Du Théodule à Bétemps

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Course d' automne.

Rotenboden, la halte du chemin de fer du Gornergrat, réservée aux touristes partant pour Gandegg ou Bétemps: un abri couvert, deux bancs de pierre; très hauts dans le ciel, la cime du Cervin et les sommets du Breithorn au Mont Rose; le chemin se divise en deux sentiers, l' un allant tranquillement, aisément à Bétemps, tandis que le second, rageur, en course rapide descend sur le glacier dans la direction de la Gandegg.

Le mercredi 15 septembre 1926, trois touristes et trois guides descendaient à cette halte: le premier devait être M. Blanchet, le vainqueur de tous les 4000 suisses, qui, accompagné du guide Moser de Tæsch, se dirigeait immédiatement vers les rochers du Ryffelhorn, les autres touristes étaient Charles Dubelbeiss, connu de tous « pour sa grande bravoure et pour sa haute taille », et Jean Ruedin, tous deux « Monte Rosiens ». Ce dernier voulait, pour la troisième fois, tenter d' atteindre la Dufourspitze que le temps, les orages et la neige lui avaient interdite jusqu' alors.

Comme notre programme était vaste, que, devant trouver les cabanes désertes, nous avions à nous munir de provisions pour plusieurs jours, nous nous étions fait accompagner, en plus d' Alexandre Perren d' Aloys, comme premier guide, d' une recrue du cours de guides de Sierre de 1925, Séverin Biner, le petit-fils de Pierre Taugwalder, guide de la première ascension du Cervin.

Alexandre Perren, juge de Zermatt, ne jouit point de la grande taille de Biner, mais il est d' une agilité féline, d' une endurance sans pareille, d' une sûreté, d' une amabilité, d' une serviabilité qui en font le guide idéal. II a à son actif des exploits remarquables, même dans ce centre de Zermatt, où les tours de force ne se comptent plus.

Les sacs étaient bien lourds, mais le ciel si merveilleusement bleu, le soleil si chaud, que c' était un plaisir de dégringoler le sentier dit de Gandegg.

La cabane de Gandegg était fermée; son propriétaire, descendu la veille à Zermatt, nous avait demandé fr. 20 pour remonter nous l' ouvrir, plus fr. 7, par touriste ou guide pour y passer la nuit. Sachant ce que gagner de l' argent demande de peine, nous avions préféré courir la chance de trouver un abri à la nouvelle cabane du Théodule ou le risque de bivouaquer sous les rochers plutôt que d' accepter les offres intéressées de l' hôtelier.

Nous rencontrâmes en chemin une caravane descendant du Théodule: deux messieurs avec un garçon d' une douzaine d' années. Bonne nouvelle: deux ouvriers sont encore occupés à la cabane, les seize autres et la cuisinière, sur laquelle nous comptions spécialement pour la préparation d' une bonne minestra, sont descendus le jour même à Breuil. Nous trouverons donc un gîte et, effectivement, les deux habitants du Val Tournanche, restant jusqu' au lendemain pour achever quelques travaux, nous reçurent très bien, mettant tout de suite à notre entière disposition leur cuisine, leur bois, leurs sacs de couche en peau de mouton, et un coin, le seul qui eût déjà un plancher dans la nouvelle cabane.

Dans la soirée arrivèrent encore le Recteur d' Herbriggen, accompagné du guide Chanton de St-Nicolas, et — osons-nous le confier à la publicitéun touriste étrange, au sac lourdement chargé, qui ne fit que passer au reste, mais que Tœpffer eût sans hésitation reconnu pour un honnête contrebandier.

Les Italiens construisent un véritable palais sur l' emplacement de l' ancienne cabane: quatre étages, soixante-dix places, chaque étage devant avoir un lavabo complet et le premier recevoir même une salle de bains. Que sont nos Saflisch, Schönbühl, ou les Dix, gloires de Monte Rosa, à côté de ce luxe de confort et d' hygiène! Pends-toi, grand Lorenz, si tu trouves une branche assez haute pour le faire, puisque le C.A.I. construit plus grandiosement que nous! Ou bien soumissionne la place de président de sa commission des cabanes!

Et, tandis que les heures passent, que les nuages se jouent sur les flancs du Cervin, tantôt les entourant deleurs écharpes, tantôt les découvrant, Dubelbeiss va essayer ses jambes sur le Theodulhorn et le Furgghorn, dont il ne reviendra que lorsque nous serons déjà dans nos sacs de couche, commençant la descente dans la vallée des rêves et des songes.

Le jeudi matin, nous quittâmes nos amis du Val Tournanche, au français mêlé d' italien, et en deux cordées: Perren et Ruedin, Biner et Dubelbeiss, atteignîmes au bout de trois heures le sommet du Breithorn ( 4171 m ), d' un accès facile, mais excellent entraînement pour le cœur et les poumons. Un vent violent, froid, nous en chassa immédiatement, et près de nos sacs, laissés sur le col, nous croisâmes nos compagnons de la veille, le Recteur Burgener et son guide, indécis à monter, puis que nous vîmes cependant continuer leur ascension, tandis que par le glacier de Verravers nous nous dirigions vers le col des Jumeaux.

Le temps devenant fort gris et, d' autre part, un peu incommodé par cette première journée de haute altitude, je laissai Dubelbeiss et les deux guides escalader seuls Pollux ( 4094 m ). Entouré de trois sacs comme appui du dos et des bras, assis sur un bloc de rocher, bien enveloppé dans ma windjacke, je regardai la lutte des nuages, craignant celle des éléments, admirant les pentes glacées de Castor, écoutant le bruit des pierres dévalant sous les pieds de mes compagnons, presque au-dessus de ma tête, et me serrant bien près de mon rocher pour les éviter. Malgré le froid, la solitude, je n' aurais pas changé ma place pour beaucoup, car être à la montagne, amie chère lorsqu' elle n' est point trop revêche, est toujours bon.

Une heure se passa, une huchée, quelques minutes et nous sommes de nouveau réunis, les trois varappeurs un peu assoiffés et moi un peu gelé.

A 2 heures nous étions au sommet de Castor ( 4230 m ), montée en zigzags, jolies pentes rapides où les crampons ont du travail et parfois même le piolet du premier guide.

A 3 heures nous atteignîmes le Fellikhorn ( 4080 m ). De là en une marche rapide, peu intéressante, si ce ne sont quelques ouvertures de crevasses que j' ai le grand honneur de faire, étant plus lourd que Perren, mon chef de cordée, nous arrivâmes en une heure à la cabane Sella ( 3620 m ), propriété de la section Biella du C. A. L, cabane en bois, agrandie dernièrement, confortable, dominant les vallées de Fieri et de Gressonay, au grand horizon.

Le gardien, retenu par une cohorte de membres de la section Biella, est encore à son poste. Le drapeau tricolore flotte à une fenêtre du premier étage. Bruyante mais charmante société que celle des habitants de Gressonay, aux vieux lieds allemands, aux chants français et italiens. L' accent piémontais donne un pittoresque spécial à la Marseillaise, à La Normandie, au: « On n' est pas si fou que de se séparer sans boire un coup » et les coups sont nombreux, la cave du gardien se vide tandis que les verres se remplissent, les chants se font plus amples, montent plus haut, les jeunes filles, cigarettes de la régie aux lèvres, se mettent à danser, et, jusque tard, le tout nous empêche de dormir.

Oh! adversaires de la Bewirtschaftung, qu' eussent été vos anathèmes si vous aviez été là!

Nous avons trouvé deux guides italiens à Sella, dont l' un arborait fièrement à son chapeau l' insigne du C.A.S., ayant fait partie, nous dit-il, il y a une quinzaine d' années, de la section Pilatus. Nous étions mal placés, sur sol étranger pour lui faire observer que son droit à ce port était prescrit, et, nous nous sommes bornés à nous incliner devant cette fidélité, peut-être intéressée, à conserver la croix blanche de Suisse à côté de l' étoile du C.A.I.

Le calme se faisant dans la cabane, nous venions de nous endormir lorsque nous fûmes réveillés par la rentrée d' une caravane revenant du Lyskamm.

Le vendredi à 5 heures 20 — comme nous le fîmes chaque jour avec une ponctualité remarquable, mais non voulue — nous quittâmes la cabane Sella à la vie endiablée, aux nuits écourtées, mais au gardien complaisant.

¾Par de longs champs de neige, puis par la Cresta Perrazzi, aux langues de glace, aux rochers parfois aisés, mais souvent difficiles et branlants, nous atteignîmes à 10 heures le sommet du Lyskamm ( 4538 m ).

Malgré le temps superbe, notre halte y fut brève, Dubelbeiss avait envie de se mettre encore quelques quatre mille sous les crampons durant la journée, et après l' inscription dans le livre du sommet, la descente se fit, descente connue, classique, toujours exposée, mais toujours intéressante.

Après une heure de repos au Lysjoch et un conseil de guerre nous nous séparâmes: Perren accompagnant Dubelbeiss ayant comme but: la pyramide Vincent, le Balmenhorn, le Schwarzhorn, la Ludwigshöhe et la pointe Parrot, et plus sages, calculant l' effort à donner à nos forces, Biner et moi, prenant directement la direction de notre gîte, la cabane Marguerite du C.A.I. qui se profile très haut, couronnant la Signalkuppe à 4561 m.

En attendant nos compagnons, qui nous arrivèrent à 18 heures et demie, nous avions atteint la cabane, l' avions ouverte, allumant notre feu, nous gor-geant d' eau, de thé, pour redonner un peu d' humidité à notre bouche desséchée par la longue montée de l' après. Que ce chemin était long depuis le Lysjoch, car nous étions sur une véritable trace! Biner et moi avions déchargé les sacs de nos camarades et c' était lourdement chargés, enfonçant dans la neige, d' abord poudreuse, puis ensuite molle, collant aux crampons, leur faisant des sabots lourds et incommodes, enlevés à grands coups de manche de piolet, que nous avancions bien lentement.

Mais quelle récompense lorsque, après avoir déposé nos sacs, nous nous accoudâmes à la barrière de ce balcon aérien! Devant nous, derrière nous, à nos côtés, partout des sommets, de l' Ortler au Grand Paradis, chaîne gigantesque appartenant au Tyrol, à l' Italie, à la Suisse, à la France, pics tantôt graciles, tantôt majestueux, tantôt éblouissants de glaces, tantôt noirs de rochers, et bien bas: Macugnaga, sa vallée, celle d' Aoste qui se devine dans la dépression entre les montagnes, et le soir qui vient, couvrant de brumes et de nuages l' Italie, créant un voile blanc, laiteux, moutonneux dont émergent, comme les îles d' une mer, les plus hauts sommets; et, seuls sur ce belvédère, nous nous sentions petits d' appartenir à ce monde qui fuit sous nos regards, mais grands aussi par les succès et la réalisation de nos efforts et parce que plus près de Celui qui nous le permit.

Lieu et heure propices à la méditation: la pensée s' envole, descend vers les êtres que nous aimons, s' arrête au souvenir de ceux qui nous précédèrent sur ces sommets et je songe à l' alpiniste de 1889 que j' ai vu dans sa gloire entrer à St-Pierre de Rome, à ceux qui, les premiers, osèrent affronter ces solitudes, avec une reconnaissance toute particulière au courage et à la vaillance des hommes qui décidèrent et construisirent ce refuge hospitalier, et envisageant l' avenir autant que faire se peut, je pense à la joie que j' éprouverai un jour, qui ne sera pas encore demain, lorsque mes fils seront à leur tour membres de notre club, et à leur bonheur quand ils vivront là-haut les mêmes instants que leur père. C' est là la vraie survie: continuer en ses enfants.

Et la nuit se passa calme, fenêtres ouvertes, sommeil tranquille.

L' aube du dernier jour passé à la montagne fut radieuse; elle naquit à l' orient, une fine ligne d' or s' étendit, grandit, remplit l' espace, se maria au rose, au bleu, et tandis que nous montions à Zumstein ( 4563 m ) le premier rayon de soleil, tel une flèche lumineuse, vint nous frapper au visage, mettant de la joie en nous, de la vie partout.

Zumstein est un sommet très facile à atteindre depuis la Signalkuppe, mais de là une étroite arête de neige et de glace, dominant de beaucoup les pentes des couloirs qui se perdent dans des profondeurs impressionnantes, conduit au Grenzgipfel. Ce fut, de toute notre course, ce qui me parut le plus dangereux, car on est à la merci d' un faux pas. Du Grenzgipfel à la pointe Dufour l' arête se déchiquette, se transformant en une scie dont chaque dent est un gendarme.

Il faisait magnifique à la pointe Dufour ( 4638 m ), atteinte à 8 heures. Nous admirions et admirions sans cesse cette nature grandiose, nous étions légers de corps, de cœur, d' esprit, nous emplissions notre être de cette force, de ce calme, puis, comme tout a une fin — les joies comme les peines, les jours comme les nuits —nous prîmes le chemin de Zermatt, qui nous ramenait vers nos familles, vers la joie du revoir, mais aussi près de nos peines, de nos soucis, de nos occupations.

Lorsque l'on a vécu quelques jours entre le ciel et la terre, on descend de la montagne l' âme plus sereine, on voit de si haut et on juge si petites les passions et les luttes, que l'on voudrait dire à tous ceux qui placent leur idéal dans la jouissance stérile, passagère, matérielle et égoïste: « Allez là-haut, apprenez sur l' Alpe les leçons qui se dégagent de ce qui demeurera plus longtemps que vous, apprenez à être bons, à être forts et vaillants, apprenez à devenir des hommes. » Siene, le 30 octobre 1926.Jean Ruedin

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