Faces nord de l'Aiguille de Bionnassay et du Chardonnet

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Avec 2 illustrations.Par François Bader.

Fièrement dégagée au cœur de la chaîne du Mont Blanc se dresse l' Aiguille de Bionnassay. La crête en est ornée d' imposantes corniches et s' étend du Col de Miage au Col de Bionnassay, tandis que le versant nord, comparable à une immense nappe de neige, tombe à pic sur le Glacier de Bionnassay français.

Il faut avoir contemplé cette face depuis le Nid d' Aigle pour comprendre l' attrait que peuvent exercer ces pentes de glace escarpées, entrecoupées de gigantesques séracs.

Le Chardonnet, lui aussi, jouit d' une situation privilégiée, face à la chaîne de l' Aiguille Verte. Les parois qui dominent le Glacier d' Argentière sont formées de plaques monotones alors que le versant du Tour au nord est rayonnant de force et de lumière. On y voit un champ de glace étincelant, où les lignes hardies rejoignent les gracieuses ondulations de l' arête sommitale.

D' altitude à peu près égale, ces deux montagnes sont en général gravies par leur arête faîtière dont le parcours élégant et varié constitue principalement en une course de glace.

Le premier samedi de juillet 1937, nous arrivions à la cabane Albert-Ier avec l' intention de monter le lendemain au Chardonnet par l' éperon nord; il s' agit de la voie Migot, la plus directe de ce versant, qui longe la côte rocheuse issue des pentes supérieures.

Ce soir, le soleil couchant rougit les gendarmes de l' arête Forbes pendant que l' ombre envahit les parois et les couleurs deviennent chaque minute plus intenses jusqu' au moment où, dans un magistral décor, l' astre disparaît à l' horizon.

Nous ressentons de l' impatience à réaliser notre projet en voyant le temps assuré et les conditions favorables.

Au lever du jour, nous sommes à pied d' œuvre. Suivant les conseils du regretté guide Simon, nous abordons l' éperon par la droite, ce qui raccourcit la distance qui nous sépare du haut. Une fois sur l' arête, nous avançons rapidement jusqu' aux rochers du premier ressaut, mais trouvant ceux-ci verglacés, nous devons utiliser une rigole de glace qui s' élève en bordure des séracs.

Nous progressons tant bien que mal jusqu' au niveau d' une langue glaciaire caractéristique; à cet endroit, la rigole se redresse vers la droite et nous nous rapprochons des rochers pour éviter une taille pénible. Les pieds dans la glace, les mains agrippées à une dalle, nous nous hissons vers le haut de notre couloir qui débouche heureusement au pied des champs de neige supérieurs.

Ces manœuvres fatigantes nous font apprécier une petite selle près de la rimaye qui nous permet de reprendre notre souffle et de voir le chemin.

Le Glacier du Tour nous est caché par la partie supérieure de la paroi et l' impression des lignes fuyantes qui se dérobent à notre vue jusqu' aux moelleuses préalpes est saisissante.

Grâce à une neige adhérente, nous montons sans peine la dernière pente qui rejoint l' arête sommitale, et de là au sommet il reste à suivre quelques courts passages de varappe du versant sud.

Il n' est pas encore midi et puisque la descente n' offre pas de difficultés, nous restons près d' une heure à contempler les grandioses murailles d' Argen dans un ciel calme et limpide.

L' Aiguille de Bionnassay s' est présentée pour moi sous le signe de la malchance. En 1936 et 1937 j' avais atteint à deux reprises le refuge Durier en venant des chalets de Miage la première fois et du Col des Dômes un an après. Il ne fut pas possible de poursuivre plus haut en raison du mauvais temps; c' est pourquoi je m' étais promis de ne plus remonter de ce côté.

Aujourd'hui, le 8 juillet 1939, nous avons atteint Tête Rousse par beau temps et retrouvons là des camarades genevois qui veulent profiter des bonnes conditions pour tenter comme nous la face de Bionnassay. Une fois de plus ce fut une déception, car le vent du sud déclencha un orage pendant la nuit et lorsque nous partîmes à 6 heures, la neige était molle et profonde.

Malgré cet état alarmant, nous avons persévéré jusqu' à 3500 mètres et sommes revenus sur nos pas par le brouillard et le vent.

Jusqu' à la fin du mois, toutes les tentatives faites en montagne le dimanche furent vaines, aussi lorsque, le 30 juillet, le temps devint favorable aux ascensions, nous avions de la peine à concevoir un succès. Valait-il la peine de se hasarder encore une fois à la Bionnassay? A quoi il était difficile de répondre négativement lorsqu' à chacun de nos voyages à Chamonix elle se révélait à notre vue dans toute sa splendeur.

Nous sommes seuls à Tête Rousse, car tous les touristes vont au Mont Blanc et préfèrent pour cela atteindre encore l' Aiguille du Goûter la veille de l' ascension.

Au lever du jour, nous traversons le glacier en direction d' une courbe ascendante bien visible qui permet d' accéder aux pentes inférieures. Celles-ci se développent sur une hauteur d' environ 500 mètres et sont divisées par des bancs de séracs qui masquent la vue de l' arête; c' est pourquoi l' orientation est difficile en cours de route. Pour ne pas s' attarder à d' ennuyeux petits murs de glace, il faut s' élever plutôt vers l' ouest.

Nous gagnons rapidement de l' altitude, car l' enneigement est excellent. Un énorme sérac marque l' emplacement atteint lors de notre récente tentative. Plus haut, nous devons tailler dans une courte pente de glace, mise à nu par une avalanche dont nous voyons encore les traces. La chaîne de Tricot qui était invisible émerge maintenant au-dessus de l' arête. Nous avançons muets d' admiration dans une zone de séracs bleutés, striés de lignes si fines qu' on dirait des fils d' araignée.

Après avoir exécuté une longue marche de flanc pour atteindre la rimaye passablement à l' est, nous trouvons de la neige poudreuse qui vient des corniches du haut. Cet endroit se trouve sur la partie surplombante au-dessus de la barre rocheuse qui domine le Glacier de Bionnassay. Les pentes herbeuses du Prarion semblent d' une candeur irréelle au bas des profonds couloirs qui dévalent sous nos pas.

Devant nous, le point vulnérable de la rimaye est partiellement recouvert de neige, ce qui facilite le passage jusqu' à la pente sommitale. Ici, la plupart des cordées rejoignent l' arête ouest, mais aujourd'hui les conditions permettent de rallier directement le sommet. C' est plus court et combien plus esthétique de ne pas dévier de la ligne générale de montée.

De fréquents tourbillons de neige signalent un fort vent du sud sur l' arête où nous apercevons un groupe d' Italiens à quelques pas du sommet Malheureusement, la neige qu' ils dégagent des marches nous parvient en pleine figure et nous leur crions de modérer leurs mouvements.

A notre grand étonnement, aucune corniche ne barre l' accès du point culminant où prend fin l' effort de la course. Il n' est pas encore midi et nous avons mis moins de cinq heures du pied de la face au sommet.

De quel côté qu' on regarde, la vue s' étend au loin à d' innombrables cimes des Alpes Suisses et du Dauphiné.

L' arête qui s' abaisse au Col de Bionnassay a de grandes corniches qui s' avancent sur le versant nord. Parcours attrayant dans un ciel d' azur que l'on apprécie doublement lorsque le but est atteint.

Les Italiens se dirigent vers le col d' où ils rejoindront la vallée par le Glacier de Miage et nous empruntons leur trace pour remonter au Dôme.

Bionnassay avait exigé bien des efforts mais nous en garderons une vision d' autant plus forte. A l' heure où les armées du monde s' entraînent à la destruction, l' alpiniste retient au fond de lui-même les heures d' une joie simple et vivifiante qu' il a passées là-haut.

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