Deux premières ascensions aux Monts Grépillon (Massif du Dolent)

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PAR MICHEL VAUCHER, GENÈVE

Avec 1 illustration ( 92 ) Vacances de Noël 1964, Bruson. Au sommet du téléski, nous admirons les Alpes. Etienne Nusslé tend le bras:

- A vous qui cherchez des premières... Cette paroi-là c' est le Grépillon... Ça reste à faire.

De si loin, on ne voit pas bien. On remarque tout de même que la paroi doit être raide, car il n' y a pas de neige.

- Vous qui cherchez des premières... Nous ne les cherchons pas particulièrement, mais, si l' occasion se présente, pourquoi pas?

Quelques années plus tard, nous découvrons le Val Ferret et La Fouly. Cette vallée possède une flore et une faune étonnantes. Un bureau des guides, établi à La Fouly et dirigé par Xavier Kalt, transforme peu à peu ce hameau perdu en station. La vue est incomparable sur le magnifique bassin glaciaire du Tour Noir et du Dolent, ce Dolent bien connu des skieurs et des... cartographes, puisqu' il est le point de jonction de trois pays. Prenant son élan de la Combe des Fonds, une arête magnifique monte à l' assaut de ce beau sommet. C' est l' arête sud-est, marquée par plusieurs pointes que l'on appelle les Monts Grépillon. Il y a tout d' abord la Pointe Allobrogia. Deux autres sommets, malgré leur altitude supérieure, n' ont pas de nom. Vus de La Fouly, ils présentent un versant nord très sévère, le troisième surtout qui offre six cents mètres de parois verticales ou surplombantes. Deux faces de plus de six cents mètres encore vierges! C' est presque trop beau pour être vrai!

Nous nous renseignons. Le fameux guide Michel Darbellay a essayé une fois avec ses frères.

- J' ai cherché à passer en libre, mais après deux ou trois longueurs... Impossible!

- Et avec des pitons?

Michel pense que cela doit être possible, mais très dur. Nous décidons d' essayer ensemble pendant l' été. Et voilà comment nous nous trouvons le 7 août 1967, suants et soufflants, chargés de très gros sacs, remontant la Combe des Fonds.

Yvette est bien entraînée par de grandes courses dans les Dolomites; quant à Michel, je crois qu' il ne connaît que la « superforme »!

Après un léger repas au pied du glacier, nous reprenons la marche. Ce Glacier du Dolent peut poser des problèmes d' itinéraire, certaines années. Aujourd'hui, il est débonnaire, et nous voilà bientôt au pied du mur. Discussions sur le choix de la voie. Nous tombons d' accord pour une fissure obli- que qui conduit à une vire marquant le milieu de la face. Pour notre première tentative en commun, nous avons choisi, bien sûr, la plus difficile des deux parois, celle qui aboutit à la troisième pointe. Pendant qu' Yvette aménage une plate-forme sur le glacier, nous partons « tâter le terrain ».

Deux longueurs faciles, un petit surplomb délicat, une suite très prometteuse, mais il faut déjà rentrer à la maison. A la plate-forme plutôt! Deux rappels, et nous sommes bientôt vers Yvette qui nous a préparé une bonne soupe.

Temps splendide. Bivouac très froid. Craquements inquiétants de la glace en mouvement.

- Quelle vacherie, ces glaciers, ça bouge tout le temps!

C' est sur ces fortes paroles de Michel que, le matin venu, nous nous dirigeons vers la paroi déjà touchée par le soleil. Elle est très belle, cette escalade. Belle, parce que nous faisons quelque chose que nous aimons. Découvrir, chercher à passer, à surmonter un mur, une fissure. A chaque longueur, nous changeons de leader: ainsi « il yen a»pour tout le monde.Joie de se sentir entre amis. Impression de faire quelque chose de grand, d' avoir une activité dans laquelle on met ce que l'on a de meilleur. Nous gagnons de l' altitude et parvenons à la vire au début de l' après. Le rocher y est très mauvais. En jouant les terrassiers, nous aménageons deux petites plates-formes,et nous allons voir la suite de l' itinéraire. Un grand dièdre un peu sur la gauche, des dalles rébarbatives au centre et à droite. Plusieurs essais dirigés au centre de la paroi n' aboutissent pas. Assez étonnante, cette faculté de l' homme qui sait, ou plutôt qui sent jusqu' où il peut aller. C' est un mélange d' expérience, d' observation et de « forme » du jour. Malgré la présence de toutes ces facultés, nous nous retrouvons toujours repoussés vers le dièdre. Il a beaucoup d' allure, ce dièdre. Il nous fait un peu peur. De place en place, des surplombs problématiques semblent nous narguer. La nuit porte conseil, dit-on, et nous allons rejoindre nos petits replats pour le vérifier.

Vers 21 heures, comme convenu, nous envoyons des signaux lumineux à nos amis de La Fouly. De toutes parts, on nous répond. Quelques lampes timides, mais aussi des phares puissants, même une fusée envoyée par Xavier! A notre tour, nous envoyons une fusée verte: « Tout va bien! » De Ferret, de Branche et presque de chaque chalet, c' est le message silencieux de ces petites lueurs qui nous montre à quel point les gens de la vallée s' intéressent à notre tentative.

Nous retrouvons bientôt le calme et la beauté de la nuit.

Le petit matin nous voit dans le dièdre. Pour le moment, ça va, mais là-haut? Ce surplomb tout noir? Grimper en se disant que peut-être trente mètres plus haut, il faudra redescendre toute la paroi, procure une impression bizarre. On se sent un peu inquiet et trompé, comme si la montagne ne respectait pas les règles du jeu. Et pourtant, lors des longues poses nécessaires, lorsque c' est l' autre Michel qui ouvre la voie, on se dit que, après tout, redescendre ici ou sur le versant de la voie normale, il faudra de toute façon redescendre. Allons, il faut que « ça » passe. Michel est dans le surplomb. Je suis monté l' assurer tout près. Yvette est restée quarante mètres plus bas. Assise sur un petit replat, elle dort! Des cris sur le glacier: ce sont les frères de Michel qui viennent chercher les piolets laissés au bivouac.

Ils ont marché pendant plusieurs heures simplement pour nous rendre service. Chapeau! Nous nous inclinons bien bas. Le surplomb, lui, ne s' incline pas. Au contraire, il se défend bien. Mais piton après piton, patiemment, Michel en vient à bout. Alors, je tire sur la corde pour faire monter Yvette. Je tire, je tire... et il n' y a personne au bout! Ma moitié s' était décordée pour aller dormir sur une plate-forme plus confortable! Elle se réveille un peu, juste assez pour se rencorder. Peu après, elle se réveille tout à fait, car elle doit récupérer les pitons. Nous sommes bientôt réunis tous les trois sur une mauvaise dalle qui sert de relais. Plusieurs pitons assurent la sécurité, mais, pour les pieds, il n' y a rien.

La suite est problématique. Une large fissure épuise rapidement notre collection de coins de bois. Et je ne vois pas comment je vais franchir le bombement suivant. Yvette et Michel me surveillent du coin de l' œil depuis une heure au moins. Leurs pieds endoloris par la position inconfortable, je les vois parfois sautiller, essayer de soulager ces extrémités bloquées par l' attente. Je plante de tout petits pitons, dans des feuillets cassants. Je sais qu' ils ne valent pas grand-chose, mais si je peux gagner un mètre...

- C' est sorti!

Le cri m' a échappé après un passage aussi délicat, où j' ai du dominer ma peur de voir dégringoler le fragile échafaudage. Yvette et Michel hurlent leur joie! Enfin, ils vont pouvoir bouger. Enfin, on sait à quoi s' en tenir, car, après, cela paraît plus simple. Michel donne des tapes dans le dos d' Yvette, que i' entends quarante mètres plus haut!

La suite, bien que difficile, ne nous posera pas de grands problèmes. Désormais, nous savons que nous sortirons au sommet Et, quelque onze heures après avoir quitté la vire, nous sommes en effet sur le point culminant. Quelle belle voie! Nous avons de la peine à croire à notre bonheur. Nous mangeons un peu, en parlant sans cesse des passages qui ont occupé notre esprit, il n' y a pas si longtemps.

- Ah! ce dièdre! Et puis la fissure, où tu as mis un extraplat...

C' est la descente, maintenant. Des névés faciles et des pierriers. De temps à autre, nous attendons Yvette. Elle n' aime pas le pas de course:

- Monter en deux jours et descendre en deux heures, vous êtes « dingues »!

La nuit nous surprend dans le bas de la Combe des Fonds. Il y a plusieurs torrents à traverser. Des amis sont venus à notre rencontre et, grâce à Jacques Darbellay, Yvette évite un troisième bivouac, car elle ne savait plus où passer, vu que les « dingues » étaient loin devant. C' est autour d' un bon repas que se termine cette belle aventure.

Le lendemain, Xavier Kalt nous propose de baptiser la pointe gravie du nom de Gratien Volluz. Nous sommes, bien sûr, d' accord et même très fiers d' honorer indirectement ce guide exemplaire, cet ami enthousiaste que nous allions visiter à chaque passage du Col du Simplon. Gratien dirigeait l' hospice du Simplon. Il avait créé des cours d' initiation à l' alpinisme qui étaient des modèles du genre. Il est tombé, alors qu' il effectuait une descente difficile dans les gorges de Gondo.

Huit jours plus tard, soit le 16 août 1968, nous sommes à nouveau au pied des Grépillons. Cette fois, nous sommes quatre. Raymond Joris, aspirant guide, est de la partie. Notre objectif est l' esca directe de la deuxième pointe. Le temps, franchement maussade, nous incite à aller vite. Assez curieusement, cette paroi est haute de sept cents mètres, plus haute que la Pointe Volluz qui lui est pourtant supérieure en altitude! La raison en est simple: elle descend beaucoup plus bas sur le glacier. Cinq longueurs difficiles à l' attaque, et nous tombons dans une zone facile. Nous pouvons marcher ensemble sur plus de deux cents mètres. Cette escalade est donc d' un caractère bien différent de celle d' à côté. Là-bas, pas un moment de répit, alors qu' ici des zones faciles succèdent à des ressauts très délicats.

Le temps se gâte, de fins flocons de neige évoluent gracieusement autour de nous.

- Que faire?

- Allons voir encore un bout!

Nous remontons l' arête d' un névé, puis le fond d' une cheminée profonde. Deux cents mètres de paroi très raide nous attendent. Malgré le temps douteux, l' escalade est de tout premier ordre. Le rocher est d' une solidité parfaite, et c' est toujours une révélation de voir à quel point il semble fait pour être gravi. Michel et Raymond d' un côté, Yvette et moi de l' autre, l' harmonie est parfaite. Nous rions, car Raymond est toujours en train de rectifier une partie de son équipement. Pendant qu' il attache ses souliers, j' ai fait monter Yvette jusqu' à un bon relais. Je m' attaque ensuite à un mur surplombant, où les étriers et les pitons vont entrer dans la danse. Pendant ce temps, Michel va voir un peu plus loin. Yvette et moi, nous avons passé, mais où est Michel? Nous l' appelons ll se trouve quelque part au-dessous de nous, dans un dièdre qui ne vent pas se laisser pitonner. Michel devrait redescendre; pour éviter une perte de temps, nous lui envoyons une corde. La montée se poursuit, très belle. Nous ne songeons plus au temps, qui semble ne pas se détériorer davantage. Il neige paisiblement. Nous voilà en vue du sommet. Et tandis que Raymond change de pullover pour la troisième fois, nous prenons pied sur la dernière pente, débonnaire. A quelques jours d' intervalle, nous avons eu la joie de faire deux voies nouvelles: c' est une chance rare!

Peu de temps après, j' ai l' occasion d' emmener des écoliers sur l' éperon nord-est de la Pointe Allobrogia. Escalade ouverte il y a déjà longtemps par le guide Maurice Crettex. Cet éperon est le refuge des chamois lorsqu' ils sont pourchassés. On y trouve de nombreuses marques de leur passage. Pas de grandes difficultés, à part une dalle délicate, mais une ambiance très agréable.

A ceux qui aiment la montagne encore naturelle et sauvage je peux recommander cette chaîne des Monts Grépillon. Il y en a pour tous les goûts.

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