou idéaliste, de désillusions en désillusions, n' a trouvé que la solitude? Va-t-il rentrer dans le monde ou finir mélancoliquement dans le blanc?

Du premier sommet nous apercevons sur le deuxième toute une société. On pourrait croire un Männerchor. Quand nous y sommes nous-mêmes, cette société se réduit à une dizaine d' individus, mais quatre ou cinq en grappe sur un sommet sans arrière-plan et cinq ou six à la file sur une arête de neige là-haut donnent l' illusion de la multitude. Après avoir passé le troisième sommet, nous descendons le Spinasgrat par une facile varappe. Nous dépassons la demoiselle à la pipe qui n' en mène pas large. Pas trace d' aisance. La pipe n' était qu' une crânerie illusoire.

Impossible de traverser de la Sella Bellavista à la cabane Marco-e-Rosa sans photographier le Crast' Aguzza. Alors que nous avons eu jusqu' ici un temps merveilleux, le brouillard nous enveloppe pendant le repas de midi à la cabane. Pensant que ce n' est qu' une couche à traverser, nous montons quand même au Piz Bernina. Si la couche de brouillard n' est pas d' une formidable épaisseur, elle nous suit dans nos déplacements. Tout est gris, désespérément gris, sauf les rochers juste dans nos mains et sous nos pieds. C' est le désert. Aucun être vivant ne peut vivre là. Erreur, illusion! Voici une araignée qui se faufile dans une fente du roc. De quoi peut-elle bien vivre? Il y a donc là d' autres êtres vivants, plus minuscules, dont elle se nourrit. D' autres que nous se sont fait des illusions, qui arrivent au sommet par le Biancograt. Pour nous narguer, au milieu de la descente la cime se montre à nous suavement illuminée, mais pendant quelques secondes seulement.

Pendant la nuit, le vent semble vouloir emporter le refuge. Quand nous en sortons au petit matin, une grosse couche de neige nouvelle nous oblige à renoncer à nos autres projets. Pataugeant jusqu' au du genou, nous avons mille peines à éviter les crevasses du Labyrinthe. Le temps est de nouveau magnifique quand nous arrivons à la cabane Boval. Nous nous réjouissons inconsciemment de reprendre contact avec la société, nous avons été si fraternels là-haut, nous nous comprenions presque sans parler. Désillusions! Devant la cabane une bruyante famille de touristes de salon commande arrogamment un plantureux dîner, avec une omelette de douze œufs comme entrée. Nous aimerions repartir vers les hauteurs. Mais il y a la neige. Nous devons rentrer.

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