Excursion à cheval dans le Cachemire: Gulmorg

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De bon matin, un boy frappa à la porte de notre chambre à coucher: il apportait une pelletée de charbon de bois pour allumer le petit fourneau qui, malgré la fraîcheur matinale, devait bientôt répandre une chaleur agréable dans cette charmante pièce lambrissée du Hollywood, notre « maison flottante » ancrée sur les rives d' une île du lac Srinagar. Le boy étant occupé à remplir une bassine d' eau chaude dans la salle de bain, nous en avons profité pour sauter du lit. Dans le pièce de séjour, la table était dressée pour le petit déjeuner; une chaleur sympathique se dégageait d' un bizarre fourneau de fer-blanc. Les parois étaient toutes de bois sculpté, le plafond à caissons richement orné et le mobilier d' une finesse artistique extrême et d' une rare valeur. Un magnifique tapis du pays et de jolis rideaux de soie ajoutaient au charme de cette pièce maintenant éclairée par les premiers rayons du soleil.

Dans cette vaste vallée fermée du Cachemire ( altitude environ 1600 mètres ), la vie de la population se déroule en grande partie sur l' eau. Plusieurs centaines de jonques, de la plus modeste à la plus luxueuse habitation flottante sont à l' ancre sur les rives du lac Srinagar et sur le fleuve Jheluma. Les commerçants, les artisans et les fonctionnaires se déplacent, eux, à longueur de journée, sur de petites embarcations. Un bateau-taxi, que manœuvrait à la rame un jeune garçon enveloppé, comme c' est la coutume ici, d' un ample manteau de laine, nous accosta. Le propriétaire du Hollywood, Sultan Pattloo, monta à notre bord. C' était un musulman fort aimable malgré son aspect sérieux et taciturne. Il nous souhaita la bienvenue avec une courtoisie feinte et s' assit en tailleur à même le sol, sans dire mot. Pattloo était le responsable de l' organisation générale de nos excursions et assumait pour nous les tracasseries administratives. Comme tous les musulmans, Pattloo était extrêmement habile en affaires: L' argent ne semblait pas l' intéresser, pour l' instant du moins. Sa popularité et l' estime dont il jouissait dans toute la vallée du Cachemire furent un atout précieux pour la réussite de nos excursions. Dans un anglais quelque peu hésitant, Pattloo nous communiqua le programme de la journée prépare à notre intention: il s' agissait d' une excursion à Gulmorg, village de monta- gne situé à haute altitude entre le massif du Nanga-Parbat et celui du Pir Panjal.

A sept heures, nous quittions notre « maison flottante » et gagnions la terre ferme à bord du bateau-taxi. Une voiture nous attendait. Le chauffeur distribua à chacun de nous des couvertures de laine sous lesquelles il glissa une chaufferette à charbon de bois. Ce Kongri - tel est le nom de ce petit fourneau dans la langue du pays — est une sorte de cruche en terre cuite habillée d' osier que l'on remplit de braises et de sable. Le Kongri ne dégage aucune fumée et dispense une chaleur agréable pendant environ vingt-quatre heures. Durant la saison froide, les gens du pays ne sauraient se passer d' une telle chaufferette qu' ils portent, selon la coutume, sous leur habit ou sous leur manteau.

Après avoir longé le lac Srinagar, nous avons retrouvé l' immense plaine sillonnée de cours d' eau que forme la vallée du Cachemire. La route était une longue allée bordée de peupliers argentés; de majestueux platanes s' imposaient au regard un peu partout. Même si la neige recouvrait encore, par endroits, le sol de la vallée et que les arbres étaient encore dépouillés de toute parure, quelques touffes d' herbe et quelques fleurettes annonçaient les premiers jours du printemps.

Nous n' avons pas croisé âme qui vive dans cette région désolée, sauf un attelage de temps à autre. Un vieux pont de bois nous permit de franchir le fleuve Jheluma et d' atteindre un pierrier formé par les éboulis d' un torrent. Suivant une pente toujours plus marquée, la route se faufilait à travers une mer de pierres aux mille reflets. Seuls quelques buissons chétifs et quelques chênes rabougris semblaient donner un peu de vie à ce désert rocailleux. La neige ne s' était pas encore retirée des anfractuosités du terrain; mais, à mesure que nous montions, elle recouvrait le sol plus uniformément; et c' est entre des amas de neige sale que nous appro-châmes des premières maisons d' un village. De-ci delà fleurissaient quelques petits crocus jaunes sur les talus où la neige avait fondu.

Nous avions atteint Baramula. On ose à peine parler de village lorsqu' on voit cette misérable agglomération de baraques abandonnées. Là, la voiture s' embourba et nous n' eûmes plus qu' à mettre pied à terre. Aussitôt, une masse de soldats fit cercle autour de nous. Baramula est situé près de la frontière pakistanaise et des troupes indiennes y sont stationnées. Il y avait partout des véhicules militaires, pour une bonne part encore ensevelis sous la neige. Le village grouillait de soldats dont les uniformes plus ou moins fantaisistes étaient généralement dans un état lamentable.

Le chemin qui conduisait auberge du village était un véritable bourbier. Là, dans une salle bondée, mal chauffée et peu accueillante, on nous offrit du thé. Pendant ce temps, Pattloo palabrait avec un officier afin d' obtenir les chevaux nécessaires à la poursuite de notre excursion. En effet, la nouvelle route qui devait nous conduire à Gulmorg n' était pas encore achevée et, à cette saison, elle était entièrement recouverte de neige. On nous fit ensuite comprendre que nos chaussures ne valaient rien du tout; peu après, on nous apportait de « vraies » chaussures de montagne: ce n' était rien d' autre que de vieilles godasses en toile à la semelle de caoutchouc, bien trop grandes pour notre pointure et surtout en état pitoyable. Après de vaines protestations, on nous chaussa ces savates, et les soldats emportèrent nos bonnes chaussures suisses dans la pièce voisine. Pattloo tenta de vaincre notre méfiance à l' égard des soldats en nous certifiant que nous retouverions sans autre nos chaussures au retour.

Entre-temps, trois maigres chevaux de petite taille avaient été conduits au-delà du village et nous attendaient en piaffant dans la neige fondante, comme pour marquer leur mécontentement. Inutile de dire qu' avant même de les avoir rejoints, nos bizarres savates avaient pris l' eau. Une escorte formée de montagnards en haillons et au teint basané étaient au rendez- 1Karakorum 2Srinagar. A Varrière-plan, à peine visible, le Pir Panjal vous. Le moment était venu pour nous de sauter en selle, ce qui fut fait non sans quelques contorsions assez comiques; et le convoi ne tarda pas à s' ébranler.

Le sentier, en fort mauvais état, grimpait à travers une forêt de cèdres magnifiques. Les chevaux n' avançaient qu' à grand-peine, car la couche de neige fondante devenait de plus en plus épaisse et transformait le sentier, par endroits, en un véritable ruisseau dans lequel les pauvres bêtes pataugeaient jusqu' au ventre. Nous avions nous-mêmes quelque peine à rester en selle, toutes les dix minutes nous devions nous arrêter pour laisser souffler nos maigres montures. D' abondantes masses de neige gênaient toujours plus notre progression. La traversée de cette immense forêt paraissait sans fin. Après deux heures de cheval environ, une halte importante s' imposait, d' au plus que nous venions de parcourir bien quelques mètres dans une tranchée si profonde qu' elle nous empêchait de voir quoi que ce soit au-dessus de nos têtes. Les chevaux n' en pouvaient vraiment plus, et nous-mêmes nous étions rompus de fatigue, car une excursion à cheval dans de telles conditions est tout sauf une partie de plaisir! Un cèdre majestueux, d' où la neige s' était partiellement retirée, nous offrit l' occasion de nous arrêter. Malgré les conditions atmosphériques presque hivernales, il faisait assez chaud. D' autre part, vu la fonte des neiges, il fallait compter, dans ce terrain escarpé, avec des avalanches et des chutes de pierres éventuelles.

Après une bonne demi-heure de repos, nous reprîmes notre route, toutefois sans nous mettre en selle, car le chemin de traverse que nous devions suivre pour franchir une nouvelle pente boisée, particulièrement raide, était recouvert d' une telle couche de neige que même les chevaux y avançaient avec peine. Quant à nos « chaussures de montagne » mieux vaut ne pas en parler: nous aurions pu tout aussi bien patauger pieds nus dans cette neige mouillée! Fort heureusement, nous parvînmes tout de même à rejoindre la route de Gulmorg, un chemin détrempé et caillouteux dont la neige venait d' être déblayée par un trax de l' armée. Progressant dès lors plus rapidement, c' est vers midi que nous atteignîmes le haut plateau de Gulmorg, situé à près de deux mille neuf cents mètres. A cette altitude, les arbres se faisaient plus rares. Des deux côtés de la route s' éle des murs de neige de près de six mètres! Il nous était donc impossible de voir quoi que ce soit du paysage. Notre convoi s' arrêta sur une vaste place libre de neige: nous avions atteint notre but. De tous côtés apparurent des soldats et des jeunes garçons, munis de pelles à neige. Ils nous observaient d' un air étonné, comme si nous étions d' étranges bêtes exotiques. Ils nous aidèrent cependant à nous hisser par-dessus un de ces hauts murs de neige, et ce n' est qu' à ce moment-là que s' offrit à nos yeux le spectacle de cette région complètement isolée du reste du monde. Le commandant militaire du discrit de Gulmorg et quelques officiers vinrent presque aussitôt nous souhaiter la bienvenue. Le commandant était un homme de forte carrure; il portait une barbe noire et avait revêtu un uniforme kaki délavé. Les officiers qui l' accompagnaient étaient coiffés d' un turban blanc et portaient, sur une large ceinture rouge, de longs pistolets. Tous ces gens s' étonnaient de rencontrer des touristes à cette saison. Après les paroles de bienvenue, ils répondirent volontiers à toutes les questions que nous pouvions poser au sujet de cette contrée perdue qui excitait fort notre curiosité. Nous voulions tout d' abord savoir où se situait le village de Gulmorg. On nous répondit que toutes les maisons du village étaient pour le moment ensevelies sous la neige et que, dans un mois, on pourrait voir toute l' agglomé. Et, en effet, nous pouvions apercevoir tout autour de nous une série de monticules enneigés sous lesquels se cachaient les habitations de Gulmorg. Trois ou quatre baraques en bois avaient été dégagées de la masse de neige pour loger la troupe en garnison. De profondes tranchées les reliaient l' une à l' autre. La vie de ces gens ne devait rien avoir de bien folichon! Les soldats qui végétaient dans ce coin perdu appartenaient à un 3 Chevauchée à travers une forêt de cèdres de l' Himalaya en direction de Gulmorg A Gulmorg ( sgoo m ) Photos Walter Sievers, Zurich bataillon de gardes-frontières charges de la surveillance de la ligne de démarcation entre le Pakistan occidental et l' Inde ( région du Cachemire ), ligne d' ailleurs contestée de part et d' autre depuis fort longtemps. Nous croyons savoir qu' en un arrangement plus ou moins définitif entre les deux pays a mis fin à cet état de guerre.

Notre curiosité étant satisfaite, nous pouvions enfin contempler le spectacle absolument merveilleux qui s' offrait à nos yeux. Au mois de mai, nous a-t-on dit, le plateau de Gulmorg n' est qu' un tapis de fleurs s' étalant à perte de vue, ce que de nombreux touristes se déplaçant de toutes les parties de l' Inde ne manquent jamais de venir admirer. Au sud-ouest, le plateau est dominé par les sommets majestueux ( altitude cinq à six mille mètres ) de la chaîne du Pir Panjal, au pied duquel s' étendent sans fin d' immenses forêts dont la couleur sombre contraste vivement avec l' éclat des sommets enneigés. A chaque mouvement des yeux, on découvre avec ravissement de nouvelles cimes de glace, toutes plus hautes les unes que les autres; et c' est dans ce cirque vertigineux que se dresse, apparemment à portée de main, le puissant massif du Nanga Parbat, dont le sommet ( altitude 8.125 mètres ) était alors, malheureusement pour nous, coiffé d' une masse de nuages gris. Mais quelle merveille tout de même! Au loin, au-delà du profond ravin creusé par le Jhelum qui va se jeter en aval dans l' Indus, on apercevait la vallée de Gilgit. C' est précisément de Gilgit — une petite ville située au pied de l' énorme massif - qu' est partie l' expédition qui tenta l' as du Nanga Parbat. Par ailleurs, cette région pose actuellement un grave problème à l' Inde, car les Chinois sont en passe de construire une nouvelle route d' une grande importance stratégique, qui joindrait le Pakistan par le col du Karakorum en suivant l' ancien trace de la route de la soie entre la Chine et le Pakistan. On conçoit alors aisément qu' une telle liaison routière, franchissant inévitablement une grande partie du Cachemire, soit de nature à inquiéter l' Inde.

Vers midi, le ciel se couvrit légèrement et l'on n' apercevait plus qu' indistinctement, à travers le voile diffus des nuages, les majestueuses cimes de glace du massif du Karakorum. Au nord de la vallée du Cachemire, au-delà du Pangi Range on distingue, entres autres, les sommets du Gasherbrum, du Golden Throne du Masherbrum. A l' est, une multitude de cimes enneigées forment une imposante chaîne qui rejoint l' Himalaya, dont l' étendue est à peine imaginable. Il faut avoir vu de ses propres yeux ce massif pour se rendre compte que seules des expéditions bien préparées peuvent s' aventurer dans cette région-là. Quant à nous, nous devions évidemment nous contenter de buts accessibles à nos propres moyens, mais le spectacle fantastique que nous offrait ce cirque de montagnes restera pour nous un événement sans pareil! Perdus dans la contemplation de ces mille et une merveilles, nous avions complètement oublié le repas de midi; il n' avait d' ailleurs pas été servi. Bien que l'on nous ait maintes fois répété en cours de route que les chevaux seraient affouragés à Gulmorg, il n' en fut rien. Il ne nous restait plus qu' à prendre notre parti de cette coutume asiatique.

Il était malheureusement strictement interdit de photographier quoi que ce soit dans toute la région de Gulmorg. Pourtant, on nous obligea de prendre en photo le commandant de la garnison entouré de son état-major, ainsi qu' un panneau portant l' inscription ski-school! Qu' on se le dise! Il manquait encore, fort heureusement, à cette station de sports hivernaux, toutes les inventions de notre civilisation, telles que remontées mécaniques, trains de montagne... mais peut-être qu' un jour les promoteurs européens découvriront à leur tour les pentes enneigées de Gulmorg en aucun point comparables aux champs de neige de notre vieux continent. Le commandant nous donna son adresse, fort compliquée d' ailleurs, en nous priant de lui faire parvenir ce souvenir de notre rencontre. Nous lui avons envoyé entre-temps plusieurs copies de cette « merveilleuse » prise de vue, mais il a sans doute oublié de nous remercier.

Il était temps de songer au retour. Le ventre vide, nous avons alors pris congé de nos « hôtes », et nous nous sommes engagés avec nos montures sur le chemin du retour. La descente dans ce terrain escarpé se révéla encore plus difficile que la montée pour les jambes antérieures des chevaux qui s' enfonçaient sans cesse dans la boue.Vu l' état du terrain, il était préférable pour nous de descendre de cheval; la marche réchauffa d' ailleurs nos pieds mouillés. Lorsque nous nous sommes retrouvés à l' endroit où la forêt s' éclaircissait, le sentier s' était transformé depuis le matin en un véritable ruisseau, gonflé par la fonte des neiges. Un panorama magnifique se déroulait devant nous: longeant la vallée, notre regard embrassait d' un coup le haut plateau qui s' étendait jusqu' à Srinagar. A l' arrière s' élevaient, dorées par le soleil, les pentes des Zangskar Mountains, dont les innombrables sommets, pour la plupart encore inexplorés, s' enchaînaient en dents de scie. Les alpinistes trouveraient sans doute ici l' occasion de nouveaux exploits.

Peu avant d' atteindre Baramula, nous avons du emprunter un chemin de détour pénible qui nous fit traverser un terrain inondé et ravagé par un torrent. Lorsque nous eûmes rejoint la route du village, nous fûmes soulagés et heureux de mettre pied à terre. Avant même d' atteindre Baramula, les hommes qui nous avaient accompagnés réclamèrent leur dû ainsi qu' un bon pourboire et emmenèrent leurs chevaux. A l' au du village, on nous rendit nos chaussures intactes. Vu qu' il était impossible d' y manger quoi que ce soit, nous avons décidé de redescendre aussitôt dans la vallée. Après avoir suivi la route sinueuse qui traversait l' immense pierrier, nous sommes arrivés à Sopur, une localité très pittoresque au bord du lac de Wular. Le charme de cette bourgade tient à ses très vieilles maisons aux pans de bois, à ses nombreux ponts, à sa mosquée et à ses étroites ruelles hautes en couleur. Sopur est une des étapes de la route de la soie qui, après avoir longé le fleuve Jhelum, part en direction de Muzzafarabad et de Rawalpindi. Nous ne nous sommes pas arrêtés dans cette région « chaude » politiquement et militairement parlant. C' est dans un cadre enchanteur que nous avons ensuite poursuivi notre route vers Srinagar: sous les derniers rayons de soleil, le lac nous renvoyait une merveilleuse image des lointaines montagnesdu Pir Panjal.

Deux jours plus tard, notre avion survolait toute la chaîne de l' Himalaya. Quel coup d' œil grandiose sur le toit du monde que couronne majestueusement le Mont Everest! Peut-on jamais oublier une telle impression?

Traduit de l' allemand par Daniel Noverraz

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