Du Rottal à Grindelwald par les 3 sommets

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Par Dr Ed. Wyss.

Traversées de la Jungfrau. Rottal — Jungfraujoch ( 11—12 août 1928 ).

Dieu, quelle chaleur! Nous gravissons le sentier qui conduit de Stechelalp à la cabane du Rottal d' un pas fort irrégulier. Nos sacs sont trop chargés. A l' ombre des sapins, le rythme de la marche se ralentit, pour nous permettre de goûter plus longuement leur ombre apaisante. L' enthousiasme du soleil est décidément exagéré. Il darde impitoyablement des rayons dont la composante en infrarouges est démesurée pour nos pays tempérés. Nos nez — surtout celui de Hans Fleuti — servent de cheneaux à la transpiration, car les gouttes de sueur, après avoir agglutiné les cheveux en mèches saturées et roulé le long du front, se retrouvent sur le lobe du nez. Elles le chatouillent désagréablement; il faut alors éternuer; d' autres fois, elles attirent un regard convergent, cela s' appelle loucher; de toutes façons, elles se livrent, avant de se perdre sur le sentier, à trente-six caprices. Nous arrosons donc philosophiquement les zigzags du chemin, de cette abondante et généreuse transpiration. Nous n' avons pas osé ajouter au poids de nos sacs le luxueux supplément d' une gourde remplie: quelle regrettable erreur! La soif est ardente; nous nous attaquons donc à nos provisions, du moins à celles susceptibles de donner du liquide: les tomates de mon ami Hans, par exemple. Un délice! Mais la distillerie fonctionne avec une rapidité navrante et bientôt nous nous trouvons dépourvus de ce fruit précieux. Que faire pour pouvoir nous en réjouir davantage? Regarder longuement la tomate avant de la déglutir, car, en effet, à peine l' avons avalée que déjà écrasée, triturée, sucée par une muqueuse gastrique assoiffée, elle est réduite à son état cadavérique, c'est-à-dire à une mince pellicule. Le reste, avec une rapidité digne d' une meilleure cause ou d' une plus mauvaise, est déjà en route vers la périphérie. Surtout ne nous faisons pas d' illusions, car déjà les premières gouttes de la tomate distillée roulent sur nos fronts. Nous sommes devenus de vraies passoires.

Au diable cette chemise trempée! Et n' étaient les convenances sociales, au diable les culottes trop serrées!

Heureusement, chaque pas nous élève et l' air devient plus léger; bientôt il est devenu supportable et l' heure de l' adieu de Seigneur Soleil n' est plus lointaine.

Voici la limite de la forêt. Un chalet au bas des alpages ajoute à l' har de ce soir d' été. La Jungfrau, l' Ebnefluh, le Grosshorn, le Breithorn nous dominent comme un rempart. De l' autre côté de la vallée de Lauterbrunnen, les préalpes dessinent leurs silhouettes sombres sur un ciel flamboyant. L' inexorable soleil a enfin rencontré un paravent capable de nous préserver de son ardeur.

Sous le pas de la porte du chalet le fermier fume sa pipe, tandis que le tintement de clochettes annonce le retour des chèvres. Elles sont curieuses comme des femmes, ces chèvres! Elles nous regardent passer, étonnées sans doute de voir deux êtres monter dans la nuit alors qu' elles sont habituées à la fuir. En effet, nous montons, même assez vite depuis que le soleil a disparu. Nous n' oublions pas de jeter un regard affectueux aux fleurs des alpages et de respirer leurs parfums du soir avant de les quitter définitivement pour plusieurs jours. Quel tapis de gloire pour nos souliers ferrés! Une source enfin nous redonne l' énergie nécessaire pour la fin de l' étape. La nuit tombe peu à peu et le pied incertain se met à trébucher contre d' importunes pierres. Nous bénissons les marques indicatrices du sentier, elles se voient même dans une nuit sans lune.

Si le soleil a célébré rudement cette journée d' été, les météores fêtent à leur tour par la multiplicité de leurs trajectoires gracieuses cette nuit délicieuse. Soudain, je me retourne, n' ai pas entendu le ronronnement d' une pierre qui vole? Est-ce une hallucination? Mais non, une traînée lumineuse dans le ciel persiste. Quelle belle fusée!

Nous avons de la peine à conserver le bon chemin dans cette nuit noire. La crête de la moraine heureusement va nous servir de guide. De tous côtés surgissent des ombres trompeuses. Elles épousent les formes les plus bizarres, simulant la silhouette tant attendue de la hutte et allumant vainement nos espoirs. L' étape semble n' en plus finir. Qu' il fera bon cuisiner, puis se reposer sous un abri plaisant! Après plusieurs nouvelles fausses alertes, nous découvrons enfin la hutte à portée de main. Les fenêtres donnent une lumière discrète. Il ne peut y avoir grand monde! Nous n' avons vu monter personne! Combien nous sommes heureux d' échapper à l' emprise de cette nuit après ces 4 h. 1/4 de marche! Nous poussons la porte... hélas, la hutte est pleine à déborder, toute une section du club l' occupe. Quelle procession demain sur le chemin de la Jungfrau! Hans Flûtinette en est inconsolable!

Vous allez sans doute me demander comment la nuit s' est écoulée dans ces conditions. Evidemment, on ne peut s' attendre à trouver un sommeil immédiat dans une chambrée pareille. Si c' est tout un art d' arriver à fermer les yeux, se boucher les oreilles est un art bien plus grand; quant à réprimer l' explosion de paroles violentes, c' est de l' héroïsme! Il faut penser à refouler tant de choses que l' esprit en est tout absorbé et cela chasse le sommeil. Lorsque les feux ont été éteints, cela devient un supplice; les circonvolutions cérébrales se livrent alors à des exercices voisinant la virtuosité pour deviner d' où peuvent bien venir les bruits que l'on voudrait ne pas avoir entendus. Il se crée en conséquence une succession d' associations d' idées, et l' obscurité est devenue une ennemie. On envie pour une fois le plus fatigué, car c' est lui qui a raison, il ronfle le premier. Puis, on envie un autre qui grince des dents; le glouglou d' une gourde ( contenant sans doute autre chose que de l' eau ) appelle votre sympathie vers une autre victime de l' insomnie; lorsqu' enfin, l'on croit le silence établi et le sommeil proche, c' est un voisin qui, hanté par le cauchemar d' une catastrophe, se charge de vous secouer: il se dresse terrifié sur son séant en hurlant. D' habitude, ce n' est pas le plus courageux. Enfin, le comble: Une maman inquiète choisit ce moment pour recommander à sa fille: « Marie, viens plus près de moi, il ne faut pas que ton voisin te touche! » On est en droit de penser là-dessus que chacun se tiendra tranquille et qu' enfin la pesanteur des paupières amènera l' engourdissement de l' esprit. Mais non! Une voix argentine et sonore brise le silence à peine né: « Mamaing, il me pousse! » La « mamaing », comme mue par un ressort, saute en position assise et braque sur le voisin une lampe électrique de poche: c' est un bon papa qui, insoucieux de sa belle voisine, dort à poings fermésAh! quelle nuit!

Dès 3 heures du matin, les cordées s' organisent. Une demi-heure plus tard, la hutte est abandonnée, propre et en bon état et zou... en avant, à travers le schiste des flancs de l' arête sud-ouest. L' aube nous trouve sur le faîte de cette arête du Rottal que nous longeons jusqu' à la paroi où sont placées les cordes fixes. Là, nous attendons l' aurore, tandis que les feux de nos lumignons se meurent. Le soleil, enfin, dans sa splendide gloire paraît. Et cependant, nous n' avons pas entendu l' indispensable Chantecler annoncer sa venue à l' univers!

« Je t' adore soleil, ô toi dont la lumière Pour bénir chaque front et mûrir chaque miel Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière Se divise et demeure entière Ainsi que l' amour maternel.

O soleil, toi sans qui les choses Ne seraient que ce qu' elles sont. » Maintenant commence la gymnastique qui nous apparente si étroitement aux singes. Nous avons coutume de nous réjouir des belles varappées, mais ici, il faut se méfier continuellement des chutes de pierres, puisqu' une vingtaine de touristes plus ou moins habiles dans cet art à quatre pattes nous précèdent. Certains maladroits ne peuvent même pas, en cette circonstance, se vanter d' une parenté avec la gent simiesque; il faut remonter bien plus haut l' échelle zoologique. On leur trouve alors une évidente ressemblance avec les crabes. Tout en gesticulant démesurément, ils dérochent la montagne. Nous cherchons à les dépasser. Des regards furieux, des expressions venimeuses nous arrêtent dans nos intentions. Tant pis. Dans l' ahan de celui qui me précède, mon regard contrôle involontairement la solidité de ses boutons de culottes arrières. J' éprouve une vive joie en voyant l' un d' eux se détacher et prendre son envol. « Si le second est aussi spirituel, pensais-je, il voudra bien suivre l' exemple du premier! » Sautera? Sautera pas?

En arrière de nous, trois jeunes Allemands, très novices, demandent notre aide. Nous leur prêtons main forte. Ils sont équipés l' un pour une course d' automobile, l' autre pour un concours de vélodrome, quant au troisième, il doit être mécanicien, car il porte la salopette de son atelier. L' un d' eux, voulant par politesse faire usage de la langue française, me dit aimablement: « Excusez... je vous abuse, monsieur, merci, excusez. » Je lui réponds non moins poliment: « Je vous en prie; faites seulement; mais n' envoyez pas vos bateaux dans le portrait de votre copain. » Il a eu de la peine à comprendre cette dernière phrase!

Nous arrivons au haut des cordes fixes. C' est l' endroit le plus délicat de l' arête, celui où chaque année se produisent des accidents. Il présente quelque analogie avec le toit du Cervin; les prises sont plus rares. Je ne manquerai pas cette dernière occasion de suivre les péripéties du deuxième bouton de culotte! De nouveau, par l' extension qu' exige une prise haut située, je vois la veste de celui que je qualifiais tout à l' heure de maladroit, se relever. Il tire sur ces biceps, il râcle des pieds, il gratte et ferraille... je le pousse et... tac, le bouton saute... comme une sauterelle.Vive la liberté! Vive aussi l' étendard de la paix qui s' échappe de l' entre des vêtements et qui tout à l' heure flottera sur la Jungfrau comme flotta naguère le drapeau de Tarascon.

Nous n' éprouvons nulle peine à maîtriser le rocher. Il n' est cependant en rien comparable aux rochers des Aiguilles de Chamonix où l'on grimpe en verticale avec confiance dans les prises que l'on saisit ainsi que dans les proéminences où l'on pose les pieds. Ce roc n' existe pas dans les Alpes bernoises, ces vieilles Alpes au dos voûté, dont les contreforts se désagrègent sous l' usure du temps. Mais elles sont si belles, si aimables qu' on ne peut leur en tenir rigueur.

Nous quittons le rocher pour gagner le glacier supérieur, celui qui nous fera décrire un zed élongé sur la face dominant la Scheidegg. Grâce aux crampons, nous atteignons en 1 h. 30 le faîte supérieur de l' arête sud-ouest. Au crochet inférieur du zed, nous avons rejoint la route qui monte depuis la Scheidegg, appelée Guggiroute, celle par laquelle nous descendrons prochainement. Une rimaie marque le point de rencontre des deux pistes.

Depuis l' arête supérieure jusqu' au sommet, ce n' est qu' un jeu d' enfants. Nous atteignons la cime à 10 heures.

Les muscles fatigués, les estomacs aplatis comme des outres vides font chacun entendre leurs plaintes. Etendons-nous donc au soleil et, tout en laissant à la curiosité de notre regard libre expansion, mettons en action nos mandibules. Surtout n' oublions pas la pipe dans le fond de notre poche! Ce serait une cruelle injure pour cette amie si fidèle.

Le grand glacier de l' Aletsch s' étale voluptueusement au soleil. Il le peut bien, lui, dont le lit est régulier comme une baignoire. D' autres glaciers sont moins favorisés. Ils se tordent et se contorsionnent en faisant mille grimaces sur un lit de douleur. Voilà un glacier qui bâille. Il ouvre une large fente transversale et laisse s' écrouler une masse énorme de glace dans le vide. Tonnerre, crépitement, éclats. Cet autre glacier, là-bas, est recouvert d' un épidemie eczémateux, alors que celui qui lui fait face a la peau lisse et blanche d' une belle femme.

Sur tous ces téguments ruisselle l' eau de fonte. Evidemment, sous ce chaud soleil, les glaciers aussi transpirent et les ruisseaux, devenus torrents rompant tous les barrages, se précipitent vers les vallées, furieux d' avoir été contenus trop longtemps.

Au Jungfraujoch, une foule s' est assemblée sur la plateforme où flotte le drapeau fédéral. Le Mönch nous présente son flanc nord, celui que bientôt nous ascensionnerons à son tour. Quant à la Scheidegg, c' est un jouet d' enfants avec train électrique, gare, tunnel, voyageurs... quel beau jouet!

Allons, il est l' heure de redescendre. Et surtout arrangeons-nous à atteindre le col du Rottal avant que ces quelque trente visiteurs de la Jungfrau ne se mettent en route. Gare aux avalanches de pierres!

Nous quittons donc le sommet en suivant le sentier tracé dans la neige; il est décoré sur ses bords de lettres énigmatiques, d' interjections, d' hiéro en lettres d' or que chaque touriste a cru nécessaire d' inscrire à son arrivée au sommet par suite de fatigue, ou à son départ, par suite de l' émotion que produit la déclivité de la pente. Chacun fait ce qu' il peut, avec art ou sans art! En voilà un qui a dessiné un cœur percé d' une flèche!

Après avoir traversé un névé fortement en pente, nous longeons le bord rocheux de cette face. Un peu plus tard, nous sommes heureux de sentir les crampons mordre dans cette croûte de glace et de neige fondantes, car, avant de rejoindre le col, il faut traverser une bande très exposée se déversant directement dans le terrible couloir du Rottal. C' est ici que se produisent fréquemment des accidents; ils sont provoqués surtout par des chutes de pierres balayant inévitablement cet endroit exposé. Hâtons-nous donc encore! Nous arrivons au col et assistons depuis là à la descente des autres. Naturellement, l' avalanche de pierres ne tarde pas. Une cordée est justement en train de passer la zone dangereuse, lorsque les projectiles arrivant à toute volée sèment l' angoisse. Par miracle, ils ne touchent personne. Nous étions convaincus qu' il arrivait un malheur.

Le col ne manque pas de pittoresque. D' un côté, le regard erre dans le sombre et vertigineux couloir du Rottal, de l' autre côté, il mesure la paroi de glace recouverte de neige qui fait un saut vers le glacier du Jungfraufirn. Le sentier franchit en biais cette paroi, mais est entrecoupé par la rimaie qu' il est plus facile de sauter que de remonter. Trois quarts d' heure après, c'est-à-dire après neuf heures de marche, nous arrivons au Jungfraujoch où nous retrouvons une foule aussi hétéroclite que bigarrée.

Jungfraujoch—cabane Guggi ( 16 juillet 1928 ). ( Route Guggi. ) Nous avons gagné, le Dr Scabell et moi, le sommet de la Jungfrau en trois heures de temps. Ainsi, nous nous trouvons dès 7 h. 30 du matin sur le chemin de la Scheidegg appelé route Guggi. Il fait froid, un vent aigre ne nous laisse pas le loisir de paresser au sommet. Nous quittons la piste du Rottal à la rimaie dont j' ai parlé plus haut. Tirant sur la droite et quittant le haut plateau, nous longeons l' arête dont la pente peu à peu s' accuse. Elle s' élance en plusieurs ressauts jusqu' à la Silberlücke. Peu avant, les rochers permettent de déchausser les crampons. Nous dominons depuis ici les trois terrasses de glacier que nous traverserons dans quelques heures. Notre regard ne cesse d' en fouiller tous les recoins. Ici, c' est un éboulis de glace qu' il faudra franchir, là-bas, c' est un labyrinthe de séracs. A l' aide Jungfrau vue depuis la Scheidegg ( route Guggi ).

d' un rappel de corde nous descendons la paroi de glace jusqu' à la rimaie qui nous sépare du premier plateau. Nous sautons la crevasse à pieds joints. N' oublions surtout pas qu' il y a bien des années déjà, Tartarin suivait cette route en sens inverse! « Bouffre! » à cette époque il n' y avait pas de funiculaire « au mouains ». Mon camarade ignore les hauts faits de Tartarin. « Barbare vaï. » Les Silberhörner, deux cônes de sucre qui, depuis plus haut, semblaient être négligeables, se redressent au fur et à mesure que nous descendons. Ils deviennent maintenant deux pointes menaçantes. Depuis la Scheidegg, ce sont deux cornes d' argent ainsi que le dit si bien leur nom. Reste cependant à savoir si ce sont vraiment des cornes ou si ce ne sont pas plutôt les attributs d' une jolie poitrine virginale? Une discussion s' ensuit. Je suis de l' avis que ce versant est l' avant de la vierge; qu' en outre, les Silberhörner sont à peu près au niveau de sa poitrine. Il n' y a donc pas de discussion possible sur ces deux petites personnalités qui pointent avec autant d' arrogance. Ce serait un manque de tact. On n' a pourtant pas nommé cette montagne la Vierge sans raisons! Té!

Tout en causant, nous contournons le grand Silberhorn sur la droite, ne songeant nullement à déflorer ce sommet candide d' un pied sacrilège. De ce fait, nous évitons également le petit Silberhorn. D' un pas hâtif, nous traversons les séracs effondrés et les avalanches amoncelées. Nous enjambons ce désordre complet de neiges et de glaces entremêlées. Nous aboutissons ainsi sur le glacier de Giessen. La chaleur est intolérable. Il semble que dans ces cuvettes glaciaires l'on est tout le temps au foyer de la réverbération, comme un poulet qui frit dans sa poêle.

Nous sommes arrivés sur le rebord extrême du deuxième plateau que l'on appelle le Schneehorn. En gagnant son sommet, nous laissons en arrière la vaste coulée du glacier du Giessen qui se précipite pudiquement comme une jupe trop longue jusqu' aux pieds de la Vierge.

Le sommet du Schneehorn est presque à niveau du glacier. Sa face triangulaire rocheuse plonge sa base quelque 300 m plus bas dans le dédale affreux de glaces tourmentées, conditionné par la courbe du glacier du Guggi. La friabilité de la pierre rend cette paroi dangereuse et il est nécessaire de progresser avec circonspection. Quant à la rimaie qui nous attend, elle semble être assez farouche!

Avant d' arriver à la limite inférieure du rocher, nous tirons un peu sur la droite, puis, profitant d' une presqu'île rocheuse qui s' avance dans la glace, nous parvenons à atteindre la lèvre supérieure de la crevasse. Elle a la gueule démesurément ouverte. Il faudra rejoindre le glacier par la voie des airs. Nous nous y préparons non sans une secrète émotion. Il faut d' abord mesurer l' élan, puis décider du point de chute. La neige est-elle molle? Peut-on s' y fier? Bref, vingt réflexions vous assaillent avant de « décoller ». Allons, ouste! Il faut se lancer. Un moment d' hésitation... peut-être deux... puis plus rien... c'est-à-dire si, la réflexion: « quand donc est-ce que je vais retoucher le sol? » Survient un choc très spécial suivi d' une glissade. Il semble que le ressort des jambes est trop faible pour le poids d' un corps tombant de si haut, les genoux rentrent dans la poitrine, mais chose curieuse, sans causer de mal. Tout cela se passe si vite sur ce plan incliné que la force vive n' a pas le temps de démolir les articulations.

« Outre! » Serait-ce là queTartarin pendait dans la crevasse au bout de la corde? Et maintenant, en avant à travers le dédale de glace. Celle-ci est broyée, pulvérisée à ce contour douloureux. Cela simplifie beaucoup notre marche, nous avons moins de peine à avancer. Avec d' infinies précautions — est-ce que l'on sait si l' un de ces séracs n' aura pas la « spirituelle » idée de nous coiffer un peu trop brutalementnous décrivons de nombreux méandres. Enfin, enfin, nous voici sur la plaine de glace. Nous mettons le cap sur la rive droite exactement au-dessous de la projection du col du Nollen ( Mönch ). De là, par une vire montant à flanc de coteau, nous aboutirons non loin de la cabane de Guggi. Nous ne découvrons cette vire que lorsque nous en sommes suffisamment rapprochés. De loin, elle semble inexistante. Nous la longeons donc, puis, nous engageant dans un couloir où des cordes fixes ont été aménagées, nous aboutissons sur les flancs du Mönch peu au-dessus de la cabane. A 16 h. 30, nous arrivons à bon port. Nos corps sont las après ces 12 heures de marche. Dans le presto d' une fin de concerto, nous chargeons nos besaces digestives de préparations culinaires hâtives et d' un art douteux; le presto devient un prestissimo lorsqu' il s' agit de rejoindre les couchettes. Dix heures de sommeil, quelle aubaine!

Le souvenir de la Jungfrau par la route Guggi restera inaltérable. Mais elle, combien de temps s' est souvenue de nous? Nos traces seules pendant quelques jours encore marquèrent notre passage; puis, tout retomba dans l' oubli, dans cet oubli imbécile de la matière.

Mönch. Traversée par le Nollen ( N. O. ).

« Je te dis qu' un pignouf reste et restera un pignouf. Hier soir, il n' a pas lavé les casseroles et ce matin il veut être le premier pour le déjeuner; en outre, il a ronflé toute la nuit. » Sur ce, mon camarade, en colère, d' un geste maladroit, décroche du plafond un panier à provisions qui, au milieu d' un vacarme épouvantable, se renverse sur la tête du pignouf. Celui-ci, furieux, vocifère. Tout le monde rit. J' en suis très heureux, car mon camarade trouve enfin là une soupape à sa rancune. Qu' est que j' aurais « pris » durant cette journée si cet « heureux » événement n' était pas venu décharger l' atmosphère!

Le pauvre pignouf, en signe de protestations, quitte précipitamment la cabane.

« Voilà maintenant qu' il va nous faire dégringoler sur la tête mille désagréments. » Nous nous hâtons donc, espérant le dépasser plus haut.

D' un pas nerveux nous 1 ) quittons la cabane, puis nous nous élevons rapidement dans des gradins; ce sont de vrais escaliers de géants.

A notre grand étonnement nous entendons bientôt des éclats de voix qui se rapprochent de nous. Est-ce que déjà nous rattraperions la cordée qui nous a devancés? Mais non, ce sont des pas qui descendent.

Tout à coup, nous reconnaissons la figure déconfite de celui que, si peu généreusement, nous avions appelé pignouf. Il porte un mouchoir autour de la tête, noué sous le menton et semble être fort commotionné. Il a, paraît-il, reçu une grosse pierre sur le crâne. Comme le panier, c' est la pierre qui, heureusement, a le plus souffert. Nous nous informons néanmoins s' il faut prêter main forte et s' il n' y a pas eu contrecoup ailleurs. OEh, dans les pieds? Té, l' ami, ça fait des pieds plats, des choses comme cela!

Nous arrivons sur le névé, puis sur le glacier dont la convexité fort déclive condescend cependant à venir à notre rencontre.Voilà de longues heures de taille qui nous attendent!

Mon camarade, fort habile au maniement du piolet et fort patient en l' oc, creuse marche après marche.

Il fait froid; les orteils ont l' onglée, ce qui arrive fréquemment à ceux qui ne taillent pas. Un sommeil lourd pèse sur mes paupières. Certains moments, je me sens vacillant à cause de mon inaction. Combien lentement s' écoulent ces heures! Mon camarade taille tranquillement, posément, prudemment. Entre nos deux jambes, nous voyons glisser la glace brisée de plus en plus vite dans un bruit de verre cassé. Que faire pour ne pas m' endormir? Compter les marches? Bonne idée. Et après? Dans ces états d' âme les « rengaines » vous assiègent. On voudrait penser à un problème intéressant pour les chasser, mais toujours elles sont les plus fortes et reprennent le dessus.

« Est-ce que je te demande Si ta grand' mère fait du vélo, Si ta petite sœur est grande, Si ton petit frère a un stylo... » Et puis? Comment est-ce que ça continue? Ah oui, « acheter des pruneaux et demander à la marchande d' enlever les noyaux ». Voyons, il faut retrouver la rime, recommençons: « Est-ce que je te demande... » Assez, assez! Autre chose!

Pourvu que ce ne soit pas maintenant un foxtrott qui m' obsède! Deux heures se sont écoulées et je vois au-dessus de moi toujours encore piocher le piolet.

Enfin, la pente s' adoucit et nous arrivons sur la face ouest du Mönch. Nous gagnons l' arête sud-ouest. Le brouillard nous accueille, puis nous enveloppe. Les piolets inquiets sifflent. L' orage? Au bout d' une demi-heure, la menace s' est apaisée, mais le vent souffle avec rage. Nous traversons le sommet entourés de vapeurs fuyantes, puis nous longeons l' arête de neige pittoresque et vertigineuse. Le voile par instants se déchire et nous laisse le loisir de scruter la distance qui nous sépare encore du glacier. L' arête faîtière rejoint l' arête sud-est; à cet endroit, une plaque de glace de 45 degrés d' inclinaison fait hésiter nos pas. Un faux mouvement pourrait être fatal. Nous franchissons ce mauvais pas avec grande prudence. Puis le rocher émerge de nouveau. De plus en plus effrité, il se perd dans l' immensité du glacier de la Jungfrau.

Nous avons de nouveau quitté le solennel et majestueux désordre des grandes hauteurs. Nos esprits, libérés quelques heures durant de l' inextricable treillis de lois humaines, de convenances sociales, d' obligations, de devoirs, retrouvent à regret la vie enchaînée des civilisés.

Traversée de l' Eiger.

Paroi ouest—arête du Mittellegi ( N. E. ).

( Station Eigergletscher—Grindelwald. ) Huit jours après notre traversée de l' Eiger, je voulus goûter les délices de la montagne réservés aux paresseux; je me fis transporter en funiculaire au haut de la Schynige Platte. La vue était superbe.

L' atmosphère était chargée de cette brume qui, comme un voile, estompe et donne à une vision quelque chose de supra-terrestre, en lui enlevant ce qu' elle a de trop réaliste. Les différents plans étaient marqués par ces voiles de plus en plus denses.

Tout en parcourant d' un regard affectueux les trois sommets récemment visités, je m' approchai du télescope pour revoir plus en détail le Mittellegi. Le propriétaire me raconta alors ce qu' il avait observé une semaine auparavant sur cette arête. Cela m' intéressa beaucoup.

« Dès 9 h. 30 du matin », me dit-il, « nous vîmes les deux caravanes, l' une qui montait par le Mittellegi, l' autre par la face nord-ouest ( Eigergletscher ), se rejoindre au sommet; elles se séparèrent une heure plus tard en sens inverse. Notre attention se concentrait surtout sur le Mittellegi. Nous avions observé l' ascension des uns, maintenant nous avions le loisir d' observer la descente des autres, la paroi ouest étant moins intéressante.

Nous vîmes tout de suite que les deux cordées 1ils étaient quatre — étaient sans guide, à certaines hésitations dans leur marche. On voyait comme ils cherchaient le chemin. Notre intérêt en était accru d' autant, car cette descente n' avait, sauf erreur, pas encore été faite sans guide.

Ils avancèrent d' abord rapidement sur les premiers élancements de l' arête. Mais leur pas se ralentit peu à peu lorsqu' ils arrivèrent aux premiers ressauts. On ne peut „ travailler " dans ce rocher friable avec la technique habituelle. La position la plus commode pour manœuvrer est la position assise, laissant à l' adhérence des culottes le soin de compenser l' absence de prises solides. Vous voyez que l' arête s' accidente de plus en plus. Des cordes, qui, à en juger, sont fort utiles, ont été placées peu au-dessous de l' arête sur le versant nord. Cette paroi domine dans un à pic superbe Grindelwald et sa vallée. Le saut est d' environ 2000 m. Il y avait sur ces flancs encore des restes de neige fraîche mal fondue et cela compliquait leur marche. En effet, au passage le plus délicat — l' arête est très verticale — ils s' arrêtèrent assez longuement. Il nous avait semblé que le premier avait dérapé. Il se tenait d' une main et se contorsionnait, tandis que son camarade l' assurait. Le verglas, sans doute, était le grand coupable. Leur position était fort incommode. Moi-même, je me suis heurté un jour en glissant le bas de la colonne vertébrale de la même façon. Mon camarade, heureusement, m' assurait solidement, car je n' avais plus la force de me tenir. J' étais à la limite de l' évanouisse, cet état où l'on voit trente-six chandelles, c'est-à-dire des mouches bleues, roses et vertes. Je me représente à peu près la même situation pour celui que nous observions.

Cette arête du Mittellegi est extrêmement originale. La vue embrasse à droite le Grindelwaldfiescherhorn, les Fiescherhörner, 1e Finsteraarhorn; plus près et au-dessous, le Kallifirn qui permet d' accéder à la station Eismeer, la Berglihütte située si étonnamment dans un déluge de glace. De l' autre côté, le Mittellegigletscher se précipite en une course folle vers la vallée en direction de Grindelwald.

Leur arrêt sur cette position malcommode dura bien vingt minutes; ils gagnèrent ensuite le petit col situé immédiatement au bas de cette cascade de gendarmes. De l' autre côté, un gendarme assez exigeant et pénible ne donne accès à l' arête qu' après avoir été traversé. Celle-ci va en s' adoucissant vers le refuge. Il était environ 5 heures lorsqu' ils l' atteignirent.

A juger du repos qu' ils y prirent, ils devaient être fatigués. Nous les vîmes quitter la cabane, mais nous ne savons s' ils ont gagné la station du funiculaire distante d' environ deux heures ou s' ils sont descendus le Kalli-grat en direction de Grindelwald. » Très amusé par la fidélité du récit, j' expliquai à mon tour qu' en effet, mon camarade avait dérapé et s' était heurté très rudement au rocher et qu' en moi, glissant également sur mes espadrilles mouillées, je me cognai fort désagréablement le coude. La situation était pénible, parce qu' il faisait froid sur ce versant nord. D' autre part, sur cette face exposée nous ne pouvions changer de chaussures puisque nos souliers étaient dans les sacs!

Quant à la descente depuis la cabane jusqu' à Grindelwald, elle fut laborieuse.

Nous dévalâmes d' abord une pente d' éboulis assez rude jusqu' au glacier du Kalli. L' obstacle le plus ennuyeux fut, naturellement, ainsi que l'on peut s' y attendre, à la limite du rocher, là où toutes les prises sont limées par l' eau de ruissellement ou par le glissement des neiges. L' obstacle franchi, nous traversâmes le plateau en pente douce visant le point dénommé Eigerhöhle, puis, après avoir enjambé une nouvelle barrière rocheuse, nous arrivâmes sur le Grindelwaldfiescherfirn. Il vaut mieux retrouver la piste avant la tombée de la nuit, car, traversant les rochers du Kalli, elle conduit après de nombreux méandres sur la rive gauche de l' Untergrindelwaldgletscher. On traverse une ravissante oasis de fleurs et de verdure, un vrai petit Eden tempéré en pleins glaciers. Nous n' avons pu résister, malgré la fatigue, à la tentation de cueillir, disons plutôt rafler, des poignées d' astères, d' edelweiss et de primevères.

Vint la nuit; il fallut prendre des points de repère fixes pour pouvoir traverser le glacier. Incroyable cette marche trébuchante de nuit sur ces surfaces irrégulières dont on ne peut estimer les reliefs! Faut-il sauter? Ou faut-il enjamber? Nous fîmes l' un quand il fallait faire l' autre et de nombreux verbes violents martelèrent brutalement l' espace silencieux. La nuit qui naît est plus lourde et plus mystérieuse que la nuit qui meurt. On marche plus facilement sur le glacier à 2 heures ou à 3 heures du matin qu' à 10 heures du soir. Soudain, des ombres énigmatiques nous arrêtèrent. Qu' est? La moraine? Des séracs? Le vallonnement qui nous sépare de ces ombres est-il profond? Où sommes-nous? Après avoir erré longuement sur cette rive, cherchant vainement un gué, nous nous décidâmes à descendre dans ce creux noir. Il fallut tailler des marches. Les pierres lancées étaient incapables de nous en indiquer la profondeur. Les lanternes jetaient des ombres noires sur du noir. Nous nous avançâmes avec prudence. Le bouillant Adolphe allongea le pied, corde tendue, pour chercher le fond. C' est risible! Il heurta le sol sans que la différence du niveau mesurât plus d' un mètre et demi. Après la courageuse démonstration du premier nous sautâmes par-dessus ce fossé ridicule à pieds joints. Nous étions sur terre ferme. Une demi-heure perdue en vain... le dernier train manqué! Après avoir rejoint le sentier un peu plus haut, nos pas lourds qu' animait le seul espoir de pouvoir bientôt dormir, nous amenèrent à l' hôtel de Bäregg. Hélas, tout le monde y dormait, ou feignait si bien de dormir que nos appels et nos protestations restèrent vains. Il fallut nous résoudre à passer la nuit à la belle étoile! Nous nous étendîmes donc sur les tables et les chaises de la terrasse; le sommeil nous envahit comme la masse d' un fluide pesant. Ce bien-être dura peu, peut-être trois quarts d' heure, peut-être une heure. Un froid vif nous saisit soudain, s' introduisit avec impertinence dans toutes les ouvertures de nos vêtements et, certes, au retour de l' arête du Mittellegi les ouvertures supplémentaires étaient nombreuses. Cette petite bise aigre n' eut pas de repos qu' elle nous eut éveillés tout grelottants. La position était intenable. Maudissant la patronne de l' hôtel et reprenant sacs et piolets, nous traînâmes nos pas plus loin, vers la terre pro- mise, comme Israël après le Sinaï. Une idée lumineuse nous vint: n' y aurait-il pas plus bas, à l' orée des bois, une excavation de rocher où nous serions à l' abri du vent? Nous y serions f ort bien! Sitôt dit, sitôt fait! Le rocher nous protégea du vent. On ne pouvait rêver mieux, puisque sa concavité se prêtait admirablement à ce bivouac de fortune.

Une demi-heure plus tard, je rouvris les yeux avec inquiétude. Il me semblait respirer une odeur pénible. Et soudain, conscient de la cause, je me précipitai hors de cette antre, suivi de toute la bande. Nous avions choisi pour gîte un lieu qui, s' il était fort hospitalier, s' adressait néanmoins à un tout autre genre d' hospitalité! Horreur et malédiction! Nous maudîmes cette grotte trop généreuse à son tour. Et philosophiquement, nous reprîmes sacs et piolets. Il pouvait bien être 1 heure du matin; nous marchâmes comme des somnambules, l' œil en quête d' un lieu plus favorable. Enfin, enfin, voici une clairière exquise. Quelle volupté de se rouler sous la protection des grands sapins dans la fraîcheur de cette herbe tendre.

Morphée nous fut encore favorable. 0h! pas très longtemps, juste le temps de respirer, cette fois, l' arôme de la résine et les senteurs des fleurs en noce dans cette nuit d' été. Au bas, le torrent écumant, grondait; sa sourde voix amplifiée par le calme de cette nuit profonde nous berçait délicieusement.

Mais un cri, puis deux, retentirent soudain dans cette idylle, ah... ouah...

Pouah... Horreur!

Qu' y a-t-il donc?

Des crapauds?

En effet, des crapauds dans un excès de curiosité, puis de sympathie évidente pour la chaleur de nos visages se mirent sans vergogne à exécuter sur nos joues des danses de réjouissance. Tout le monde debout secouait les vêtements au milieu d' exclamations fort peu élogieuses à l' adresse de ces batraciens et, ramassant dare-dare sacs et piolets, nous repartîmes à la recherche d' un meilleur gîte. De Charybde en Scylla! Une fenière répandait une odeur agréable de foin fraîchement « rentré ». Comme des renards autour d' un poulailler, nous rôdâmes autour de ce mazot prêts à profiter largement du moindre bâillement des planches. Il fallut y renoncer. Le mazot était clos, complètement clos. La certitude seule qu' il était hermétiquement clos nous décida à partir encore une fois. Quand donc trouverons-nous un endroit où dormir? Il faut dormir! Nos corps étaient tellement las que nous nous demandions non sans inquiétude comment nous ferions pour les contraindre quelques heures plus tard à reprendre le travail du lundi. Il était 3 heures. Nous étions à l' entrée de Grindelwald lorsqu' enfin 1a porte entr' ou d' une grange voulut bien nous convier. Un tas de feuilles mortes vit quatre corps s' affaler et lui demander la souplesse d' un matelas et la chaleur d' un édredon. Il fut très généreux; nous dormîmes si bien qu' il s' en fallut de peu que le train partît encore une fois sans nous.

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