Drame à la Dent Blanche

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Mort de O. G. Jones et des guides Elias Furrer, Clemenz Zurbriggen et Jean Vuignier, août 1899.

Avec 2 illustrations.Par Charles Gos.

Le lundi 28 août 1899, à 3 heures du matin, deux caravanes d' alpinistes anglais, Mr O. G. Jones avec les guides Elias Furrer et Clemens Zurbriggen et M' F. W. Hill avec le guide Jean Vuignier, quittaient Bricolla pour tenter la Dent Blanche par l' arête de Ferpècle. Cette longue et difficile arête avait été conquise par Aloys Pollinger, le fameux guide de S'-Nicolas, avec M " E. P. Jackson et le Dr K. Schulz en 1884. Deux ou trois cordées seulement l' ont escaladée depuis, et Jean Vuignier est le premier guide d' Evolène qui s' y hasarde.

A mi-hauteur de l' arête, la route est bloquée par des roches bombées, panoplies de boucliers superposés, engluées de verglas. Impossible de passer. Furrer se détache. Il avise sur la droite une vire horizontale dont le revêtement doré contraste avec les murs sombres qu' elle coupe. Il la suit, puis s' en sépare par une cheminée pour reprendre l' arête. Au-dessus, les apparences sont favorables. Il y a tout de même, à cent mètres là-haut, un éperon abrupt posé en saillant sur l' arête. Là, évidemment, ça n' ira pas tout seul. Il hèle ses camarades. La tête de Zurbriggen se montre dans l' orifice du goulot. Les cinq hommes sont bientôt regroupés. Furrer reprend sa place en tête de cordée. Ils repartent. A ce moment, 9 h. 30, les deux grimpeurs de l' arête sud sont de nouveau visibles, assez près du sommet. Minces silhouettes noires contre le gouffre azuré. Mais de nouveau le silence entre les deux cordées n' est pas rompu, comme si, d' instinct, ceux de l' arête de Ferpècle craignaient de distraire ne fût-ce qu' une seconde leur attention hypertendue. A 10 heures, les cinq touchent la base de l' éperon, dit « le Gendarme », falaise verticale, sillonnée de fissures aux rebords tranchants, plissée de légères dépressions mouchetées de houppettes de neige. Ce ressaut vient s' appuyer aux pentes de glace qui tapissent la facette latérale du grand couloir. Au moment où les grimpeurs accostent les structures basses de l' éperon, ils voient, levant DRAME A LA DENT BLANCHE.

la tête, dans l' axe de l' arête, la cime à contre-jour auréolée d' une aigrette de feu.

Ils pénétrèrent dans l' ombre et la froidure de la paroi, sur le versant du couloir où les déjetait une sorte de bande ascendante. Un instant plus tard, la route était de nouveau barrée. Sans doute, il y a cette cheminée étroite communiquant en biais avec un palier d' où il semble possible de rejoindre le fil de l' arête. Mais cette cheminée est entièrement laquée de verglas, mince écorce dure comme le ciment, sur quoi les doigts n' ont prise et où le pic du piolet s' avère inutile et dangereux. Furrer, silencieux, dévisage le passage. Non, décidément, là, il n' y a rien à faire. Son attention se porte alors vers la gauche, attirée par une paroi verticale de trois mètres seulement finissant en surplomb. Au-dessus, on doit pouvoir retrouver l' arête. Furrer se rapproche alors de cette paroi. La cordée s' immobilise sur l' étroite bande rocheuse, les grimpeurs se trouvant espacés à des intervalles de huit à dix mètres, et au même niveau, moins Mr Hill, le dernier, un peu plus bas et encore en train de grimper; quelques minutes plus tard, il se hissait sur la vire et se trouvait, par conséquent, à l' aile droite. A neuf mètres devant lui, il a Vuignier; Furrer est à l' aile gauche. Précisément, ce dernier est déjà à l' œuvre. Ecartelé contre la muraille, il s' est élevé d' environ un mètre cinquante à deux mètres, mais n' avance plus. Il hésite, tâtonne, palpe la verticalité, fait un faux départ et revient hâtivement en place. Echec à droite. Echec à gauche. Pourtant à un mètre cinquante au-dessus... Un mètre cinquante! Espace qui semble ridicule! Espace dérisoire! Et ce guide n' arrive vraiment pas à passer? Sous lui, il y a six cents mètres d' à pic dont l' aplomb se perd dans la baie du glacier. Personne ne parle. Personne ne bouge. La tension des nerfs crispe les âmes et oppresse les poitrines. Décidément, non, ça ne va pas. Furrer ne passera pas. Renonce-t-il? Redescend-il? Pas encore. Les mains raidies adhèrent au grain de la pierre. Il appelle Zurbriggen sans pouvoir se retourner:

— Zurbriggen... vite... un piolet!

( Zurbriggen applique alors un piolet contre le rocher; il le maintient solidement, aidé de son voyageur, M' Jones. ) Lentement, d' une lenteur infinie, d' un mouvement presque imperceptible, Furrer se déplace sur la droite, son pied gauche a quitté son appui, il flotte maintenant, racle la pierre et rejoint la petite barre d' acier. L' écarte des jambes s' est refermé. Le voici debout sur le piolet. Alors on voit ce groupe de bas-relief, pyramide humaine appliquée contre le roc: à droite le guide, à gauche le voyageur, arc-boutés, épaule contre épaule, fronts baissés, rivés au roc, mains jointes sur le manche que de leurs muscles bandés ils écrasent au mur. Au-dessus d' eux, droit sur le piolet, et prolongeant harmonieusement la symétrie des deux corps, Furrer... Furrer, à ce moment, a réussi à atteindre le haut du surplomb. Son buste, jusqu' à la poitrine, quoique légèrement repoussé, dépasse même le bord. Les bras jetés en avant, doigts écartés, se collent à la dalle, y glissent en caresses un peu désordonnées, la recouvrent de palpitations fébriles, s' accrochent au hasard à de vagues aspérités, s' immobilisent... Furrer tente alors un rétablissement. Il n' a pas encore quitté le piolet, mais déjà tout le poids de son corps est monté dans ses bras soudain tendus comme des leviers métalliques. Soixante-quinze kilos sont au bout de ces phalanges crispées... Pour elles, c' est trop... Elles refusent. Elles cèdent... Elles cèdent... Furrer les malmène... Elles refusent de tenir... Elles reculent de quelques millimètres... Furrer en vain les broie... Elles cèdent lentement... Elles glissent... Furrer les repousse en avant, les écrase, les broie, les incruste... Elles devraient creuser la pierre. Mais elles cèdent toujours, elles reculent, elles glissent toujours... Furrer les supplie de tenir... les brutalise. Leur pression devrait entailler le roc... Mais elles n' entendent pas les ardentes supplications de cette âme angoissée. Et le sort, dans son inexorabilité, les saisit, les relève doucement, comme des doigts studieux se détachent des touches du clavier... les détache... les détache... Ah! le sort vient de les détacher!... D' un seul coup, Furrer retombe en arrière. Il culbute sur Zurbriggen et Mr Jones, démolit le groupe, disloque les dos joints, les bouscule... Les trois hommes, sans un cri, sans un mot, sans une exclamation, s' effondrent dans l' abîme... Mr Hill, témoin de tout ce drame, se détourne alors instinctivement et embrasse désespérément un bloc. Il entend le rampement de la corde contre les rochers; la pieuvre se rapproche; il y a un léger choc sec, et Vuignier est enlevé à son tour. Mr Hill l' entend disparaître. Le léger rampement se rapproche toujours... La pieuvre cherche le dernier homme... Elle va le saisir... Mr Hill se sait condamné et il attend... Mais l' affreux rampement soudain cesse... Il attend... il attend... Le silence se fait... Sans bruit, doucement, la pieuvre a plongé... Il n' y a plus qu' un bruit curieux comme d' une mince cascade alternée, lointaine... Mr Hill se retourne: il est seul. La vire est déserte. La petite paroi, dépouillée de son noble bas-relief de tout à l' heure, est nue. Et alors, il aperçoit ses quatre compagnons déjà très bas, glisser à une vitesse terrifiante. Les corps en s' écrasant font un bruit mou. Des cailloux entraînés escortent de bonds prodigieux cette coulée à fond. Et Mr Hill voit frétiller sous lui un lambeau de corde de neuf mètres, attaché à sa ceinture...

Rassemblant ses esprits et maîtrisant ses nerfs, l' homme solitaire fait le point. La situation est claire: redescendre, c' est la mort. Attendre du secours sur cette vire hostile insérée dans cet abîme presque illimité, c' est aussi la mort. Tenter le franchissement de cette muraille qui repoussa l' audace de Furrer? C' est encore la mort. L' homme solitaire se retourne. Du fond de l' abîme montent d' ultimes heurts sourds, des coups étouffés. Ce sont les corps qui achèvent leur course et s' immobilisent, les dernières pierres qui s' enlisent dans la neige. Puis le silence comme avant, ce grand silence diaphane des hauteurs se reforme. Mr Hill examine alors la paroi, à droite, face au couloir encore dans l' ombre. Là, dérision amère, là où Furrer renonça à passer, là est le salut. Une lueur de salut tout au moins! Après tout, mieux vaut tenter un suprême effort et tomber que mourir d' une mort hallucinante après une lente agonie immobile!... Mr Hill roule en bandoulière les neuf mètres de corde et, son piolet en mains, posément il se remet en marche. Il tourne par la droite l' éperon insurmontable de face. Les rocs lui opposent leur verglas sournois. Il passe quand même. Il prend de la hauteur, traverse un palier dont l' ombre grise, barrée de soleil, se relève pour se souder à une pente de DRAME A LA DENT BLANCHE.

glace. Il passe, s' élève, parvient à la glace. Il émerge au soleil. Cette exquise tiédeur est comme une résurrection de toutes ses puissances de vie: son corps, son sang, son esprit, sa sensibilité sont recréés. Alors il attaque la pente avec une sorte d' ivresse furieuse. La glace éclate. Les marches s' ébauchent. Sous lui, c' est l' affreux engorgement du couloir. Les coups secs de l' acier font une diversion à ses pensées funèbres et au silence terrible. Une heure après son départ de la vire, 1!homme solitaire rejoint l' arête au-dessus de l' éperon: l' obstacle était franchi. Il revoit alors du côté du Nord la grande muraille qui domine le glacier de la Dent Blanche. Pour lui, les difficultés sont finies, vaincues. Il fait une courte pause et repart, silhouette insolite, baignée dans le ciel de l' arête de Ferpècle. Avec toujours cette corde cassée... Une seconde heure s' écoule et il arrive au sommet Il était un peu plus de midi. A cet instant précis, un cri joyeux s' éleva, faible, lointain. C' était la caravane entrevue le matin qui, rapidement descendue, devait atteindre le pied de l' arête sud et saluait cette présence humaine, là-haut. L' homme solitaire ne voit rien et ne répond pas. Mais, appuyé au cairn hérissé de givre, le regard perdu, il écoute se fondre en lui cet écho bienheureux jailli de l' immensité qu' il découvre. Après sa lutte farouche et tant de morts, la vie le louangeait. Sur un vaste tombeau, il respirait une fleur...

L' homme solitaire commence immédiatement la descente. L' arête sud est la voie classique. Elle n' est pas particulièrement difficile, mais reste tout de même une entreprise sérieuse. Mr Hill la connaît. C' est même Vuignier qui l' y a conduit. Par une ironie du sort, il s' y retrouve seul et son guide est en bas, étendu sur la neige. Donc, sur la crête, l' homme solitaire avance. Il franchit résolument les dalles d' où tombèrent les Lochmatter en 1882. Les obstacles, roches et glaces, se succèdent. Des brumes éclosent sur le plateau blanc du Col d' Hérens, montent lentement en étirant leurs souples dais et se soudent. Pour se guider, l' homme solitaire dépiste de loin les traces dans la neige de la cordée inconnue. Mais, quand il arrive au pied du Grand Gendarme ( 3980 m .), le brouillard brusquement l' enveloppe. Impossible de continuer. Autour de lui, tout est bouché. Il tente deux ou trois échappées, mais l' opacité nuageuse le cerne. Forcer la descente serait une témérité qu' il paierait cher. En outre, voici que le vent se lève, pourchassant des rafales de neige. Alors, au pied d' un roc, l' homme solitaire s' assied sur les cailloux. Il s' amarre au moyen de son bout de corde à un rocher derrière lui, plante son piolet devant lui, dans une fissure, et l' entoure de ses jambes, les mains sur la pioche. Et il attend. Il n' était environ que 4 heures de l' après... Avec le crépuscule, un froid âpre glace le brouillard. Le soir descend. Le vent hurle sans répit. Une neige épaisse tourbillonne. Rapidement, cette forme humaine n' est plus qu' une ébauche enduite de glace et de neige, bloc blanc contre le rocher crépi de givre... Puis c' est la nuit. L' immense nuit, presque sans transition. Nuit débordante de bruits, de sifflements et, avec en sourdine, le chuintement de la neige... Une nuit d' éternité. Mais l' homme solitaire est ancré à son roc autant qu' à sa volonté. La peur peut rôder autour de lui. S' il la devine ou la voit, il la méprise et l' ignore. Ainsi se passa la nuit tempétueuse au métronome égal et indifférent des heures. Et l' aube, comme

draguée des bas-fonds de ces ténèbres mouvementées, l' aube lentement ramène le jour. Mais dans ce jour commençant ( mardi 29 ), rien n' a changé, sinon ces teintes grisâtres des heures. Toujours le brouillard et le froid, toujours la neige et le vent. Et, toujours amarrée au rocher ruche de givre, cette forme humaine sur quoi la neige a jeté sa bâche. De temps en temps, un remuement de mains sur la pioche ou de pieds contre le manche... Puis la matinée passe; l' angelus de midi doit tinter dans les vallées. Alors, le brouillard se dissipe légèrement et l' ébauche bâchée de blanc se lève. L' homme solitaire se secoue. Il délie ses neuf mètres de corde cassée, la largue, l' enroule méthodiquement à son buste, il déracine son piolet et, tranquillement, se remet en route. Sous le soleil réapparu et le ciel bleu, il brasse une neige épaisse et parvient à l' arête neigeuse ( 3912 m. ). Sous la neige, la glace, et cette neige qui file. Pour tailler, il doit déblayer le sol mouvant où il s' empêtre. Son dangereux chemin d' en de cristal achevé, il échoue dans le dédale des ravines de la Wandfluh où il perd trois heures en tentatives inutiles. Et quand il touche au glacier de Schönbühl, 1e soleil se couche. L' ombre du Cervin barre le glacier. Epou-vanté, l' homme solitaire n' ose poser le pied sur cette ombre, frontière qui s' allonge sur la neige. Il va, vient, remonte et redescend, cherchant une issue dans ce mur opaque couché, comme celant d' effrayants maléfices. Mais, brusquement, l' ombre le submerge à son tour. Ce qui le délivre de ses transes. Et il continue, oubliant sa psychose. La fine pointe acérée du Cervin et le toit glacé de la Dent d' Hérens, incandescents, trempent dans une gloire de pourpre dorée.

La nuit commençante accueille l' homme solitaire sur le glacier de Zmutt. Dans l' obscurité croissante, il chemine lourdement sur le sentier de la moraine. Pour la troisième fois depuis qu' il a quitté les chalets de Bricolla, c' est la nuit. L' homme solitaire avance toujours. Une clarté tranquille tremble, là-bas, dans les ténèbres, à l' auberge de Staffelalp. Pendant longtemps, cette veilleuse guidera ses pas maintenant trébuchants. Tout à coup, la lueur s' éteignit et la nuit devint affreuse, tassée sous les amoncellements ténébreux du Cervin. Egaré dans un chaos de pierrailles, il manque le chemin, passe au-dessous de Staffelalp sans voir l' auberge, et s' effondre, recru et mourant de faim, dans le gazon, au bord du torrent, le Zmuttbach. Il s' endort aussitôt, toujours ceint de son lambeau de corde. Quand il s' éveilla, la tendresse d' une exquise matinée était penchée sur lui. Il avait dormi d' une traite, comme un petit enfant, jusqu' à 10 h. 30. Encore une fois ( mercredi 30 ), il se relève et se remet en route. Il rejoint bientôt le sentier. A 11 h. 30, l' homme solitaire arrivait à Zermatt, toujours ceint de son bout de corde. Et alors il en défit le nœud.

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