Escalade de la face ouest du sommet ouest de l'Argentine

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Par P. Jaquet

Itinéraire 16 du guide de Rham, juillet 1954 Toute l' escalade d' aujourd baignera dans une atmosphère de brumes ensoleillées sous l' éclatante décoration florale d' un été triomphant. Bovonne lance à l' assaut des cimes ses esplanades chargées de troupeaux, ses vagues figées de verdure où brille l' écume pourpre des rhododendrons. Titubant parmi les fleurs dans la rosée de l' aube, ces deux Tartarins font un effet de contraste un peu grotesque avec leurs cordes et toute la ferraille qui tinte à leur ceinture. Le moutonnier de Surchamp qui rêve du matin au soir perdu en face de l' immensité des chaînes Muveran-Dents de Mordes vit avec stupeur deux silhouettes grimper le dernier pâturage de gazons raides et d' éboulis qui monte en triangle jusque sous la tête du Lion. Ils furent ensuite comme deux fourmis à se glisser dans l' ombre par la vire du flanc nord, coupée de blocs, de failles, d' avancements en forme de proue qui court à 150 mètres sous le fil de l' arête de l' Argentine. Mais voici qu' un entonnoir se creuse sous le sommet ouest qui dresse vers le ciel une tête couronnée de créneaux. La voie d' escalade n° 16, c' est, du point le plus bas de la vire, un moutonnement de rochers d' azur qui tombent presque à pic du sommet. La défense met en œuvre force surplombs, murs sans prises, gradins penchés les uns sur les autres comme pour contempler ces pygmées à leur pied. Un espoir cependant! Toute la face semble fendue d' une cheminée qui monte à la verticale, ondule, se faufile parmi ce désert minéral. Comme taillée pour l' escalade en opposition, elle s' offre parfaite. Elle s' amincit sans devenir fissure, s' épanouit en feuillage de pierre sans évoluer en couloir. Elle est variée dans la continuité de son mouvement ascensionnel, glisse à la fois livre entr'ouvert, caniveau gouttière, jusque, semble-t-il lorsqu' on renverse la nuque, sous le sommet qui passe tout là-haut dans le ciel. La moitié de l' itinéraire est formée ainsi d' une haute fente de presque 100 m. taillée dans un rocher fait de masses, d' obélisques, de lames, de colonnes et d' échinés sans trop de « caillasse ». Pourquoi toujours répéter ces classiques Cabotz, Vierges ou Miroir, venez goûter à cette perfection trop ignorée, à une heure du plus beau pâturage des alpes de Bex!

Impression générale: se hisser en opposition entre les deux rives d' un chenal qui monte sans fin, voir le vide se creuser peu à peu au-dessous de ce corps qui se tourne et se retourne, s' accote des épaules ou du dos, se replie, se pousse d' une main vers le haut, se tend sur un pied hors du gouffre. On se penche parfois en dehors, comme une statue sur un fronton de cathédrale; des masses rocheuses plongent et se découpent sur la blancheur du névé qui brille à 100 m. plus bas. Des cailloux s' y précipitent, tombent d' un jet et disparaissent. Carlo franchit un couloir après une descente de quelques mètres sur la droite et se glisse sous la muraille sans défaut qui marque le début de l' ascension.

« Ça, c' est le coup de l' étrier », présente-t-il, et de caresser le rocher en connaisseur.

Le guide de l' Argentine parle d' étriers à mettre pour franchir ces dalles fort redressées mais où se glisse en oblique un rebord fait pour la technique adhérence-vibram. C' est à celle-ci peut-être que l'on doit de pouvoir se contenter d' une seule fiche près de Tangle tout en haut et de se passer de « pédales ». Carlo réussit en s' aidant d' un seul doigt dans la boucle du piton. Il voudrait que son second s' abstienne de toucher au fer, mais tous les efforts de ce jour restèrent vains.

Une traversée à gauche et les voici sous « la grande cheminée du 16 ». En fait, il y en a deux qui se succèdent sur les 150 à 200 m. de l' itinéraire, séparées par un ruban de gazon. Tout là-haut, à 80 m. au-dessus, Carlo essayera de continuer par la même cheminée, car il eût été amusant qu' un seul conduit les amène au sommet; mais elle va se couder, rétrécir et la tentative ne sera pas poussée plus avant ce jour-là. En attendant les voici à l' attaque et les failles vont les garder une à deux heures ainsi, dos au rocher, pieds et mains sur les prises qui ne manquent pas, mais n' atteignent qu' à peine en moyenne la grosseur d' une noisette, leur faisant choisir tantôt une face, tantôt l' autre. En dehors parfois, perches sur un piédestal avec l' enivrement du vide où souffle la fraîcheur du matin. Un bloc tout au fond est franchi par un tunnel; un autre, en surplomb, exige « un tout gros rétablissement ». Vers le milieu, le rocher se redresse, offre moins de ressources, l' abîme s' est creusé, les précautions se multiplient, la technique opposition développe toutes ses finesses. A un moment donne le second doit aller à droite dans un couloir planter un fer pour assurer la montée du leader. Ailleurs, il faut sortir, s' accrocher à une dalle sans prises et atterrir parmi des gravats. On se trouve tout à coup sur un socle en plein ciel... plus de cheminée!... Ah! pourtant! cette fissure en zigzag, c' est elle. Il ne faut pas craindre cette enjambée au-dessus du vide; le bout des semelles est en contrebas sur une prise, les mains se crispent au fond d' une fente. Le premier, cache dans le conduit lance sarcasmes et encouragements. Entre les talons, 200 m. plus bas, on a une vue aérienne sur le labyrinthe des Perriblancs; le roc du Châtelet, déjà ensoleillé, flotte au fond du gouffre et vogue sur un monde de forêts et de vallons.

La deuxième cheminée les abandonne dans un dédale de couloirs, de gazons, d' éboulis.

Contrairement aux dires du guide - « quelques pas mènent à l' arête » - ils sont loin d' être au bout des difficultés. On ne peut vraiment pas, d' ici, rejoindre la voie ordinaire, cela manquerait d' ailleurs d' élégance, le sommet ouest étant encore bien haut. A des crêtes délitées succède une traversée à droite qui amorce la sortie. Celle-ci ressemble fort au passage initial, le coup de l' étrier: même marche oblique en adhérence, mur sans prises à franchir. Carlo attaque, se voit repoussé, essaie encore plus bas et plus à droite, hésite, calcule, disparaît derrière Tangle. La corde file lentement, par à-coups, des graviers dégringolent. II appelle enfin, sa voix tombe d' un point situé à la verticale. Il semble qu' on pourrait grimper tout droit par ces lames, ces cornes, ces dents. Le second, qui déteste les marches obliques, passe la corde par-dessus les blocs, la fait tendre après force cris et palabres et... se trouve bien vite dans une situation qui le force à une retraite sans gloire vers les traces du leader. Accroché à une dalle sans défauts, il y passera le plus mauvais moment de la journée... C' est de là seulement que quelques pas mènent à l' arête où les accueillent I' éclat et la chaleur de midi. Revenus vers le Lion, ils dévalèrent par l' itinéraire 18 en quelques rappels vertigineux, avant de regagner la verte esplanade de Bovonne.

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