Et même si tu redescendais du trône des dieux

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Ernest Reiss, Bale

Photos 75-ig Nous sommes le 18 mai 1956. La montre fixée au sac de montagne indique 14 h 50.

Notre but s' est réalisé; nous sommes sur l' un des « trônes des dieux » proches de la frontière tibétaine. Lhotse, tel est le nom de cet imposant sommet situé dans le sud de l' Himalaya central, le quatrième géant du monde avec ses 8501 mètres. Aujourd'hui, ce sommet abrupt de rocher et de glace est trouble pour la première fois dans sa solitude infinie.

A trois pieds sous la corniche, nous avons taillé deux grandes marches dans le névé incliné à 6o°. Je ne sais plus combien de respirations ces marches nous ont carte; je sais seulement que notre provision d' oxygène est vraiment très juste.

Nous restons encore quelques instants sur ce dôme enveloppé de brouillard et de vent, non pas pour essayer de comprendre pourquoi nous avons rêvé de ce moment et vécu pour lui pendant des années, non, simplement pour accomplir encore quelques petites tâches indispensables: nous améliorons notre auto-assurage autour du manche du piolet bien enfoncé dans la neige et sortons les fanions du Népal et de notre pays, que nous avons emportés. Nous nous préparons pour la photo d' usage. Nous n' enlevons les gants ou les masques à oxygène que pour effectuer un travail délicat ou dire quelque chose de particulier. A cause du froid, je porte mon appareil photo sur la poitrine, sous la veste duvet dépourvue de poches. Le bout des doigts et des pieds à moitié gelés ne dispensent leurs services qu' imparfaitement et deviennent de plus en plus insensibles. Chaque geste requiert toute notre attention, tous les objets doivent être attachés ou tenus.

Il me faut encore tailler deux marches plus en arrière, car la distance est trop faible pour une photo. Et c' est un effort de plus dans ce lieu aérien, battu des vents et hanté de nuages...

Peut-être ne faisons-nous, inconsciemment, que retarder par ces petits travaux la descente qui est devant nous; en fait, ce serait le moment ou jamais de se tomber dans les bras, d' éclater de joie. Mais non, nous jouons notre rôle en hommes: nous restons objectifs, apparemment calmes. Dans une telle situation, le temps manque pour faire un retour sur soi-même comme pour se laisser aller aux sentiments.

On pourrait se poser la question: est-ce là le point culminant de notre aventure, son apogée dans toute sa plénitude et toute sa tension dramatique? Il est peu probable que nous nous retrouvions jamais au cours de notre existence si loin du quotidien, que nous vivions à nouveau quelque chose d' aussi extraordinaire!

En clignant des yeux à cause des cristaux de neige chassés par le vent et des brusques éclats de lumière, nous nous serrons la main à la manière des alpinistes, puis je passe mon bras autour de l' épaule de mon camarade Fritz Luchsinger. Je suis attentivement chacun des mouvements de mon compagnon de cordée. En vrai officier instructeur, il ne laisse paraître aucune émotion. Peut-être aussi le masque à oxygène l' empêche comme moi d' exprimer sa joie ou sa crainte.

Fritz est un camarade expérimenté. Sa solidité dans une entreprise commune est proverbiale. Il donne une impression de calme et de force intérieure. Fait à peine croyable: il y a cinq semaines, il était encore aux porter de la mort. Il était couché, totalement apathique, avec un appendice éclate, dans la salle du lama Mawang Gyurmi au cloître de Thyangboche. Par une de ces journées oppressantes, juste avant une marche d' entraîne, j' avais pris congé de lui en me demandant si je le retrouverais vivant le soir, tant son état était désespéré. Au cours des pires 80 heures, notre jeune médecin assistant ne quitta guère le chevet du grand malade.

Comment donc Fritz peut-il être quand même à côté de moi sur ce sommet pris d' assaut par les nuages? Que signifie pour lui ce succès-défi dans sa lutte contre la montagne? Je ne l' ai jamais su, car il est très réserve et se confie rarement. Au cours des années qui allaient suivre, il a résidé loin de moi et de ma famille. Parfois je me demande quelles impulsions nous poussaient et quelle forme notre vie aurait prise si les mobiles secrets ne nous avaient pas lancés à l' assaut des sommets.

Sous son épaisse cuirasse de vêtements, mon cœur bat la chamade. Contrastant avec l' environ si dur et figé, un sang chaud coule encore dans nos veines. Pendant quelques instants, je plonge mes regards dans les bancs de nuages qui filent sous ce géant de roc et de glace, et j' évalue la distance jusqu' au pied de la montagne, la marche de retour jusqu' à Kathmandou, longue de quatre semaines, et le voyage vers notre patrie... Des pensées surgissent: l' arrivée à la maison auprès de ma chère épouse et de mon fils qui n' a qu' un an et demi, qui ne me reconnaîtra sûrement plus à mon retour. Je pense à mes parents et à mes frères qui m' ont facilité le chemin qu' ici et qui me l' ont préparé de bon cœur. Je devine le souci qu' ils se font pour nous...

Mais le « toit du monde », comme on nomme le haut Himalaya, ne nous a pas encore lâchés. Le Chomolungma ( Mont Everest ) et son voisin occidental, le Nuptse, s' enveloppent toujours à nouveau de nuages déchiquetés. La « déesse mère de la Terre » serait-elle fâchée de voir son grand voisin visité par des êtres aussi infimes?

Deux silhouettes minuscules sont unies à la vie, à la mort par un bout de corde, au milieu de cette solitude inhospitalière. L' air raréfié de haute altitude et le froid mordant deviennent ici des ennemis invisibles mais bien sensibles, même pour des hommes entraînés. Quel alpiniste ne connaît ce sentiment-là, quand, déjà fatigue, il doit attaquer la descente par une voie difficile après le repos au sommet?

Nous avançons prudemment en nous assurant l' un l' autre, longueur après longueur. Le couloir abrupt du Lhotse est dangereux à cause de ses plaques de neige. Pourtant, c' est le seul passage à conseiller sur ce géant solitaire à l' ombre du Mont Everest. Aux relais, nous nous regardons parfois dans les yeux; nos visages sont marqués par l' ef et d' épaisses croûtes de glace collent à nos sourcils. Nous parlons à peine. A quoi bon? Nous sommes bien habitués l' un à l' autre, et les masques de respiration qui empêchent heureusement la bouche et le nez de geler n' incitent pas à parler. Par chance, le vent ne nous importune pas trop dans ce fond de couloir. Nous pouvons reprendre haleine un moment sous la haute falaise de gauche, où nous avons déjà préparé le piton et la corde pour le rappel. Le passage le plus exposé sera bientôt derrière nous.

De temps en temps, notre regard tombe sur les vagues de nuages qui déferlent sur les sommets et les hautes arêtes. Nous nous demandons où nos camarades peuvent bien se trouver, et ce qu' ils pensent à notre sujet, car ce matin nous avons été retenus longtemps par une grave avarie à l' un de nos appareils à oxygène et nous n' avons été visibles d' en bas qu' une seule fois, au milieu de I' après midi, sur le sommet.

Un passage de neige dure et soufflée nous coûte bien des efforts. L' attention se relâche peu à peu -et voilà que je trébuche et tombe en avant. Je me retourne tout de suite et les douze pointes s' enfon automatiquement dans la neige dure. Nous allons, ou plutôt nous zigzaguons en diagonale sur la droite pour rejoindre le petit camp de secours installé sous une arcade rocheuse du Col Sud. La nuit est proche. Nous ôtons nos lunettes foncées. Tout notre espoir est de trouver un abri dans cette demi-tente enfoncée dans la neige. Enfin nous y sommes; mais aucune voix ni aucune lumière familière ne nous y attendent... j' en aurais pleuré de joie. Mais ainsi, c' est le dur combat qui continue.

Nous nous faisons du souci pour nos pieds, car ils ont perdu toute sensibilité depuis la halte forcée de ce matin. Par chance, nous retrouvons la pelle à neige dans une fente de rocher et cela nous permet de dégager notre minuscule maison de toile à moitié recouverte de neige. Incapables d' accomplir un effort supplémentaire, nous disparaissons tout habillésdans nos sacs de couchage sans prononcer un mot. Ce n' est qu' au bout d' un long moment, alors que la nuit a recouvert de son manteau sombre les plus hauts sommets, que nous recommençons à bouger un peu. Il ne faut pas que nous nous endormions sous le ruissellement de la neige soufflée, nous devons employer toute notre volonté à échapper à l' étreinte inquiétante et silencieuse du sommeil.

Nous fermons la tente plus hermétiquement. Une lumière surgit et projette des ombres dures dans cet espace étroit. Juste devant moi, les yeux clairs de mom compagnon guignent sous son bonnet de fourrure. Fritz me remercie d' un signe de tête, tandis que je m' affaire autour du petit réchaud. Le thé est encore à moitié gelé malgré la chaleur de mon corps et du sac de couchage. Mais au bout de vingt minutes, la petite flamme du butane arrive à le réchauffer. Comme de telles minutes sont longues! On se perd dans ses pensées, on rumine dans son coin: pourquoi donc est-on monté jusqu' ici? comment cela va-t-il continuer?

A sept ans, j' avais escalade « notre » montagne, le Jakobshorn sur Davos, avec une vieille fixation de ski et des lanières de chanvre. Deux ans plus tard, je montais déjà sur un trois mille. Depuis lors, j' ai passé presque tous mes week-ends dans la montagne. Je trouvai de bons camarades en mes frères et un oncle. A la fin des années trente et au début des années quarante, nous avons réussi plus d' une première hivernale dans les Grisons, du Piz Linard aux Bündner Stöcken. Puis ce furent de grandes voies, en partie nouvelles, dans les Alpes bernoises. Mille ascensions de tous les styles jalon-nèrent ma vie.

Une idée, que m' avait suggérée un camarade victime d' un accident en montagne, ne me quittait plus: l' Himalaya! Un livre offert par mes frères, Tempête sur le trône des dieux, me posa un véritable défi, devint avec le temps une idée fixe.

Malgré les difficultés que représentait pour un alpiniste suisse avant les années cinquante une expédition à l' étranger, je saisissais toutes les occasions d' établir des contacts dans cette perspective. Je publiais des articles et prenais des photos pour plusieurs revues alpines, au rique de devoir travai-ler jusqu' au petit matin pour respecter les délais.

Et me voilà, le 18 novembre 1952, avec Raymond Lambert et Tensing Norkey dans la cordée de pointe sur l' arête sud de l' Everest. C' était probablement le point le plus haut atteint par des hommes en cette saison tardive. Après 40 jours d' un hiver glacial dans le bassin ouest du Khumbu et au Col Sud, nous étions les avant-derniers au « trône des dieux ». En avançant vers le sommet et durant la marche de retour, nous dûmes faire face à des bourrasques de bien plus de 100 kilomètres à l' heure et à des températures moyennes de 300 sous zéro. C' est ainsi que se terminait une des plus dures expéditions au Chomolungma, avant que notre Sirdar Tensing et le Néo-Zélan-dais Hillary atteignent, les premiers, le plus haut sommet du monde au printemps suivant, grâce à l' excellente équipe de John Hunt. Le troisième pôle de la Terre était conquis. Le jour même du couronnement de la reine Elisabeth II, la nouvelle parvint au palais royal d' Angleterre.

Plus tard, je vis avec ma femme à Zurich le film en couleur de ces moments historiques. Je vibrais à chaque image, lors de la marche à travers le Népal, dans la glace et le vent de la montagne, dans les petites tentes claquant au vent, comme si je m' y trouvais mpi-même. En sortant sur le quai de la Limmat violemment éclairé par les réclames lumineuses, j' étais encore complètement envoûté. Nous avions été si proches de ce but unique!

Dès cet instant, l' idée de me mesurer une fois encore aux premiers sommets du monde ne me quitta plus. Mes compagnons de l' époque, Dölf Reist et Fritz Luchsinger, me trouvaient peu réa- liste. Mais quand un heureux choix fit d' Albert Eggler le chef de l' expédition, le projet se précisa d' un coup.

Où Albert passe-t-il cette nuit qui précède notre retour du sommet? Quelles pensées l' agitent, lui qui devait grimper à l' Everest avec moi lors de la seconde tentative, mais qui fut contraint de rester plusieurs jours au camp de base par suite de la maladie de notre chef sherpa, Pasang Dawa Lama? Dans les camps supérieurs, nous doutions fortement de pouvoir réussir avant la mousson, car il y avait déjà eu une importante chute de neige. Cela aurait eu des conséquences non seulement morales, mais aussi économiques pour l' ex. La meilleure solution était d' agir dès que le temps s' améliorerait. L' ascension du Lhotse assurait au moins un succès partiel de l' ex.

Mais pour l' heure, nous nous trouvons encore dans une situation critique au camp intermédiaire VI, à 8000 mètres d' altitude. Toujours plus serrés l' un contre l' autre, nous somnolons en espérant rendre ainsi la nuit plus supportable. J' ai de plus en plus peur pour mes pieds insensibles et je commence à défaire le double laçage de mes bottes de renne, à l' étroit dans mon sac de couchage. Une demi-heure plus tard, j' extrais péniblement mes pieds de toutes les couches de protection. Malheureusement, c' est juste à ce moment que mon camarade ne peut plus supporter la pression de la neige accumulée sur la tente. Je dois remettre mes bottes le plus vite possible malgré mes douleurs aux doigts et ma difficulté à respirer. Il est un peu plus de minuit. Je rampe dans l' obscu jusque devant la tente. Je me redresse en m' accrochant à la toile et aux cordes. Je commence à peller, le souffle court. Alors qu' une partie de la neige est déblayée, Fritz sort de son engourdissement. Encore tout engourdi par le froid, il fait le tour de la tente pour venir me relayer. Nous nous devinons dans l' ombre. J' admire en silence la volonté indomptable de mon ami.

Il y a dixjours encore, il m' a montré, au Rocher Jaune, son ventre couvert de pustules, seules tra- ces de la torture que lui a fait subir son appendice éclaté. Aujourd'hui, Fritz est muet et obstiné. La nuit s' étire interminablement, peut-être dormons-nous par moments.

Le matin, sans rien manger, nous fixons nos crampons à nos bottes avec un dernier reste d' énergie et faisons les sacs tant bien que mal. Il nous faut entamer une nouvelle étape de la longue descente.

Nous nous arrêtons deux fois: d' abord pour mieux amarrer le sac de couchage de Fritz qui pend hors du sac de montagne, puis juste audessus du Rocher Jaune, en vue des tentes du camp V.

Quelques bourrasques nous forcent à nous plaquer au sol peu avant les cordes fixes. Pour la première fois, Fritz réclame à manger. J' ôte mes gants et cherche dans toutes mes poches un morceau de sucre. Lorsque je trouve enfin les tablettes de Cardiazol, mon compagnon a déjà trouvé quelque chose lui-même et refuse mon offre. Je ne lui en veux pas. Dans un quart d' heure, nous devons avoir atteint les tentes.

Un sherpa nous salue à grands cris. Nous nous laissons tomber la tête la première dans la tente Jamet rouge. Notre chef d' expédition et Ernest Schmid nous attendent. Leurs salutations enthousiastes allient l' inquiétude à la joie. Heureux, encore un peu étourdis, nous nous soumettons aux questions de nos amis. Ils craignent que nous ayons des gelures et ne se contentent pas de nos paroles. Schmid s' occupe de mes pieds tout blancs et les réchauffe sur son ventre. C' est un grand soulagement, une fois le traitement terminé, de sentir à nouveau ses propres pieds.

L' odeur de Zampa chaud et de miel nous annonce notre première nourriture chaude après 38 heures sur les hauteurs fouettées par le vent. Nous avons l' impression de nous trouver dans un hôpital de campagne. Un rayon de soleil nous promet le paradis; le temps s' arrête, c' est peut-être bien l' heure la plus heureuse de notre descente. Nous ne nous faisons pas encore de souci pour les mille mètres que nous devons encore franchir jusqu' au camp principal de Khum. Ce n' est qu' une fois en route qu' une douleur dans les organes respiratoires me rappelle les tourments beaucoup plus importants qui accompagnèrent la descente en automne 1952. Aujourd'hui, notre forme physique est étonnamment bonne.

Au début de la soirée du 19 mai, nous retrouvons avec joie une grande partie de l' équipe de notre expédition au camp III. C' est surtout à elle et aux fidèles sherpas que nous devons notre victoire sur le sommet sud, si difficile à approcher. Mais nous n' avons encore derrière nous qu' une petite partie de la descente qui nous mènera en plusieurs semaines jusqu' à la plaine indienne et au bord de la mer.

Comme le temps se montre très clément au cours des jours suivants, les candidats à l' Everest sont pris d' une fièvre toute particulière. Il sera réserve à deux de nos cordées de fouler le plus haut sommet du monde.

Nous qui restons dans le camp intermédiaire, bien installé, nous nous abandonnons à un immense besoin de sommeil et soignons nos petites gelures aux mains et aux pieds. Les doigts ne refusent presque plus leurs services, même pour écrire. Sans réfléchir beaucoup, nous vaquons à diverses occupations sans grande importance. Le matin en nous levant, nous sommes un peu engourdis, et il faut les premiers rayons de soleil pour réveiller notre joie de vivre.

Le 23 mai, cette cure de repos se termine brusquement. Comme la liaison radio n' a pas fonctionné ces derniers jours et que nous ne pouvons pas suivre par la vue la progression de nos camarades, nous tenons notre promesse d' occuper encore une fois les camps supérieurs en tant qu' équipe de couverture. Ni le temps, ni aucun fait alarmant ne nous y engagent, et, de plus, nous ne sommes pas certains d' atteindre une fois encore le Col Sud, mais nous sommes résolus à faire tout ce que nous pouvons pour les autres en cas de nécessité.

Le soir, nous arrivons devant les tentes du camp V, tandis que des rafales de vent mêlées de neige balayent le flanc du Lhotse. Un peu éprou- vés, mais pas du tout de mauvaise humeur, nous tombons sur notre médecin, Edi Leuthod, et le glaciologue Fritz Müller. Remplis de l' impor de notre tâche, nous nous mettons immédiatement à améliorer le camp et à préparer le matériel, avant de prendre nos quartiers. Apparemment, cela vexe notre ami Fritz Müller, qui d' habitude est toujours prêt à agir, car ici il nous laisse faire. Dans l' effort que me coûte le déblaiement de la neige, et peut-être aussi par suite d' un léger mal de montagne, les forces me manquent tout à coup.

Tout secoué de frissons, je cache la tête dans un sac de couchage au fond de la tente. La morale de cet incident est plutôt attristante: le mieux est l' ennemi du bien... Mes compagnons auront le tact de ne jamais mentionner ce mauvais moment par la suite.

Le silence et l' obscurité s' emparent du camp exposé dans la paroi abrupte, haute de 1000 mètres. Dans cette solitude, je revois encore une fois en pensée le tragique échec de notre expédition en automne 1952...

Le camp VI se trouvait alors un peu plus bas, derrière un nez de glace. Peu avant la nuit, l' équipe vaincue se glissa sans un mot dans les petites tentes Lyoner couvertes de givre. Cette nuit-là, je changeai de place avec notre Sirdar, Tensing Norkey. A la lueur de la bougie, ses yeux exprimaient la douleur et la tristesse. La lèvre supérieure ombragée d' un duvet de moustache restait crispée sur ses dents très blanches. Tensing souffrait d' un fort rhumatisme des nerfs. Nous n' arrivions pas encore à réaliser que la puissante montagne nous avait refoulés en ce 19 novembre, par une tempête glaciale, alors que nous étions un bon bout au-dessus de la limite des 8000 mètres.

Heureusement, nous nous étions rendu compte à temps que la moitié de notre visage exposée au vent commençait à blanchir et à durcir, à se paralyser littéralement. Il avait suffit de nous retourner une fois vers les cinq sherpas qui suivaient pour déclencher le mouvement de retraite dans l' équipe de renfort. Une photo prise avec mon vieil appareil avait fixé sur la pellicule cet endroit de l' arête sud de l' Everest, avec les visages grimaçants de Raymond Lambert et de Tensing.

Alors que nous nous traînions par un ultime effort de volonté sur la dernière contre-pente de l' Epaule des Genevois, j' aperçus un sherpa qui se tordait de douleur entre les tentes que nous avions laissées derrière nous. Ce devait être le Mongol Gundum, un grand homme maigre. Lorsque Tensing alla le chercher, il ne prononçait plus que des sons inarticulés. Son oreille gauche, gonflée de sang, était noire.

Trois heures plus tard, Gundum était couché dans ce camp supérieur au flanc du Lhotse. Sa vie ne tenait plus qu' à un fil. Personne n' aurait eu la force de le transporter jusqu' au Col Sud battu par la tempête. Un silence de mort régnait dans les petites tentes, à l' abri au fond d' une cuvette de séracs. Le thermomètre était descendu bien au-dessous de -300. Onze hommes, atteints du mal de montagne, cherchaient à échapper à l' étreinte glacée de la mousson.

A la nuit tombée, le coolie Pemba, toujours solide, nous apporta un peu de thé tiède dans une casserole collante. Sa longue tresse de cheveux noirs était toujours relevée sous ses vieilles lunettes norvégiennes: Ce coolie, qui avait fait toute la marche sans bouteille d' oxygène, nous surpassait tous. Ce fut certainement la nuit la plus froide que nous dûmes passer plus de 7500 mètres. Aucun de nous ne put dormir, ne serait-ce qu' un quart d' heure, dans ces conditions extrêmes.

Je n' oublierai jamais la fin de notre marche de retour, lorsque nous quittâmes notre camp de base situé à 6500 mètres, le 23 novembre 1952. Au crépuscule, tandis que, dans un puissant cirque de roche et de glace, les sommets de l' Everest et du Lhotse balayés par le vent se teintaient d' un rouge profond aux derniers rayons du soleil, les premières étoiles scintillaient déjà dans le coin de ciel bleu-noir que nous apercevions. Je me souvins des mots de l' alpiniste Tom Longstaff, familier de l' Himalaya: « La splendeur des sommets enneigés avant que le soleil levant ne les anime, est incroyable; au coucher du soleil, on peut apprendre à croire. » Cette confession de foi devant une image d' une grandeur unique au monde, où même le craquement du vent se tait quelques instants dans les immenses parois, nous redonna de l' espoir pour le retour.

L' imposante traînée de nuages qui descendait de l' arête sud-est de l' Everest, le lendemain matin, ne présageait rien de bon pour le départ du camp IV. Les sacs étaient prêts à l' intérieur des tentes; tous attendaient le premier rayon du soleil en fin de matinée. Peu avant, le vent s' élança encore une fois du Col Sud tel un monstre soufflant et crachant, fila le long du glacier et s' en avec ses cristaux de neige glacée dans notre abri. A la troisième rafale, la plus violente, la tente du mess s' effondra sur moi. Lorsque les parois de toile déchirées cessèrent de claquer, je guignai pour voir l' ensemble du campement — c' était un vrai champ de bataille. Comme dans une vision infernale, des drapeaux de neige soufflée, dorés par le soleil, flamboyaient sur la corniche couronnant la paroi géante du Nuptse. Les éléments déchaînés nous présentaient leurs hommages à notre départ de la vallée du silence... Aujourd'hui, 24 mai 1956, nous avons non seulement un temps plus favorable, mais encore bien des forces en réserve. En traversant l' Epaule des Genevois, nous rencontrons la cordée qui redescend du sommet, formée de Schmid et Marmet. La veille, ils étaient la deuxième cordée à fouler le toit du monde. Entre-temps, Reist et von Gunten doivent être arrivés au Col Sud. Fritz Luchsinger accélère son allure pour les rejoindre.

Peu après 3 heures, nous pouvons féliciter Dölf et Hansruedi. Ils forment la cordée la plus équilibrée de notre équipe. Leurs yeux sont rayonnants, bien que leurs visages soient encore marqués par l' effort. Ils ont eu la chance rare de rester plus d' une heure et demie sur le plus haut sommet du monde par temps calme, tandis que quelques jours avant, nous n' avons pu nous cramponner que quelques instants à la pointe du sommet voisin, nettement plus rude et battu des vents.

Nous sommes doublement heureux de ce succès commun. En nous avançant avec le médecin et le géologue à la rencontre des vainqueurs, pourvus de nos bouteilles d' oxygène, de gaz butane et de nos provisions, nous avons rempli toutes leurs attentes. Quelle cordée a pu vivre à son retour d' un sommet himalayen, dans un camp à 8000 mètres, un moment d' une si étroite camaraderie? Nous décidons de passer la nuit suivante dans l' étroit espace de la tente à quatre. Si le temps ne se gâte pas, nous trouverons au moins, sur les arêtes qui nous entourent, des endroits intéressants pour prendre des photos. Mais, le lendemain, les nuages qui défilent rapidement sur le massif imposant du Makalu et du Tschomolönzo nous obligent à quitter le Col Sud assez tôt. Après trois ascensions réussies, ce retour correspond d' ail aux indications de notre prudent chef d' ex, Albert Eggler.

Le 27 mai, nous atteignons tous en bonne forme le camp de base, au coude du Glacier du Khumbu. De là, nous comptons encore sept semaines pour accomplir la descente, la marche et le voyage de retour. Comme la fatigue a laissé des traces sur chacun, toute l' équipe est encore soumise à une difficile épreuve de camaraderie. Chacun a le temps de repenser à toute l' aventure, de se demander d' où et comment il est arrive ici et comment cela va continuer dans son pays. Chacun devra décider s' il va faire de cette expérience unique un souvenir précieux qui restera présent dans sa vie quotidienne, ou s' il va le laisser sombrer dans la bousculade de son activité professionnelle. Ce n' est que plus tard que l'on distinguera ceux qui ne sont venus que pour atteindre le but, de ceux qui ont mis tout leur cœur dans cette expédition et qui continueront à consacrer une grande partie de leurs loisirs à la montagne1.

Traduit de l' allemand par Annelise Rigo 1 Ce récit, composé à partir d' un manuscrit inédit, n' a pas la prétention d' être un rapport complet de l' expédition suisse de 1956 à l' Everest et au Lhotse, il y ajuste vingt ans. Il veut simplement rappeler une des grandes aventures himalayennes, qui n' a jamais été renouvelée jusqu' à aujourd'hui.

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