Expédition 1975 au Spitzberg

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Markus Liechti, Liebefeld

Le Spitzberg est la seule véritable région polaire de l' Europe. Il appartient à la Norvège, mais on peut l' atteindre en trois jours de bateau ou, récemment, par avion. A part quelques gisements de charbon et stations de radio, l' homme là-bas n' a rien à perdre. Et pourtant?

Nous nous étions propose d' aller à six faire une excursion dans cette région montagneuse de l' Arctique. Sans liaison avec le monde extérieur, nous avons, en cinq semaines, appris à connaître un pays dont on se passionne sa vie durant. Nous y avons parcouru plus de 500 kilomètres à ski et en traîneau, et entre-temps escalade deux douzaines de sommets - en partie vierges. Nous y avons vécu une vie hors du temps - un jour éternel, sans règle - n' obéissant qu' à la nature, loin de toutes les agréables conquêtes de notre civilisation, mais aussi sans ses inconvénients. Pourtant, pouvoir jeter un seul regard, à minuit, par un soleil rasant et un silence absolu, dans l' eau glauque d' un fjord dédommage des plus grandes fatigues et compense les pires privations.

Notre camp de base était établi sur une qu' île rocheuse du fjord Magdalena, à la pointe nord-ouest du pays. Le fjord, au début, était encore à moitié gelé, ce qui rendait possible sa traversée à ski. Après avoir fait quelques ascensions dans ses environs, nous avons entrepris trois longues excursions de six à dix jours à l' intérieur du pays, chaque fois dans une autre direction. Ces longs voyages à ski nous transportaient non seulement dans d' autres chaînes de montagnes, mais aussi jusqu' à des fjords éloignés. Et si nous n' étions partis que pour des escalades, leur nombre aurait pu facilement doubler. La vie sur l' inlandsis était riche de privations, à la fois fantastique et pénible, mais nous jouissions d' autant plus des périodes de repos et de rétablissement dans un camp de base bien installé. Son véritable sens apparaissait de façon bien précise quand il nous arrivait de parler de « retour à la maison », alors même qu' il ne s' agissait que de tentes flottant au vent.

Le séjour dans ces montagnes de l' Arctique se distingue fondamentalement sur deux points de celui qu' on fait dans les Alpes: d' abord le jour ( en été naturellement ) est sans fin, ce qui n' a pratiquement que des avantages si l'on n' est pas venu pour y dormir. Il n' entraîne pas la nécessité d' at un but avant la tombée de la nuit. Une excursion peut être continuée à volonté jusqu' à ce qu' on tombe de fatigue. Nous sommes sortis - et restés sans sommeil - souvent plus de 24 heures, voire jusqu' à 40 heures. Et I' état de la neige reste plus constant.

En second lieu, l' altitude modeste. Les points culminants ont pour la plupart environ 1000 mètres. Ayant moins à lutter pour l' oxygène, on y est aussi d' un plus haut « rendement » dans les régions montagneuses. Et comme la différence de niveau à vaincre est en règle générale moindre que dans les Alpes, nous pouvions en quelques jours gravir jusqu' à trois et même quatre sommets. C' est ainsi également que nous en sommes arrivés à dépasser 1800 mètres de montée par jour. Mais cet énorme avantage apparent est compensé par l' immensité des distances.

L' ascension proprement dite ne diffère pas fondamentalement de celle des Alpes. Les pentes sont en grande majorité très raides, exposées et par suite non skiables. Un danger important est constitué par de nombreux blocs de granit détachés, qu' on peut souvent déséquilibrer avec une grande facilité et qui semblent obéir à d' autres lois qu' aux lois physiques habituelles.

On peut presque toujours comparer les glaciers - même les moindres - à notre grand glacier d' Aletsch. Quelques-uns sont encore considérablement plus grands. Dans les zones crevassées, ils sont, sur un kilomètre et plus vers l' intérieur du pays, très fissures et peu franchissables. C' est la raison pour laquelle on les trouve à l' intérieur du pays d' autant plus compacts.

L' orientation par bonne visibilité ne présente aucun problème. Mais par un brouillard impénétrable — et c' est assurément fréquent - elle exige un flair presque animal. La carte à l' échelle de 1:500000 ne peut, bien sûr, donner aucun détail. Avec la boussole on peut, en revanche, au prix de quelques entraînements, faire un très bon travail. En effet les parcours à la boussole de plus de 5 kilomètres ne sont pas rares, les points de repère exceptionnels, et il n' est pas possible d' éviter des déviations. On ne doit pas compter sur une exactitude à cent mètres près, mais admettre une approximation d' un kilomètre.

Ce qui çà et là nous donnait fort à faire, c' étaient les grandes étendues de glace fondante et les gros ruisseaux glaciaires. Sur les plaines glaciaires fermées, l' eau de fonte ne peut s' écouler. Elle s' accumule dans des cuvettes peu profondes, amollit la glace et va jusqu' à former de grands lacs reliés par des ruisseaux impétueux.

Nous nous sommes habitués vraiment vite à la faible amplitude thermique, oscillant de peu de degrés au-dessus et au-dessous de zéro. A l' inté du pays, le thermomètre monta une fois comme il faut à + io°, ce qui fut ressenti comme une « chaleur abominable ».

C' est encore plus vite que nous avons perdu toute notion du temps, et nous nous en amusions souvent beaucoup. Dans l' éternel jour polaire, il n' y avait ni matin ni soir, ni heures ni journées; il n' y avait que du temps, une durée incroyable! Et c' est cela qui pourrait bien être le plus extraordinaire pour les esclaves du temps que nous sommes, avec notre civilisation où l' emploi des journées est d' avance programme. Passions-nous à minuit avec nos traîneaux sur un glacier sans fin, nous nous rappelions la fermeture des cafés chez nous; et si nous allions dormir de bonne heure le matin, nous pensions que c' était le moment où le travail commence.

Nous nous réjouissions presque autant de l' in vie animale terrestre et aquatique. La familiarité des animaux était émouvante, et la nature nous apprit avec quelle géniale faculté d' adapta elle peut assurer leur existence, même dans ces territoires en apparence hostiles à toute vie.

Puissent les lecteurs de mon journal, en considérant notre existence au Spitzberg où nous n' étions soumis à aucun horaire, comprendre combien il est difficile de retrouver ensuite son train-train dans la vie civilisée!

SAMEDI 5 JUILLET La journée commence dans une merveilleuse ambiance. A une heure du matin, repas. Ensuite la « matinée » se passe au lit. A I i heures nous prenons le petit déjeuner, nous nettoyons nos chaussures et nous liquidons différents petits travaux. En compagnie de Beat, je rame jusqu' à file non loin de notre camp. Nous espérons une abondante récolte d' ceufs; aussi sommes-nous enthousiastes à la vue de la foule des canards. L' abordage à marée basse présente, bien sûr, quelques difficultés. A peine sommes-nous au rivage que nous sommes assaillis par les hirondelles de mer couveuses, tandis que les eiders restent tranquilles sur leurs nids jusqu' à ce que nous soyons à environ deux mètres d' eux. Ils comptent souvent - et avec tant d' assurance - sur leur camouflage que nous leur marchons presque dessus et que nous les effrayons seulement quand, excités, ils filent en battant des ailes. Ici, c' est un véritable petit paradis. Nous rentrons au camp avec bon nombre d' œufs. Tout en ramant, nous sommes surpris par une vague haute d' un mètre, causée par la chute dans l' eau d' un bloc colossal détaché du front du glacier. A grand-peine je réussis à gouverner entre deux petites îles et y trouver refuge. Après quelques minutes d' angoisse, nous continuons notre voyage. Nous sommes reçus au camp avec des hourrahs, et aussitôt je me mets à cuire des omelettes. Fritz et moi sommes plus d' une demi-heure au « fourneau » et nous en réalisons douze. C' est un vrai banquet de fête, agrémenté de nombreux mots d' esprit et d' éclats de rire. Dans de telles occasions, l' insouciante gaieté se donne libre carrière et l' imagination ne connaît pas de limites. Après le repas de midi - à six heures et demie du soir-, Fritz et moi mettons à l' eau le canot pneumatique et partons en direction de Brockebreen pour passer par les îles et aller voir « nos poules ». C' est une soirée merveilleuse. Doucement nous nous balançons sur la houle légère. Au milieu du fjord, nous tombons sur une zone de minuscules glaces flottantes. Les rames en plongeant font un bruit sympathique, comme lorsqu' on remue la cuillère dans un verre de whisky. Sur file nous nous contentons d' observer et de photographier. Ensuite nous reprenons notre route vers file enneigée, à la sortie du fjord. C' est un long trajet, de près de 5 kilomètres. En route, il fait vraiment froid, mais une ambiance fantastique nous en dédommage. Nous photographions abondamment le ciel de minuit derrière les formes bizarres des icebergs en train de fondre. Cette le neigeuse héberge aussi une troupe de canards qui, ne couvant pas encore, s' enfuient vers la mer dès que nous foulons la terre. D' ici Ion jouit d' un panorama unique sur le fjord tout entier. A minuit, nous atterrissons ( au même niveau ) sur le littoral nord, et nous y rencontrons Toni et Walter, DIMANCHE 6JUILLET A quatre nous longeons le rivage et nous trouvons beaucoup d' objets flottants: équipements de bateaux, matériel de pêche et autre, pêle-mêle. Beaucoup de troncs d' arbres gisent sur la plage et aussi une foule de squelettes de baleines. Souvent on prend ces os gigantesques pour des planches ou d' autres pièces de bois, et c' est seulement en les examinant de plus près que l'on reconnaît des ossements. Les côtes sont plus grandes que nos propres personnes, et les vertèbres constituent d' imposants escabeaux. Toni et Walti attachent chacun un de ces blocs de 15 kilos sur leur sac pour rentrer au camp. Fritz et moi y allons en bateau et, en cours de route, nous prenons encore en remorque quelques planches et un tronc d' arbre flottants. A 2 h 30 nous arrivons au camp et nous y faisons un souper qui, comme à l' ordinaire, traîne en longueur. A 4 heures le soleil guigne derrière l' Alkekogen et il égayé notre campement de ses rayons. De nous quatre personne ne semble se réjouir d' aller se coucher. Nous sommes unanimes à penser qu' il serait regrettable de passer ce beau temps à dormir. Nous décidons de faire tout de suite encore un transport de matériel en vue de notre prochaine excursion au Nürnbergpass, et immédiatement après d' escalader directement le Tyskersjfellet. Aussi vite que possible je rassemble les vivres pour une semaine entière.

A 6 h 30, nous sommes prêts pour le départ. Charges de sacs très lourds, nous atteignons au bout d' une heure et quart le Nürnbergpass, à 570 mètres d' altitude. En dépit de nos fardeaux, la montée sur une neige bien gelée a été un véritable plaisir. On place les vivres dans un sac de bivouac et on l' ensevelit dans un trou creusé dans la neige. D' abord par des éboulis et ensuite par un haut versant neigeux, nous arrivons en trois autres quarts d' heure au sommet, qui dépasse 1000 mètres. Nous nous sentons en pleine forme, bien que nous n' ayons pas dormi depuis près de 24 heures. De là-haut une vue unique, indescriptible, est notre récompense. Pas le plus petit nuage au ciel. Il n' y a, loin vers le sud, qu' une profonde couche de nuées voilant les sommets les plus bas et que percent les cimes les plus élevées. Parmi celles-ci, le Munken, au voisinage duquel nous voulons installer notre prochain camp. A cette occasion, nous pouvons sur-le-champ parcourir une grande partie du chemin dans cette direction, et nous constatons que la carte partiellement n' est pas juste. Au nord, le regard tombe sur le fjord Smeerenburg, les îles des Danois et d' Amsterdam et la presqu'île de Vasa. On peut encore distinguer quelques hauts sommets éloignés de 30 kilomètres et que nous avons gravis la semaine dernière. La vue plongeante dans notre fjord est indiciblement belle et passe l' imagination. Avec les jumelles de campagne, nous pouvons même reconnaître dans le camp Resli et Beat. Nos deux compagnons ont dû rester en bas, Resli pour une conjonctivite et Beat à cause de ses talons blessés. C' est à regret que nous quittons ce magnifique sommet, et nous descendons rapidement la longue pente de neige. A partir du Nürnbergpass commence une descente tout à fait folle sur le glacier bien gelé. A midi nous sommes de nouveau au camp et nous fêtons notre sommet avec des spaghettis bolognese et une macédoine de fruits. Au soleil il fait si chaud que quelques-uns vont jusqu' à rester assis dehors à torse nu. Nous ne sommes pas encore décidés à aller dormir sous la tente. Couché dehors, sur mon matelas mousse, j' écris longtemps mon journal. Puis je monte encore jusqu' aux nids des oiseaux et je peux prendre de merveilleuses photos des jeunes qui viennent de naître. Ce n' est qu' à 4 heures de l' après, au terme d' une journée de 29 heures, que, en plein air, je me glisse dans mon sac de couchage. Il fait certes bien trop beau pour se retirer sous la tente. De temps à autre je m' éveille et j' entends derrière moi les vagues déferler doucement sur le rivage. Le soleil me chauffe le visage, et une voluptueuse joie de vivre m' envahit. Pour un peu, on croirait être dans un camp de vacances et non en expédition. Mais de tels moments sont plutôt l' exception. A neuf heures du soir seulement, lorsque le soleil disparaît derrière l' Alkekogen et qu' il commence à faire froid, je me retire dans ma tente et je continue à dormir. C' est ainsi qu' un jour splendide compense toute une semaine de mauvais temps.

LUNDI 7 JUILLET Je me lève à I h 30 et j' écris mon journal dans la tente de séjour. Ma rédaction a pris du retard pendant ces derniers jours. Rien d' étonnant par ce beau temps! Ce n' est pas simple pour moi d' écrire, d' autant plus que nous ne manquons jamais d' occupation. Vraiment nous n' avons pas une minute pour nous ennuyer. Au contraire, nous avons presque trop peu de temps pour liquider une foule de petites choses, si bien que nous avons à peine touché les livres apportés ici avec nous. Jouer aux cartes devient bientôt pour nous un mot étranger. Et nous qui avions pensé que nous n' aurions jamais plus qu' ici de loisir pour cela! Mes doigts s' engourdissent à écrire, quoique le temps soit beau. Mais il fait désagréablement froid, car pendant la nuit la température est toujours de quelques degrés inférieure à celle du jour, même si le soleil luit. Elle est pourtant de peu de degrés plus basse qu' à midi.

A 3 heures je commence à cuisiner et pour finir je me réchauffe un peu. Réveillés par mon activité, les camarades se lèvent l' un après l' autre, et après le petit déjeuner commence le paquetage en vue de notre deuxième longue expédition dans l' intérieur. Il faut encore penser à bien des choses avant que nous puissions prendre le départ. A 7 heures les préparatifs sont enfin assez avancés, et sous un ciel nuageux nous quittons le camp de base. Avant que nous puissions partir avec les traîneaux, nous devons encore polir les patins. Ils ont des arêtes anguleuses et rendent les traîneaux presque ingouvernables. Ce travail nous accapare encore plus d' une heure. A g h 30 pourtant c' est tout à fait prêt. La neige dure, si impatiemment espérée, ne commence qu' à mi-trajet du Nürnbergpass. C' est de nouveau une rude corvée que de remorquer à la montée les lourds traîneaux. Nous sommes d' autant plus heureux que tout là-haut régnent des conditions idéales. Au dépôt de matériel nous faisons halte et nous chargeons encore une fois d' environ 60 kilos, principalement de vivres. Le temps est beau et nous promet une marche agréable. Sur une bonne neige dure nous traversons, par une pente facile, sur le Smeerenburgbreen. A l' approche du dernier tournant, nous sommes curieux de voir la suite de notre itinéraire, qui s' étire en légères montées sur le glacier sans fin. Au bout de deux heures seulement nous faisons halte. Il fait frais, le ciel se couvre, et un écran de brouillard nous attend sur le Satellitenpass. Pourtant nous nous réjouissons d' avoir parcouru en si peu de temps un si long trajet. C' est un tout autre genre de progression quand les traîneaux glissent sur la neige dure. Sustentés, nous continuons aussitôt. En une heure on atteint le passage, à 710 mètres, où le brouillard - comme prévu -nous engloutit. Je règle la boussole sur l' angle le plus oriental du Wegenerfjellet. Nous continuons désormais notre route en n' allant qu' à la moitié de notre vitesse, c'est-à-dire très lentement. Tous les cent à deux cents mètres, nous devons nous arrêter et contrôler notre direction. Les patins aux arêtes anguleuses ont cependant un avantage sur cette neige dure: ils glissent bien droit et nous empêchent surtout de déraper. Au bout de deux heures nous nous arrêtons au pied d' une pente sur laquelle nous avions depuis longtemps mis le cap, et nous discutons de notre position par une visibilité qui porte à dix mètres. Nous pensons nous trouver sur la ligne que nous voulons suivre, mais nous avons quelques doutes. En conséquence, Fritz escalade seul la pente avec la boussole et revient au bout d' un quart d' heure. Il a trouvé les rochers inférieurs du Wegenerfjellet. Donc notre direction est juste! Bientôt, marchant à la boussole, nous arrivons aux rochers. En ce point, notre route est légèrement corrigée. Soudain notre ver- sant, coupé par une arête tranchante, se change en pente raide. Fritz et moi là-dessus plongeons tout à coup dans un épais brouillard et nous essayons convulsivement de freiner notre traîneau. Mais en peu de mètres nous voilà tous deux sur le ventre au milieu de toute notre charge chavirée. Au prix de quelques jurons et de pas mal de peine, nous parvenons à nous démêler des cordes de traction et à rassembler nos forces. Sous un angle rectifié nous dévalons la pente jusqu' au sol uni et plat qui la termine. Et voilà que soudain, d merveille! le brouillard se dissipe. Pendant un très bref instant, nous pouvons apercevoir la rive droite du Lillienhöökbreen; puis une blancheur uniforme et qui use les nerfs nous enveloppe de nouveau. Mais le point où nous sommes est maintenant bien déterminé, et je puis en toute bonne conscience viser à la boussole le contrefort du Munken. De nouveau, sur une distance de 5 kilomètres, nous nous écartons de ce point de repère et plus loin, sur le glacier plat, nous sommes dans un brouillard dense. Il souffle du sud un vent mordant et glacial. Une heure encore et nous nous arrêtons pour manger quelque chose. Ce glacier aussi nous paraît interminable, et nous ne faisons que le traverser! Tête baissée, nous luttons contre le vent à travers cette monotonie, où la direction doit être corrigée à intervalles réguliers. Sans boussole il serait carrément impossible d' aller cent mètres en ligne droite. Tout autour de nous il n' y a rien qui ne soit Blanc sur Blanc. Tels des ivrognes, nous allons de l' avant en titubant, et nous n' obéis qu' à une petite aiguille métallique. Combien l' homme livré à lui-même doit être perdu! Peu à peu le terrain commence à se relever tout doucement. Au bout d' un moment, nouvelle halte, et je continue seul à la boussole, mais sans traîneau. Nous devons avoir atteint, pensons-nous, le massif du Munken. La pente s' accentue toujours plus, et tout à coup me voici juste devant les premiers rochers. Après en avoir examiné le déroulement je reviens vers le reste de l' équipe, avançant en tâtonnant d' un trou de piolet à un autre, dans la neige dure comme de la pierre. Avec les traî- neaux, nous traversons vers le sud en passant au-dessous des rochers. La perpétuelle insécurité sur le lieu où nous sommes et vers lequel nous allons nous trouble, car l' orientation, d' après une carte au 1:500000 inexacte, est très hautement problématique. Nous allons au fil des heures sans toucher un point fixe où nous puissions dire: « L' est ici que nous sommes! » La plupart du temps, nous en sommes réduits à de simples conjectures. Après avoir traversé une pente raide, nous décidons d' installer enfin notre campement à cet endroit. Il est 8 h 30 du soir. Il y a onze heures que nous sommes en route, dont sept sans cesse dans le brouillard, et nous sommes tous contents que notre marche peu sûre ait pris fin. En peu de temps nos tentes sont dressées, et nous apprécions d' avoir sur la tête un toit protecteur, même s' il est flottant. Bientôt les réchauds ronflent et, après un repas bien gagné, nous nous couchons à 23 h 30. Nous sommes à quelque 30 kilomètres de notre camp de base, mais nous n' avons pas parcouru autant de distance que nous nous l' étions proposé. Ce n' est qu' une bonne semaine plus tard, lors d' une deuxième expédition, que nous avons dû reconnaître avoir choisi ici - tout à fait à l' aveu - un campement excellemment situé.

MARDI 8 JUILLET A une heure de l' après je me lève et me mets à cuisiner. Ici, on ne se livre pas à cette activité en restant dans son sac de couchage, car nous avons déblayé l' auvent à la pelle, afin que nous puissions nous asseoir commodément sur le bord de la tente. Et c' est aussi le moyen d' entraîner moins de neige dedans. Après le petit déjeuner je me reglisse dans mon sac et j' écris mon journal. Dehors règne encore un brouillard compact, et il souffle un vent mordant. Du moment que nous ignorons encore où nous sommes, il serait extrêmement risqué, dans ces conditions, d' entre une excursion: on ne saurait pas où l'on va et, très vraisemblablement, on ne retrouverait pas le camp avant que le brouillard se dissipe. Or cette éclaircie pourrait fort bien se faire attendre quelques jours... Le soir, nous jouons aux cartes dans notre logis étroit, ce qui promptement nous lasse à cause de l' inconfort de la position: à quatre dans une tente à deux places, c' est tantôt une jambe qui se paralyse, tantôt un bras qui s' anky. Walti et Toni aménagent ensuite des toilettes dans la neige. Pendant ce temps le brouillard se lève un tout petit peu, et l'on peut distinguer dans le lointain tout juste quelques crevasses. Les deux architectes de nos latrines partent aussitôt pour une petite reconnaissance, afin de situer notre point à la carte et la boussole. Nous autres nous dormons tandis qu' ils sont en route. A vrai dire, connaître le point où nous sommes n' est pas de toute première importance, car à partir de n' im quel camp on peut entreprendre quelque chose d' intéressant. C' est seulement le manque d' habitude qui rend nerveux celui qui ne sait pas où il est. D' après la carte on peut s' orienter tout au plus à 500 ou 1000 mètres près, ce qui est pour nous, habitués à notre précision cartographique, totalement insuffisant; et c' est précisément ce qui nous donne ce sentiment d' insécurité. Il faut, bien entendu, avouer qu' il n' y a généralement pas une énorme différence à être un kilomètre plus à l' est ou à l' ouest, plus au nord ou au sud. Le paysage est beaucoup plus vaste que dans les Alpes, ce qui n' empêche pas que la carte pourrait et devrait être plus exacte. Les contours de montagnes et de massifs entiers sont très superficiellement, voire grossièrement dessinés: ça ne « colle » en général pas. On peut mal s' orienter d' après l' altitude, car l' équidistance des courbes de niveau est de loo mètres. Ajoutons que la structure du terrain n' est pas évidente d' après la carte, et, malgré tout, dans ces montagnes, nous trouvons étonnamment bien notre itinéraire. En somme, de telles journées exigent de nous un engagement purement psychique, tandis que, par le soleil et avec une bonne visibilité, ce sont surtout les forces physiques qui sont mises à contribution.

Traduit de l' allemand par G. Widmer

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