Face nord-ouest de l'Aiguille Devant

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Avec 1 illustration ( 45Par G. Richon

( Section de Jaman ) A la mémoire de mes amis J.G. Vuitel et H. Spycher morts tragiquement en mars et août 1947 L' Aiguille Devant est le premier sommet de l' arête des Perrons, chaîne granitique qui se dresse au-dessus des pâturages du vieil Emosson. Sa face nord-ouest s' élève presque verticale. Elle fut gravie pour la première fois par le distingué E.R. Blanchet, accompagné de son fidèle compagnon et guide Kaspar Moser, en 1927 seulement.

Le guide de la chaîne frontière entre la Suisse et la Haute-Savoie, volume II, n' est guère abondant en renseignements sur cette voie directe d' ascen: « Hauteur verticale de 300 mètres à escalader en quatre heures. Rocher rugueux et solide, très difficile, raideur extraordinaire. » La seule relation connue de cette escalade est celle parue dans les Alpes, avril 1928, page 57 et ainsi conçue:

« Perron I de Vallorcine ( Aiguille de Van ou plus exactement Aiguille Devant ). Par la paroi nord- ouest, E.R. Blanchet avec Kaspar Moser, 21 septembre 1927. Des chalets d' Emosson semble un petit Dru. Rocher excellent avec prises petites. Très grande raideur. La voie d' ascension ( à part une déviation presque à angle droit à mi-hauteur ) conduit en ligne directe qu' à deux rochers ( les Oreilles d' Ane ) que du pied de la paroi on prend pour le sommet. En réalité, il y a encore vingt mètres. Ces .Oreilles dd' Ane peu abruptes et très faciles. C' est bien la plus belle partie de varappe que je connaisse. » II va sans dire que E.R. Blanchet a depuis 1928 effectué bon nombre d' ascensions autrement plus difficiles que la paroi nord-ouest de cette aiguille. Et peut-être ne serait-elle maintenant pour lui qu' une petite escalade d' en. Néanmoins, son appréciation vaut la peine d' être retenue, car cette belle course la mérite pleinement... surtout par la pluie!

Voilà qui était bien propre à nous tenter. Nous savions d' ailleurs que le « jeu en valait la chandelle », et que nous ne serions pas déçus.

Aussi, un dimanche matin de ce pluvieux mois d' août de l' an 1946 qui ne nous permettait pas d' entreprendre de grandes ascensions, nous nous trouvons, Vuitel, Spycher et moi-même, au pied de cette paroi. La tête renversée à nous faire mal à la nuque, nous scrutons longuement cette face grise, nous demandant par où passe le cheminement. Tout en haut, droit au-dessus de nos têtes, avançant sur le vide et se détachant, clairs sur le ciel gris, deux gros blocs: « les Oreilles d' Ane ».

Nous nous trouvons juste sous la grande dalle triangulaire bien visible d' Emosson, à l' entrée de la vire qu' emprunte la voie ordinaire d' accès aux Perrons proprement dits. A main gauche se dresse un vieux pieu de bois tout blanchi. C' est là sans doute que débute notre itinéraire.

Le ciel est complètement couvert. Un petit vent d' ouest ne nous dit rien de bon. Pourtant, de temps à autre, une légère bande de ciel bleu apparaît du côté de la Pointe de Finivaz, nous laissant l' espoir que le soleil apparaîtra peut-être; et comme le dernier bulletin météorologique n' annonce la pluie que pour l' après, pour une fois, nous voulons croire à cette prévision et estimons pouvoir nous lancer dans l' aventure.

Mais au moment où Vuitel s' engage dans la première cheminée, tapissée d' herbe, sise à droite du poteau indicateur, quelques gouttes tombent que nous prenons, dans notre trop grand optimisme, pour de la bruine matinale.

Notre itinéraire longe le bord gauche de la grande dalle grise ( vue d' en bas ), de droite à gauche. A la sortie de la première cheminée, une quinzaine de mètres en écharpe, dans des gazons, nous amènent au pied d' une deuxième cheminée, au haut de laquelle une sorte de petite niche nous reçoit tous les trois. Une vire horizontale de quatre à cinq mètres nous ramène sur la droite, et nous reprenons l' ascension dans une large cheminée terreuse. Nous nous trouvons maintenant à la hauteur de l' extrémité supérieure de la dalle. Un léger crochet sur la gauche, par un pas qui semble au premier abord délicat, nous permet d' apercevoir au-dessus de nous un deuxième pieu de bois. Nous sommes bien sur la bonne voie. A cet endroit, certaines cordées préfèrent s' engager sur la gauche, pour aboutir sur l' arête, à cent cinquante mètres environ du sommet, laissant sur la droite les « Oreilles d' Ane ». Selon les dires de plusieurs, cet itinéraire est moins élégant, moins hardi aussi et ne correspond pas à l' ascension directe de la face.

Au-dessus et à droite du pieu, une large vire herbeuse vient buter contre la base du véritable terrain de jeu. La raideur de la paroi s' accentue. Peu à peu le vide se creuse. En bas, nous apercevons les pâturages d' Emosson et plus haut le Lac de Barberine dont les eaux bleues, très sombres, se rident sous la poussée d' un léger vent.

Après un instant d' arrêt, la petite bruine matinale s' est transformée peu à peu en une pluie fine, insistante et persistante. Le brouillard s' installe sur les sommets voisins et lentement descend, nous enveloppant bientôt d' un linceul mouvant.

Jusque-là, nous n' avons pas rencontré de difficultés. Mais c' est à partir de ce point que l' escalade commence à prendre fière allure. Le rocher, recouvert de fin lichen détrempé, est glissant; les pieds et les mains elles-mêmes ont parfois de la peine à adhérer à la roche visqueuse. Il nous faut donc prendre des précautions et ne pas ménager l' assurage si nous tenons à arriver au sommet sans accroc.

Nous nous trouvons au pied d' un dièdre de trois mètres, sans prises, se terminant sous un roc surplombant. Il faut sortir à droite de ce bloc et se rétablir sur un mur très étroit et incliné, rendu glissant par la pluie qui ne cesse de tomber.

Jean-Georges est aujourd'hui en grande forme. Un piton lui permet de franchir l' obstacle. Au-dessus il est obligé de reprendre le marteau, s' il veut nous assurer convenablement. Mais l' outil, mal ajusté à son poignet, lui échappe et, après avoir décrit une magnifique parabole qui nous laisse quelque peu rêveurs, file sans bruit dans le vide qui l' absorbe.

Cet incident va maintenant retarder considérablement notre puisqu' après chaque longueur de corde il sera nécessaire d' attendre le der, nier de la cordée chargé de récupérer la ferraille.

Solidement assuré, le deuxième, muni du second marteau, grimpe, bat des pieds contre la roche et finit par se rétablir, non sans force halètements, auprès de Vuitel qui peut ainsi poursuivre l' escalade. Un mur vertical de trois mètres nécessite un bon assurage; deux pitons font l' affaire, aidés d' un troisième, tout rouillé, laissé là par des prédécesseurs. Le rétablissement, sur une vire couverte de sable, est mal aisé; une petite fissure pour la main gauche faciliterait la sortie par temps sec. Mais tout est gluant, et les doigts, à peine introduits, en ressortent rapidement comme s' ils avaient touché un nid de limaces...

Au bout de la vire, une cheminée. A la base nous y trouvons un deuxième piton. Cette nouvelle va donner du courage au dernier de cordée, qui n' arrive pas à franchir le premier obstacle. Ses bras refusent tout service, et à la troisième reprise le pauvre redescend, s' assied et mange longuement en méditant tout haut sur les inconvénients des coups de foudre... des bons, des réels, au propre, il y a un mois, en descendant du Rothorn de Zinali Nous lui lançons la corde de rappel; même avec cette aide il n' arrive pas à passer. Enfin, au cinquième assaut, dans une sorte de rage, il s' élance sur la corde, s' y cramponne, réussit à se tirer et, hop! haletant, se trouve en haut, furieux de ce qui vient de lui arriver à lui, qui jusqu' à présent n' a jamais failli!...

Bientôt nous nous retrouvons serrés tous trois au pied de la cheminée. La pluie tombe toujours plus fine... le brouillard nous cache le sommet. Le haut de cette cheminée se redresse, et sa sortie, sur du gravier également, est délicate.Vuitel, après deux essais, se décide à planter deux nouveaux pitons d' assurage.

Quelques mètres sur une vire à droite, et nous nous trouvons enfin sous les « Oreilles d' Ane » qui pointent à trente mètres au-dessus de nos têtes. La paroi est presque verticale, mais les prises sont bonnes. Encore un passage délicat dans un petit dièdre, sur du rocher toujours plus glissant; le marteau entre en jeu, et la délicieuse chanson du piton recommence.

Assis entre les deux « oreilles », nous nous reposons quelques minutes avant d' attaquer les quinze derniers mètres. Encore une petite dalle au-dessus de l' oreille droite: les pieds ne trouvant aucun appui sur la mousse humide, Jean-Georges reprend le marteau. Un rétablissement sur le bord droit de ce dernier mur et le sommet apparaît à bout de bras, tas de gros blocs de granit entassés là on ne sait par qui ni comment.

Comme récompense à nos efforts, les nuages s' entr un instant, laissant le soleil apparaître. Le Lac de Barberine nous fait signe, et les vaches tout en bas sur le vieil Emosson, secouent leurs cloches comme si elles avaient connaissance de notre réussite.

Novembre 1947.

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