En Maurienne

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Par L. Seylaz

Avec 4 illustrations ( 84—87 ) « J' ai passé bien des nuits dans les hauts chalets des Alpes; j' ai loge dans les huttes de pierres du Dauphiné et de la Maurienne... » Tous les amis de Javelle reconnaîtront ces lignes, par lesquelles il voulait marquer l' inconfort du mazot de Van d' en où il passa une nuit d' orage au retour de sa première visite à Salanfe. Merveilleuse et mystérieuse puissance des mots! De même que Javelle fut hanté par la fameuse Androsace des rochers du Mont Blanc dans l' herbier de son oncle, ces huttes de pierres de la Maurienne étaient restées accrochées dans ma mémoire lorsqu' à 18 ans je m' en à la lecture des Souvenirs d' un alpiniste. Plus tard, d' autres récits avaient fait chanter à mon oreille ces noms de cimes si mélodieux: Bessanèse, Levanna, Ciamarella, Tsantaleina, avec l' Albaron de Savoie, planté comme un coq au milieu de tant de féminités; des photos m' avaient fait admirer le majestueux cirque glaciaire des Evettes; bref, il fallait y aller. Il se trouva que mon ami Jaquemard éprouvait la même curiosité que moi à regard de ces massifs si peu connus des Suisses. Un programme fut dressé, la date fixée, et le 10 juillet nous prenions à 21 h. 30 le train pour Genève.

C' est une heure bien insolite pour un départ de course, mais c' était la seule manière d' être à Modane pour l' unique car journalier qui remonte la vallée de l' Arc. Après quelques heures cafardeuses dans la triste salle d' attente de Culoz, l' express Paris–Turin nous emmène à toute allure, dans l' aube blafarde, le long des rives du lac du Bourget. A 7 heures nous débarquons à Modane, qui n' a guère changé depuis mon dernier passage il y a 15 ans; la^même longue rue bordée de bistrots et d' agences de transports avec, çà et là, quelques maisons éventrées. Prévu pour 8 h. 30, le car finit par démarrer à 9 heures avec un invraisemblable chargement. Le nombre des passagers est presque double, tandis que sur le toit nos sacs sont ensevelis sous une montagne de caisses, de bicyclettes, de brouettes, de sommiers, etc. A chaque contour de la route les roues et les ressorts gémissent sous le poids. Nous passons sous le fort de l' Esseillon, dont Javelle nous a laissé un dessin date de 1864. Il avait 17 ans, et c' est à cette occasion qu' il a dû faire connaissance avec les huttes de la Maurienne. Malheureusement, il n' a pas laissé de notes sur cette première excursion dans les Alpes; du moins, elles ne nous sont pas parvenues. Là-haut, à gauche, nous saluons de vieilles connaissances: le plateau d' Aussois et la Dent Parrachée. Après avoir traverse Lanslebourg, puis Lanslevillard, encore tout en ruines, la route grimpe pour passer le col de la Madeleine, puis redescend dans la plaine verdoyante de Bessans.

Pour nous c' est le terminus; nous ne sommes pas fâchés de nous dérouiller les jambes. A travers d' opulentes prairies, nous gagnons le pont de la Goula, à l' entrée du vallon d' Avérole que nous allons remonter jusqu' à son origine. Il y a un grand charme à ce premier contact avec un pays neuf. On a beau l' avoir étudié à l' avance sur la carte, l' effet de surprise est entier; c' est tou- Die Alpen - 1951 - Les Alpes16 jours différent de ce qu' on avait imaginé. La forêt s' arrête à Bessans et ne va pas plus loin; mais le pays est moins âpre, moins sauvage que les hauts vallons de l' Oisans. Sur la rive gauche, il y a encore des restes d' avalanches " descendues de la Pointe de Charbonnel, 3721 m ., aux flancs de laquelle est accroché, à 2000 m. au-dessus de nos têtes, un magnifique glacier suspendu. La rive droite que nous suivons, exposée au plein midi, présente un contraste saisissant: de belles prairies montent jusqu' à plus de 2200 m ., avec çà et là des carrés de seigle. Partout des chapelles, des oratoires, des groupes de maisons. Avérole, le dernier de ces hameaux, est à 2000 m .; il compte une vingtaine de maisons avec une chapelle. Les voici, les huttes authentiques de la Maurienne. Nous les retrouverons quelques jours plus tard à Bonneval, et surtout au pittoresque hameau de l' Ecot. Murs de pierres brutes, toits couverts de lauzes dorées de lichens. Car le bois est rare, et le seul combustible est la bouse de vache séchée au soleil, puis découpée en mottes comme la tourbe. Nous entrons chez Pierre Termignon pour prendre la clé du refuge; on nous introduit dans une vaste pièce qui sert en même temps d' étable. Cinq vaches y ruminent paisiblement tandis que, tout auprès, un plancher propre, une table, des bancs, un fourneau avec de la vaisselle indiquent que c' est ici que se déroule la vie journalière. Il y règne une tiédeur agréable. La mère et les fils sont occupés aux fenaisons; quant au père, chauffeur de taxi à Paris depuis 25 ans, il ne fait dans la vallée natale qu' un bref séjour de quelques semaines.

Le refuge d' Avérole est posé comme un dé sur une tête gazonnée au coude de la vallée qui s' enfonce au sud jusqu' aux contreforts de Rochemelon. A l' est, un ravin obstrué d' éboulis où cascade le torrent du glacier d' Arnès. Ce sera demain notre chemin pour aborder la Bessanèse dont le sommet, vu en raccourci, ne fait guère impression. Notre projet initial était de l' atteindre par la longue crête dentelée de son arête nord; mais les trois heures de chemin depuis Bessans nous ont permis d' apprécier le poids des sacs et nous ont rendus modestes, d' autant plus qu' une nuit de chemin de fer est un piètre entraînement. Bien sagement nous la gravirons par la voie facile de son versant sud; ainsi notre première course sera une petite journée; à 2 heures nous espérons être au refuge Gastaldi.

En attendant nous nous installons dans le refuge, propre et coquet, pour lequel Termignon nous a remis un encombrant trousseau de clés. Nous y sommes seuls; il ne semble pas voir beaucoup de visiteurs x. Le souper expédié, nous nous glissons sous les couvertures, alors que les derniers rayons dorent encore les glaces du Baounet. A l' aube nous sommes en route.

Une piste s' insinue le long de la rive droite du torrent d' Arnès entre la paroi et une coulée d' éboulis d' énorme calibre; mais nous préférons passer sur la rive gauche pour remonter une côte raide, dalles et gazons. Peut-être était-ce une erreur, car ces plaques et ces bancs rocheux exigeaient parfois un rude effort, mais la compensation est là sous forme d' un ravissant 1 Nous serons du reste surpris, au cours de cette randonnée de huit jours, de rencontrer si peu de caravanes d' alpinistes.

lagot aux eaux glauques, serti dans le plus féerique jardin du ciel: coussins purpurins de silènes, touffes de gentianes qui n' ont jamais été si bleues... Prétexte bienvenu pour poser un instant nos sacs mastodontes et souffler un peu.

Pour rejoindre, sans trop sacrifier de l' altitude péniblement gagnée, le glacier d' Arnès dont la langue terminale meurt à 120 m. sous nos pieds, nous coupons à travers une large pente de débris: ce sera notre premier clapier de la journée; pas le dernier, hélas! Puis nous remontons le glacier fort sage jusque près du col d' Arnes, 3022 m ., dont l' échancrure s' ouvre devant nous. Là nous déposons sur un bloc le surplus de nos bagages et, ainsi allégés, nous nous tournons vers la moraine de la rive droite où, selon le guide, nous devons trouver une piste bien marquée. Certes la moraine est là, un immense talus croulant haut de 150 m .; mais nous avons beau écarquiller les yeux, nous n' y découvrons pas la moindre sente. Nous l' attaquons néanmoins avec optimisme, persuadés que nous allons « tomber » sur la trace au bout d' un instant. Que nenni! Glissant, vacillant, dérapant, nous gagnons péniblement mètre après mètre. Les pierres roulent, croulent, déboulent. Piqués au jeu, nous nous obstinons à vouloir enlever le morceau « de force » ( du reste, c' est la seule allure possible sur ce terrain diabolique ), mais c' est tout pantelants, et furieux comme si nous avions été joués, que nous parvenons à ce qui nous paraissait être la crête et qui n' est que le bord d' un vaste désert de caillasse allongé en terrasse au pied des falaises de la Punta Pareis. Notre Bessanèse est à l' autre bout de ce désert de pierres, à une distance invraisemblable, désespérante. Les névés qui devaient nous permettre d' avancer rapidement sont réduits à quelques bandes étroites, et nous commençons à soupçonner que notre journée sera autre chose que la promenade imaginée. Une heure pour franchir ce nouveau clapier, en sautillant d' un bloc à l' autre, et sans rien gagner en altitude, jusqu' à une vague échine qui doit être la moraine du glacier des Roches Pareis, aujourd'hui réduit à une petite pente de glace appuyée aux parois de la Bessanèse; une autre heure de grimpée monotone le long de cette crête, jusqu' au pied du grand couloir qui limite à droite la falaise sud de notre cime. Ici, nouvelle erreur: la nervure qui borde le couloir semble peu abordable; le couloir lui-même est libre de neige et ne paraît ni très raide ni très haut; allons-y. Il arrive au plus « rodé » des coureurs de montagne de faire des sottises; celle-ci en était une, et nous le savions avant d' avoir gravi les cinquante premiers mètres; mais il était trop tard pour revenir en arrière. La pente se redressait à 50 degrés, faite d' un terrain abominable, boue durcie, gravier instable, blocs que le moindre attouchement mettait en branle, bancs rocheux élimés, pulvérisés par les coulées, sans compter le danger constant des pierres qui sifflaient à nos oreilles. Nous nous étions encordés, et nous grimpions par à-coups rageurs, désespérant de jamais arriver au haut de cette glissoire diabolique. Aussi est-ce complètement « pompé » que je prends pied enfin sur la selle neigeuse de l' arête. Pompé et sans joie, enrobé dans une sorte de torpeur léthargique. Devant nous se dresse la cime, une belle paroi abrupte d' une centaine de mètres. Impatients de tâter enfin du vrai rocher solide, nous l' abordons sans tarder. Quelques pas le long d' une vire sur le versant italien, puis vingt minutes de varappe, assez aérienne au début, sont à peine suffisantes à faire oublier le purgatoire des clapiers. Au sommet, où se dresse une vierge en aluminium décapitée, nous accomplissons néanmoins les gestes rituels, poignée de main, etc., mais décidément l' enthousiasme n' y est pas. Je regarde ma montre: il est près de 13 heures; nous en avons mis huit au lieu des cinq indiquées par le guide; il n' y a pas lieu d' être fier.

Le ciel n' a pas un nuage; tous ces sommets et glaciers neufs à nos yeux devraient nous intéresser; mais nous n' accordons qu' un regard distrait au panorama. Ce qui nous intéresse davantage, c' est le versant italien où nous allons descendre tout à l' heure, un vaste cirque rappelant celui de la Neuvaz, et dont notre Bessanèse serait le Tour Noir. D' étroits glaciers s' étirent au pied de la grande paroi, qui disparaissent bientôt sous un vaste éventail de moraines étalées sur le plateau, et retenant dans leurs plis de petits lacs aux eaux troubles. Au delà, sur une terrasse gazonnée, nous repérons le refuge Gastaldi, notre étape pour ce soir. Tout cela a l' air désert, morne, triste. Si un paysage est un état d' âme, il faut que la nôtre soit bien désenchantée, ou bien n' est pas plutôt la carcasse...

Au retour, il fallut retraverser l' immense champ de décombres parcouru le matin, avec la fatigue en plus et en moins l' intérêt de la découverte, puis raidir les jarrets pour dégringoler la moraine du glacier d' Arnes. Il est 16 h. 30 lorsque nous reprenons notre bagage; les ombres s' allongent déjà lorsque nous débouchons sur le col d' Arnès, d' où nous espérons gagner le refuge en une heure. Ce fut bien une autre chanson!

Une piste rapide descend du col vers l' est. Nous la suivîmes pendant un quart d' heure, mais elle se perdit irrévocablement dans le chaos monstrueux des blocs. Nous l' aurions retrouvée plus bas si nous avions continué de ce côté; mais trompé par de fausses traces sur un névé, j' appuie à gauche vers le pied de la montagne et me trouve bientôt empêtré — c' est le mot — dans l' affreux clapier. De neige, il n' y en a plus que quelques flaques; mais des moraines et encore des moraines, enchevêtrant leurs croupes hérissées. Une dune péniblement gravie, il en surgit une autre, qu' il faut atteindre à travers un ravin plein de pièges. Les blocs instables basculent sous le pied, se tassent avec des grondements sinistres; à chaque instant il faut rétablir d' un violent coup de reins l' équilibre rompu. Ereinté, écœuré par cette traîtrise de la montagne, je fonce en avant avec une sorte de rage. Jaquemard m' avoua plus tard qu' à un certain moment il s' était assis sur une pierre et aurait presque pleuré de dépit. Il est 19 heures lorsque je pousse enfin la porte du refuge. Pour une journée d' entraînement, c' en était unel 13 juillet. Aujourd'hui, relâche. Là-dessus, hier soir, nous fûmes instantanément d' accord.

Par son plan et ses proportions, le refuge Gastaldi rappelle celui du Grand Paradis: une longue construction basse, avec une étroite cuisine que six personnes suffisent à encombrer. Peu avant la guerre, le CAI avait édifié tout à côté un magnifique « albergo » de trois étages, avec chambres, lits, eau courante, etc., installation luxueuse où les promeneurs affluaient, hissés par un téléférique, au point que les grimpeurs n' y trouvaient parfois point place. Pendant la guerre, cette construction servait de quartier général aux « résistants » italiens: les fascistes l' incendièrent. En guise de représailles, les « résistants » firent sauter le téléférique utilisé par les patrouilles fascistes. Heureusement qu' il n' y avait pas de troisième parti, nous contait le gardien, il aurait fait sauter la Bessanèse.

Pour l' instant il ne reste du luxueux hôtel que murs éventrés et ferrailles tordues, mais on trouve un accueil simple et cordial dans la modeste baraque primitive. Là régnent Signor Vulpot, le gardien, son épouse et ses chiens. Lui, ancien guide, qui fut bel homme, est célèbre dans toute la vallée de la Balme par ses moustaches conquérantes et sa pipe. Quant à Madame Vulpot, fort active malgré ses formes opulentes, elle réussit à préparer un chaudron de minestra et des plats variés sur un fourneau minuscule et à servir tout le monde sans perdre un coup de langue. Tous deux sont extrêmement populaires dans la vallée et jusqu' à Turin.

Dans l' après le refuge est envahi par une joyeuse et bruyante compagnie; de nouveau je suis frappé par l' absence de vrais grimpeurs. Deux alpinistes sont partis tôt ce matin pour la Punta Pareis; ils ne seront de retour que dans la nuit. Tous les autres sont des promeneurs sans aucune ambition de conquête.

14 juillet. Avant 4 heures nous sommes en route. Notre intention est de gravir la Ciamarella, 3676 m ., puis de passer la Selle d' Albaron, 3468 m ., pour gagner le refuge des Evettes par le glacier du même nom. Vulpot nous a réveillés en annonçant un ciel étoile; mais à peine avons-nous quitté le refuge qu' un film ténu de grisaille voile le firmament, bientôt renforcé par de lourdes nuées débouchant de l' ouest. Par le sentier du téléférique, nous descendons dans la combe pour aborder le beau glacier de Pian Ghias que nous remonterons jusqu' à son bassin supérieur. Nous allons sans grand espoir; des gouttes de pluie tachent déjà les cailloux; la journée ne promet rien de bon. Laissant les sacs sous un gros bloc, nous attaquons un immense clapier qui doit nous amener sur la terrasse du glacier de la Ciamarella.

Cette Ciamarella au si beau nom fut décevante. Le glacier traversé, il y eut une heure de grimpée monotone et fatigante dans l' infâme caillasse du versant ouest, puis un bout d' arête facile, et ce fut le sommet à 9 h. 10. Vue restreinte, vent froid, le brouillard monte de toutes parts; nous ne nous y attardons pas. En une petite heure nous sommes de retour au glacier de Pian Ghias, mais dans le brouillard qui nous a submergés, tous les pierriers et les blocs se ressemblent, et nous n' arrivons pas à repérer celui qui abrite nos sacs. Cette étourderie nous coûta une demi-heure de recherches.

Et maintenant la question se pose: Qu' allons faire? Le temps toujours menaçant nous fait hésiter. Jaquemard craint l' aventure de l' autre côté du col, sur le glacier tourmenté et compliqué des Evettes, et propose de retourner à Avérole par le Pas du Collerin qui s' ouvre devant nous. C' est peut-être plus sage, en effet, et j' acquiesce... avec regrets.

Nous n' avons pas fait vingt pas en direction du Collerin que je m' arrête. Là-haut, à droite, sur la Selle d' Albaron, une éclaircie a déchiré les brumes et un pinceau de soleil se promène sur l' épaule du glacier: « Dis-donc, il n' est que midi; si on tentait la chance? Il sera toujours possible de revenir au Collerin si ça ne va pas. » Un quart de tour à droite, et nous voilà attaquant la pente du glacier, beaucoup moins rapide et plus débonnaire que ne l' in la carte. En moins d' une heure nous sommes à la Selle d' où nous scrutons le cirque des Evettes. De la Ciamarella nous avions cru distinguer une piste; faux espoir, il n' y a pas l' ombre d' une trace, ce qui est vraiment extraordinaire, cette région étant l' une des plus belles et des plus fréquentées de toute la Maurienne. Heureusement que l' éclaircie se maintient. Longeant le pied de l' Albaron, nous mettons le cap au nord vers le col du Greffier, avec quelques circonvolutions pour éviter les grosses crevasses. Sur ce versant la neige est profonde et lourde; nous pataugeons copieusement; mais notre chance tient bon: un courant repousse les paquets de brumes qui ne cessent de déferler par-dessus l' arête à notre gauche. A la hauteur du col du Greffier, le glacier fait sa dernière cataracte, un saut presque vertical de 200 m. Une vire permet de couper à travers le flanc oriental du Pic Regaud; après quelques tâtonnements nous trouvons une ébauche de piste qui nous amène à un grand cône d' éboulis. Bientôt ce sont les pâturages, et à 17 h. 15 nous sommes au refuge des Evettes. Un quart d' heure plus tard, le ciel, qui avait menacé tout le jour, crève en averses diluviennes. Nous sommes enchantés de notre journée, la plus intéressante de la randonnée.

15 juillet. Grand beau; toutes les cimes étincellent. Nous pouvons admirer tout à notre aise ce magnifique cirque des Evettes, qui mérite bien sa réputation. Enserré dans le fer à cheval que dessinent le Pic Regaud, l' Albaron, la Pointe de Chalanson, la Ciamarella et les Pointes Tonini, le glacier descend en larges paliers coupés de ressauts et de séracs, pour s' étaler enfin dans une plaine d' alluvions. Le site rappelle tout à fait celui d' Albigna dans la Bregaglia. Sur le verrou qui retenait jadis le lac, le chalet-hôtel du CAF, détruit pendant la guerre, est provisoirement remplacé par une maisonnette en bois, neuve, propre et confortable.

Bien reposés, nous descendons en une heure trois quarts à Bonneval. L' hôtel du CAF, établi sur le modèle de celui de la Bérarde, est des plus accueillants. En attendant le déjeuner nous allons faire le tour du village. Il est possible que la route de FIséran fasse un jour de Bonneval un centre touristique comme cela s' est produit à Val d' Isère — en fait deux petits hôtels neuts bordent déjà la route nationale — mais jusqu' ici le village a gardé son aspect simple, rustique, primitif. L' absence de forêts a déterminé le style des maisons, basses, tout en pierres. Gens et bêtes habitent un rez-de-chaussée surbaissé, presque un sous-sol, qui sert à la fois d' étable et de logement pour la famille. Au-dessus une rampe inclinée conduit à une chambre d' été et au fenil.

A 14 heures, lestés d' un copieux déjeuner, nous rechargeons les sacs pour monter au refuge du Carro, 2780 m ., au pied des Levannas. Admirablement situé sur un plateau semé de lacs, c' est en fait un hôtel, vaste, propre, confortable, géré par un tenancier qui se désole de la rareté des clients. Les seuls occupants sont quelques touristes de Grenoble; nous retrouvons parmi eux des connaissances, et la soirée se passe gaiement en chansons.

16 juillet. Deux tasses de breuvage fabriqué avec cet ingrédient chimique qui prétend être du café m' ont littéralement empoisonné, et je n' ai pas dormi de la nuit. A 3 heures je me lève pour préparer le thé. Jaquemard, de son côté, a des crampes d' estomac. Le départ est tout que glorieux: fatigue, torpeur, nausées; j' ai l' impression que nous n' irons pas loin. Longeant un des lacs, nous pénétrons dans un ravin encombré de gros blocs, puis d' immenses dalles faciles nous amènent en une heure au col des Pariotes, 3057 m ., large ensellement de l' arête ouest de la Levanna occidentale; nous n' aurions qu' à suivre la croupe pour en atteindre le sommet; mais comme nous avions inscrit au programme la Levanna centrale, nous voulons essayer de nous y tenir. Il est 5 heures du matin et il ne reste que 600 m. à gravir. L' ascension du sommet central se fait habituellement par un contrefort de la face sud, qui domine le beau glacier des Sources de l' Arc. Pour gagner cette nervure, il nous faut préalablement traverser le plus effroyable de tous les méchants clapiers de la Maurienne. A mi-chemin, nous déroulons la corde pour passer un banc rocheux barré d' une vire, car l' un ni l' autre ne sommes sûrs de nos mouvements. Quand enfin, après plus de deux heures de traversée trébuchante et chancelante, nous parvenons à la nervure susmentionnée, le découragement nous saisit devant les 500 m. de l' immense muraille de la face sud, complètement démantelée, déchiquetée, entassement de ruines croulantes et de blocs sans cohésion. Nous essayons de manger quelque chose: il est déjà trop tard; les bouchées de pain, même enrobées de beurre, ont de la peine à passer le gosier. Allons-nous abandonner? Chacun de nous souhaite que l' autre en fasse la proposition. Rien n' étant dit, nous partons lentement, serrant les dents. Un bout... arrêt; encore un bout... arrêt; et ainsi de suite. La crête dentelée du sommet semble ne jamais devoir se rapprocher. A chaque halte, je construis un cairn qui mesure nos progrès. Cependant tout a une fin; vers le haut les bancs rocheux plus abrupts exigent de la varappe stimulante; nous touchons enfin la crête à quelques pas du sommet.

Nous sommes maintenant tout fiers d' avoir persévéré; si fatigue il y a, elle est cependant d' une autre qualité que celle de la Bessanèse, et elle ne m' empêche pas de jouir de la vue la plus extraordinaire que j' aie jamais eue d' un sommet. Personne ne supporte plus la description d' un panorama, et je ne la tenterai pas; il faut pourtant que je dise en deux mots ce qui donnait à celle-ci son caractère exceptionnel. D' abord la plaine du Pô, commençant sous nos pieds et s' étendant à l' infini; elle baigne dans une légère vapeur translucide où brillent les larges reflets d' un lac inconnu. A gauche du Monte Viso, au-dessus d' une bande de gaze nacrée, la chaîne des Apennins dessine une dentelle bleue sur l' azur plus pâle de l' horizon. Au nord, sur l' immense rempart crénelé qui échelonne ses pics du Mont Blanc à la Bernina, entre les roches brun sombre de la Grivola et les neiges scintillantes du Grand Paradis, je reconnais avec émotion les deux modestes pitons des Tours d' Aï et de Mayen.

Je passerai sous silence le retour au Carro; toute épithète est trop faible pour qualifier le clapier des Trois Becs. Nous étions fourbus en arrivant au refuge; néanmoins la perspective d' un bain possible, de linge frais, et surtout de liquides qui pourraient arroser notre gosier parcheminé, nous donna le courage d' épauler une dernière fois les sacs pour descendre à Bonneval.

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