Exploration du Gouffre du Pétrin de la Foudre

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Extrait des carnets de courses du Spéléo-Club de Genève Par Charles Renaud Tôt levés, nous quittons à regret la ferme où nous avons dormi. Le soleil commence à dorer sommets et pâturages. Cette paisible promenade sous bois, à l' aube d' une si belle journée, donne à penser qu' il n' est pas raisonnable d' aller s' enfermer ainsi pour ressortir tard dans la nuit. Mes jeunes camarades, ne pensant qu' au but de l' expédition, ne regardent guère le paysage.

Le gouffre en question a dans le district une sinistre réputation. Des bergers, de nombreux animaux domestiques y ont disparu. Chaque fois qu' un orage passe sur la région, l' ionisation de l' air qu' il exhale attire la foudre. Elle s' y engouffre avec un bruit effroyable qui n' en finit plus. En effet, par une savante combinaison d' échos de surface, et de résonnances souterraines, les curieuses modulations de ce fracas se répercutent longtemps encore après le jaillissement de l' infernale gerbe de feu.

Lorsque le silence revient, disent les légendes locales, on perçoit distinctement du petit oratoire où nous venons de passer, les gémissements, les plaintes des agonisants que le gouffre garde depuis des siècles. Tel est, nous a-t-on dit à la mairie, le pétrin de la foudre. Ces descriptions plutôt macabres ne nous impressionnent pas, habitués que nous sommes à ce genre d' exagérations, aux descriptions grand' guignolesques des habitants.

En file indienne, nous avançons sur le joli sentier fleuri qui conduit à ce prétendu enfer; terreur de toute la région. Nous cueillons quelques fleurs au passage. Pourtant, d' après notre guide, la mort rôde à quelques pas de nous.

Le terrain ne doit pas être bien stable, car le sentier déverse fortement côté vallée. Nous cheminons à plat mais ce gênant dévers nous oblige à nous tenir aux arbustes pour ne pas glisser à gauche. Selon notre guide, c' est précisément là que, cache par ce surplomb de terre humide et glissante, se trouve le gouffre. Renaud se fait encorder et descend au surplomb. Effectivement, le Pétrin de la Foudre est là. Sous le surplomb, cinq mètres de rochers verticaux, tapissés de mousse verte, aboutissent aux traditionnelles dalles luisantes et polies qui plongent dans le noir. Nous ne l' aurions vraiment pas cherché là. Au cours de nos explorations, nous n' avons jamais vu gouffre si habilement dissimulé dans un riant îlot de verdure. Il ne fait maintenant aucun doute que des êtres humains trompés par le brouillard, l' obscurité, la neige, ont du, comme tant de pauvres bestioles chassées par un poursuivant, être engloutis à jamais par ce piège diabolique aussi habilement dissimulé par la nature.

Un prudent détour nous amène à l' entrée. Peu de place pour stationner, mais d' ex sapins pour les amarrages. Des aspérités de roc fondues, cristallisées, attestent de la violence du feu céleste. Les agrès posés, vérifiés, Mario descend. Le premier tronçon, d' une verticalité absolue, tombe sur une plate-forme inclinée d' où tout sondage est impossible, le reste continuant en hélice. Cette configuration va compliquer singulièrement les manœuvres.

L' acheminement du premier groupe commence. Le matériel est descendu, puis le second groupe rejoint. Pendant ce temps, les échelles ont été installées sur le second tronçon; mais nous devrons attendre ici car M. remonte de la seconde plate-forme pour aller reprendre du matériel à la bouche du gouffre. Quinze minutes après, un quadrupède bizarre, bardé de feuillages, descend l' échelle non encordé! Quelle est cette plaisanterie?

C' est Mario qui arrive avec son fameux matériel spécial, soit quatre bottes de fascines ficelées autour de son buste avec un cordeau de manœuvre. Ces fagots sont déposés dans une fissure; Mario est encordé, la descente reprend.

Un coup de sifflet vient du bas. A ce signal, nous envoyons sacs, fascines et équipiers à la seconde plate-forme. Le premier fagot est coincé entre l' échelle et le surplomb de départ de la troisième verticale. Hommes et matériel descendent. En cours de plongée, nous apprécions la commodité procurée par ce capitonnage, aux endroits où l' échelle plaque. Keller descend le dernier, non assuré. Nous équipons la verticale n° 4, repartons vers le fond. Quelques pierres passent en sifflant. L' une d' elles s' écrase avec un bruit métallique sur un casque au-dessous de nous. Personne n' est blessé mais nous redoublons d' attention, manœuvrons avec mille précautions. Les pierres qui nous atteignent cheminent à une vitesse inquiétante; de plus en plus grande à mesure que nous descendons.

Bientôt, le coup de sifflet conventionnel annonce que R. est arrive au cône d' éboulis marquant la fin des grandes verticales. Peu après nous sommes réunis dans une niche surplombant l' éboulis. La grosse lampe Coleman, sortie d' un des sacs est mise en action. Sa lumière, littéralement aveuglante nous hébète un instant, puis nous dévoile enfin la structure de la vaste salle où nous avons atterri après quelques heures d' efforts. Mon Dieu que de squelettes! De ma vie, je n' en n' ai vu une pareille quantité au même endroit. Dans cette nécropole souterraine, tous les mammifères domestiques sont représentés. Nombreux sont les chiens, très reconnaissables aux dessins de leurs incisives. Ici: une mâchoire humaine.

Nous prenons un instant de repos après la tension d' esprit de la descente, cassons gaiement la croûte devant ce macable décor. Ayant tout remballé, on remet sac au dos et repart. Nous sautons les uns après les autres de la niche, contournons le charnier avec précaution pour ne rien faire ébouler, ni se blesser, remontons un vaste tunnel, et continuons dans une galerie concrétionnée, en légère descente. L' avance se poursuit dans une succession de salles humides où tout est tapissé d' argile. Des passages inclinés où l'on ne sait ni où poser les mains, ni à quoi se retenir, occasionnent de nombreuses chutes et glissades sur le dos, heureusement amorties par les sacs.

Que sera notre remontée, si nous avons une telle peine à freiner notre descente; nous n' osons même pas y penser! Une de nos cordes est déroulée en main courante. Ne trouvant que des surfaces bombées ou gluantes, l' assurage se révèle illusoire. Il faut remballer cette corde inutilisable que nous n' avons réussi qu' à empâter copieusement d' argile. A force de tomber, nous avons le dos aussi mouillé que si nous nous étions assis dans l' eau. Dans les passages étroits souffle un air glacial; gare aux lumbagos! Nous aboutissons finalement à une immense salle en cuvette qui semble être le fond du gouffre.

Un vaste lac l' occupait, car l' argile de fond achève de sécher en se craquelant en plaques de la grandeur d' un journal. Les deux explorateurs les plus sales se dévouent pour en faire l' inspection finale habituelle, s' assurer que le gouffre ne présente aucune autre possibilité de continuer.

Après s' être débattus avec acharnement dans cette glu collante, ils finissent par trouver la faille qui a servi d' exutoire au lac. Nos rampeurs les plus habiles y sont cependant arrêtés après dix mètres de pénibles contorsions. Le boyau est beaucoup trop étroit... on ne passe plus! Il nous reste encore l' inventaire des galeries latérales à établir, avant de remonter à la surface. Dans l' impatience de la descente, nous les avons négligées. Peu avant l' arrivée au charmer, l' un des groupes réclame du renfort. Une faille donne accès à un autre puits qui va accaparer longtemps hommes et matériel. Après un pénible parcours en opposition dans une diaclase où nous maudissons le matériel que nous devons y transporter de façon si incommode, nous débouchons dans une vaste nef dont le plafond se perd dans le noir, hors de portée des torches électriques. Nous apprîmes par la suite que le « chahut » que nous y fîmes, s' entendit faiblement depuis le petit oratoire construit en bordure du chemin menant de la ferme à l' abreuvoir.

Une vaste cascade pétrifiée de 20 m. au moins descend du plafond; nous admirons longuement cette merveille de la nature avant de glisser nos échelles dans le petit pertuis donnant accès au puits que nous venons de découvrir. Ayant agrandi cette ouverture au marteau et burin, nous repartons vers l' inconnu. Trente mètres plus bas, nous voilà arrêtés par de l' eau. L' échelle pend dans une eau d' une transparence surprenante, qui nous laisse apercevoir une continuation latérale au fond du puits. Nous décidons d' y revenir fin septembre, avec l' espoir de la trouver à sec. Nous descendons à tour de rôle au dernier barreau non immergé de l' échelle, et y faisons un brin de toilette. Dans une position fort incommode, nous tenant d' une main à l' échelle, on barbotte, on nettoie tout ce qui est encrotté d' argile, puis on remonte à la nef après avoir retrouvé un semblant de propreté.

Les uns mangent, les autres photographient, emballent. Les sacs sont refermés, on repart vers le ciel cette fois! La lassitude se fait sentir, on se hisse péniblement, on hâle le matériel de mauvaise grâce. Au charnier, chacun choisit un souvenir selon ses goûts, le dépose dans son sac entre pain et fromage, puis l'on s' attaque aux grandes verticales. Cette longue remontée silencieuse est sans histoire.Voici la première plate-forme d' où l'on voit scintiller les étoiles au ciel, quelques bouffées de chaleur écœurante, enfin la forêt la ferme nos voitures.

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