Face nord de l'Aiguille du Midi: l'éperon et la cravache

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Pierre Vittoz, Lausanne

- Pas fameux!

- Pas trop!

Il y a des phrases courtes qui en disent long. Nous sommes durement déçus. Ce début de juillet s' annonçait bien. Le baromètre était haut, les prévisions prometteuses. Quand nous avons laissé la voiture à Chamonix, hier après-midi, les traînées qui rayaient le ciel nous ont fait sourire. Le petit vent cru qui nous accueillit à la sortie du téléphérique, au Plan de l' Aiguille, ne nous empêcha pas de repérer, au-dessous d' un banc de brume, la rimaye et la vire oblique où débute l' itinéraire de l' Eperon Frendo. Depuis une demi-heure, sur le sentier et les cailloux, la lampe frontale nous a tenus la tête baissée et nous a empêchés de chercher les étoiles.

Sur le glacier plat, nous avons éteint les lampes et levé la tête. C' est tiède, sale, bouché. Une vilaine nuit.

- Allons jusqu' au petit jour.

- Jusqu' aux premières difficultés.

Le Glacier des Pèlerins se redresse. Mettons les crampons. Les miens sont fixés en un tournemain, et je me relève pour chercher un signe encourageant dans le ciel. Rien. A cinq cents mètres sur notre gauche, on voit les lampes de quatre aspi-rants-guides qui se dirigent vers la face nord du Col du Plan. Eux, le temps ne devrait pas les préoccuper; leur voie est moitié plus courte que la nôtre; plus facile aussi, sans problèmes rocheux; ils seront hors d' affaire au milieu de la matinée. Mais nous, où serons-nous?

Que fait donc Philippe Staub? Une de ses lanières a lâché, et il la remplace par un laçage compliqué de ficelles nylon. Ça sera drôle quand nous devrons remettre les crampons pour la quatrième fois! Enfin il est prêt. Trois pas.

- Tonnerre!

- Pas encore...

- Mon « crabe » est parti.

En effet, l' autre de ses crampons a lâché au premier pas, sans une secousse. A croire qu' il avait oublié de le fixer. L' engin est vite rechaussé. Mais Philippe s' exclame, se pose des questions. Lui qui est si soigneux de son matériel, si prudent dans ses mouvements, comment peut-il être distrait à ce point? D' autres de mes amis en riraient. Il en est préoccupé. Sa confiance en lui-même semble secouée. Est-ce pour cela qu' il presse le pas et franchit la rimaye en trois coups de reins? D' habitude, comme j' aime spécialement la neige, il me laisse négocier ce genre d' obstacle. Il ne s' arrête que devant des dalles humides, où nous nous encordons.

Le jour est là. Nous sommes au pied de la face nord de l' Aiguille du Midi, à 2582 mètres selon la Carte nationale de la... Suisse. Notre but est vers 3700 mètres, sur l' arête entre le Midi et le Plan. Et notre chemin, un arc-boutant mi-rocheux, mi-neigeux, droit en haut entre les glaciers suspendus: une des plus belles voies de ces Aiguilles de Chamonix riches en splendeurs. Mais on n' en voit rien d' ici, de cet Eperon Frendo, tant ses premières parois sont raides.

Le premier bastion est entièrement rocheux. Pourtant, après les énormes chutes de neige de ce printemps 1975, chaque vire, chaque couloir est encore marqué de blanc. Le granite est un peu trop brisé à notre goût. Nous louvoyons parmi les murs et les cheminées, tirant un peu vers la gauche où se présente une nervure de meilleur rocher. Nos sacs sont volumineux, parce que nous espérons bivouaquer au sommet pour continuer par les arêtes, et nous nous appliquons à grimper sans heurts et sans efforts.

Rien de difficile. Pourtant la face est raide, le rocher pas toujours sûr, la neige fondante sur les vires, et il faut constamment faire attention. Nous ne marchons guère ensemble, et nous surveillons d' un œil la corde, de l' autre le ciel. Parallèle à notre éperon, la puissante arête qui monte du Peigne en passant par les Pèlerins et les Deux Aigles à l' Aiguille du Plan nous permet de juger de nos progrès. Pas encore au niveau du Peigne! Le soleil levant a réussi à se glisser sous le couvercle de nuages. Mais il n' est pas parvenu à le soulever. Nous attendions qu' il annonce la couleur. Ça, il l' a fait: blanc livide pour la neige, et rouge sang pour l' orage... Puis, rapidement les nuages se sont soudés en une masse grisâtre qui glisse lourdement d' ouest en est.

A 7 heures, nous sommes enfin à la hauteur de l' Aiguille du Peigne. Nous avalons une gorgée de thé sur une terrasse d' où on voit la suite: une cheminée verticale, des dalles, un fouillis de blocs gigantesques au long d' un pilier rocheux, puis une fine arête de neige. A gauche, les séracs présentent des tranches bleues, striées, énormes. Grande face nord, sauvage, où l' alternance de la glace et du rocher dessine une architecture de rêve.

- Qu' est qu' on fait?

- On continue.

- Il faudra cravacher...

Evidemment. C' est seulement en poussant notre rythme au maximum que nous pourrons peut-être prendre la tempête de vitesse. Et si elle nous enferme, il faudra encore plus cravacher nos corps pour sauter l' obstacle.

En fait de galop, c' est toujours la même chose. Le granite se moque bien de notre rhétorique. Il faut prendre les prises calmement, l' une après l' autre. Parfois on doit tâtonner, calculer un mouvement, ou le recommencer quand on s' y est mal pris. Et les quarts d' heure passent.

Quarts d' heure plaisants d' ailleurs. Sur le flanc gauche de l' éperon, nous sommes protégés du vent. Le rocher est devenu excellent, coupé franc en grandes unités. Il faut chercher les passages, tracer une ligne souple sur la montagne rigide. Nous sommes tout à la joie de grimper. Les longueurs de corde s' enchaînent avec harmonie. Elles sont ponctuées de ces remarques courantes, auxquelles le camarade ne répond pas directement, parce qu' elles forment plutôt une mélodie qu' une conversation:

- La belle fissure.

- Reste trois mètres.

- Un piton à boucle.

- Tu as vu la coulée de neige?

- Plus fine qu' elle en a l' air, cette dalle.

Les obstacles se suivent. Plusieurs sont difficiles, et nous nous assurons de plus en plus souvent avec des sangles passées autour des blocs de rocher, surtout pour franchir des plaques unies. Peu à peu, pourtant, la pente diminue, et l' escalade finit sur un cube de rocher au pied d' un talus de neige.

La chape des nuages s' est abaissée sur l' Aiguille du Plan. Des lambeaux de brume s' accrochent au Peigne, aux Pèlerins, aux Deux Aigles, puis sont arrachés par les à-coups d' un vent tiède. Juste au-dessus de nous, l' arête de neige qui forme le trait le plus marquant de l' Eperon Frendo étire son arc régulier sur des centaines de mètres. Malgré la perspective écrasée qui devrait la raccourcir, elle montre bien sa dif&culté; sa crête est d' abord modérément inclinée, mais fine, sur des versants fuyants; puis, sans une cassure, sans une ride, elle se redresse en s' élargissant, elle se transforme progressivement en une facette extrêmement raide pour aller s' appuyer contre un ressaut rocheux dont les dalles se perdent dans le brouillard. Lignes parfaitement géométriques, comme seule la neige est capable d' en dessiner dans le chaos des rochers et des séracs. Nous sommes à l' altitude des Pèlerins.

- Il doit rester 400 mètres de niveau jusqu' au sommet.

- Qu' est qu' on fait?

- Si j' arrive au pied du rognon rocheux, est-ce que tu pourras sortir?

- Oui, je crois.

- C' est bon. Les crampons. Les vis à glace. Non, ça n' est pas bon. L' arête neigeuse, dans le bas, est d' un blanc mat, pourrie par la chaleur anormale. Plus haut, elle devient prise et nous aurons de la glace. Et dans une heure, deux au maximum, nous aurons la bourrasque, la grêle, l' orage dans les rochers verticaux. Nous le savons aussi bien l' un que l' autre. D' ici, en quelques rap- pels, il est aisé de redescendre et de s' éloigner de la tourmente. Après la fragile crête de neige, ce serait trop dangereux - et trop tard. Il faudra sortir par le sommet. Quelle est alors notre marge de sécurité? Elle tient beaucoup à ce que nous sommes de vieux bourlingueurs habitués aux surprises. L' épuisement ne me guette pas. L' humeur du temps ne fait pas se précipiter les mouvements de Philippe. Je sais comment il grimpe. Les dalles du dernier ressaut, qui sont pourtant très difficiles même quand elles sont sèches, ne devraient pas nous bloquer.

Mon rôle est simple; faire vite. Je démarre d' un pas rapide sur la fine arête. C' est bien ça: la neige est molle, lourde. Mais son fond semble stable; à moins d' un faux pas, nous ne risquons pas la glissade. Je travaille à pleins mollets, à pleins poumons, piétinant un escalier de pierrot sur la crête d' un mur blanc. J' ai l' impression de gravir la grande échelle des pompiers, en porte à faux sur le vide et par instants, l' échelleestsecouée par le vent.

Nous voilà sur cette gracieuse arête que nous avons souvent observée à 300 mètres, du téléphérique de l' Aiguille du Midi. Par beau temps, il peut y avoir quatre ou cinq cordées ici, et soixante touristes dans la cabine. Aujourd'hui, je suis seul à tracer mon chemin dans la neige fragile. Le vent a fait interrompre le trafic des touristes, et le brouillard en s' abaissant a même escamoté les câbles. La montagne retrouve la solitude d' autre, et ses distances. Le mauvais temps a cela de bon: il rend à certains sommets trop courus la saveur de la nouveauté et de la recherche. C' est beaucoup.

L' arête se cabre peu à peu. Le piolet touche de la glace. La neige semble vouloir glisser avec le pied. Je continue en tâtant la masse instable à travers mes lourdes chaussures et mes crampons. Il est étrange que ce matériel grossier puisse palper la blancheur inconsistante, et qu' on puisse se fier une telle estimation. Maintenant la limite de la stabilité est proche. Je déblaie trente centimètres de neige, trouve de la bonne glace, y visse une broche, et nous continuons ensemble. La manœuvre se répète à chaque longueur de corde, puis à chaque demi-longueur. La pente augmente, la neige disparaît. La glace exposée à l' air devient friable.

Les pointes frontales des crampons portent tout mon poids. Je monte à petits pas, attentif à mon équilibre, à la corde, aux rugosités de la glace, aux premiers flocons qui commencent à tomber. L' at, c' est peut-être ce qui est le plus demandé au grimpeur, plus que la force et l' agilité. Une attention constante, une concentration sans défaut sur l' équilibre et sur tout ce qui peut le compromettre: une mauvaise position du corps, un défaut de la glace ou de la roche, le vent...

La pente extrêmement raide est piquetée de petits rochers, puis elle vient s' appuyer contre une grande dalle. Contorsions pour déchausser les crampons et les fixer au sac sans se jeter dans le vide. Le nuage tourne au noir, l' orage va craquer. Le granite mouillé est difficile, et les doigts souffrent à s' agripper dans de minces fissures pour compenser la mauvaise tenue des semelles sur la dalle. Philippe a passé en tête. Dans un dièdre, il est en train de surmonter un bouchon de neige quand la masse blanche se tasse sous son poids. Terreur panique d' un instant...

Un cône de neige molle monte se perdre dans le brouillard et la paroi sommitale. Le grésil s' est brusquement mis de la partie. Je me vautre dans la neige sans fond, où je me fatigue presque sans avancer. Il faut traverser gauche sur une pente à septante degrés. Pas d' ancrage. Ça devient sérieux. Voilà un peu de glace qui semble tenir. J' y mets une vis, je redescends cinq mètres, je traverse en faisant un pendule, puis monte à une épaule neigeuse. Perchoir enrobé de brume et de vide. Une fissure jalonnée de pitons part verticalement, et disparaît dans la grisaille.

La course de vitesse est perdue. L' orage nous a rattrapés, et le granite ruisselle d' eau, de neige et de grêle. Pourquoi nous sommes-nous entêtés contre le mauvais temps? Pourquoi n' avons pas renoncé et attendu un jour où la neige sera ferme et le rocher sec? Parce que nous voulons « avoir fait » l' Eperon Frendo, bien sûr; il y a dans nos entreprises une pointe d' orgueil et le désir d' établir un palmarès. Parce que nous sommes conscients de ne pas risquer grand-chose, aussi; nous sommes bien équipés, bien entraînés et capables de supporter cette situation. Mais le plaisir, le charme du granite tiède, des cristaux scintillants, de l' espace ensoleillé? Est-ce que nous le renions? Non, mais justement, nous en avons eu souvent. Presque trop peut-être. Dans notre prudence d' al classiques, nous jouons en général seulement quand nous avons des atouts plein les mains. La montagne en devient amène, même si l' itiné est difficile. Une pente en vaut une autre, si on y fait toujours une marche d' un seul coup de pied. Même une dalle risquerait de ressembler à une autre si elles se distinguent surtout par leur degré de difficulté et le nombre de leurs pitons. Nous éprouvons trop rarement ce plaisir rugueux, amer, de lutter avec l' imprévu, et de nous trouver en pleine ascension quand la montagne subit avec nous la violence des éléments.

Il doit rester une cinquantaine de mètres à peu près verticaux. Philippe est monté tout droit, puis a biaisé sous un surplomb. Le brouillard et le grésil sont tels que nous nous voyons à peine à dix mètres, et ne nous entendons plus. Je devine qu' il a épuisé nos quelques mousquetons, et qu' il m' at déjà. En un instant mes mains sont doublement transies, par le rocher dégoulinant d' eau glacée, et par les grêlons qui écorchent la peau. Les chaussures dérapent sur le granite. L' endroit passe pour très difficile sur rocher sec. Il me demande un énorme effort, alors que les rafales me fouettent le visage et les mains jusqu' au sang. Philippe monte sur mes épaules et disparaît dans la bourrasque. Comme il grimpe! En surveillant les cordes, je jette des coups d' œil autour de moi. Tourbillons fantastiques de neige et de brume. Une déchirure laisse deviner le vide immense sous mes semelles. Une autre fait apercevoir les dalles verticales de droite et de gauche. La grêle m' aveugle des que je lève la tête. Paroi sauvage, vent fou, ambiance terrible.

Le surplomb n' est pas trop pénible. Suivent des plaques où on se croirait en plein hiver. Les doigts nus doivent fouiller les prises sous la neige, et ils sont immédiatement recouverts par les grêlons qui roulent sur les dalles. Lente prudence, mains douloureuses, vent qui nous crache en pleine figure.

a n' est pas la sortie, là-haut à gauche?

- On dirait qu' il n' y a plus de rocher.

Une fissure, une dalle où on ne tient plus à grand-chose, et on se rétablit dans un talus de neige profonde. Quelques pas, et nous nous trouvons sur la longue arête qui relie l' Aiguille du Midi à celle du Plan. Le blizzard déchaîné nous fouette et nous déchire. Nos mains sont rouges de froid et de sang. Plies en deux, nous cherchons notre souffle, en grimaçant dans nos masques de glace.

Mais, invisible, sous la glace, il y a la joie.

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