François Thioly (1831-1911); un pionnier oublié de l'alpinisme suisse

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un pionnier oublié de l' alpinisme suisse

rrPar L. Seylax

un pionnier oublié de l' alpinisme suisse Avec 2 illustrations ( 91, 92 ) Telle fut l' initiation de Thioly à la haute montagne. Il semble bien avoir été le seul « mordu » sérieusement, car si les noms de Soullier, Mérfenne, Duchosal, Champod, etc., se retrouvent dans les récits de courses à la Dent d' Oche et à la Dent du Midi ( 1861 ), Thioly est seul en 1862 pour entreprendre l' ascension de la Jungfrau. Son itinéraire l' a d' abord ramené à Zermatt par Evolène et le Col d' Hérens, puis, après avoir gravi le trop facile Breithorn, il quitte ses compagnons à Viège et monte à l' hôtel Eggischhorn, où l' hôtelier Wellig met à sa disposition les guides A. Walters et J. Minnig. « Tout le monde voulait nous voir... M. Tyndall, touriste anglais bien connu par ses hardies expéditions — il avait fait l' année précédente la première ascensipn du Weisshorn — me regardait aux pieds ( j' avais des guêtres de toile blanche ). N' étant pas complètement habillé de laine et de peaux, je n' étais pour lui qu' un touriste à l' eau de rose, un véritable intrus pour oser m' attaquer aux colosses des Alpes, qui ont été dressés par la main du Créateur pour les Anglais seuls. » II n' y avait pas d' atomes cfochus entre ces deux hommes, probablement ni l' un ni l' autre d' un caractère facile; mais on sent que le Genevois a été agacé par l' air de supériorité qu' il a cru remarquer chez l' illustre professeur.

Ils allèrent bivouaquer au Faulberg. Il y avait là, à 60 mètres au-dessus de la moraine du glacier d' Aletsch, deux grottes étroites qui servirent de gîte jusqu' à la construction de la cabane Concordia en 1876. Deux écuelles fendues et un méchant chaudron de fer, c' est tout ce qu' on y trouvait.

Le lendemain, 20 juillet, arrivés au pied du Rottalsattel, ils constatent que la rimaye est infranchissable sans échelle, et celle-ci est restée à la grotte du Faulberg. « En redescendant vers notre point de départ, je montrai aux guides le seul passage praticable à mon avis. C' est impossible, répondit Walters, personne n' a jamais passé par là..Raison de plus, nous y passerons et nous aurons le mérite d' avoir ouvert une nouvelle voie pour atteindre cette reine de 1' Oberland bernois.Nous avions perdu beaucoup de temps en discussions; il était 7 heures lorsque nous attaquâmes la Jungfrau par l' est, au bas des escarpements qui regardent le glacier d' Aletsch. » Tout de suite, la pente est très forte, il faut tailler. « A droite une immense crevasse nous attend si nous glissons; à gauche, l' arête de glace qui du Rottal Sattel va au sommet... Pour ne pas courir la chance d' être entraînés tous si l' un de nous faisait une chute malheureuse, nous avions quitté la corde, nous disant que de deux maux il faut choisir le moindre! Chacun pour soi, telle était notre devise. » Le vent se lève; le guide Walters propose de redescendre. « Allons toujours en avanti » fut ma réponse. Les guides refusant d' aller plus loin, « j' arra aussitôt la hachette des mains de Minnig, et après l' avoir fait passer derrière moi, je me mis à tailler les pas en leur disant: .Retournez si vous voulez, pour moi je ne redescendrai qu' après avoir touché le sommet. ' Minnig reprit courageusement la tête. Peu après, la hache se brisa près de son emman- chure. Walters dit: .Cette fois, il n' est plus possible d' aller en avant. ' Croyant qu' il l' avait cassée à dessein, je leur tendis une petite hache que j' avais à la ceinture. » Ils finissent par atteindre le sommet à 2 h. de l' après; la taille des marches avait duré sept heures. Les lignes suivantes expriment éloquemment, malgré leur maladresse, l' état d' esprit de Thioly:

« C' est à peine si j' étais resté dix minutes sur le point culminant, mais pendant ce court laps de temps j' avais passé par des émotions si vives que je croyais ne plus appartenir à la terre. J' étais sous l' influence d' un véritable cauchemar; il y avait en moi un mélange de plaisir et de joie, de crainte et d' horreur, vraiment' inexplicable; je ne sentais plus mon cœur qui battait au moins 120 pulsations à la minute. » A la tombée de la nuit ils sont de retour au Faulberg et voient un homme venir à leur rencontre. C' était Tyndall qui leur apprit qu' étant monté au Faulberg dans l' intention de gravir à son tour la Jungfrau, le porteur avait disparu dans une crevasse d' où son guide Bennen l' avait retiré à moitié mort après deux heures de pénible travail. Le porteur était tombé avec les bagages, et Bennen avait dû descendre dans la crevasse à l' aide d' entailles creusées avec son couteau, afin de trouver la corde avec laquelle il pût le retirer de sa dangereuse position1. Le porteur se remit de sa chute; tandis que Bennen, 18 mois plus tard, périssait dans l' avalanche du Haut de Cry.

L' année suivante, le 11 août 1863, nous retrouvons Thioly à l' hôtel Eggischhorn. Le seul guide disponible est Antoine Ritz qui, comme Bennen en 1858, était attaché à l' hôtel en qualité de domestique. Thioly l' avait vu à l' œuvre au Mont Rose en 1860. « Avec un homme de cette trempe, je n' avais pas besoin d' un second guide. Si Tyndall, du Club alpin anglais, a fait l' ascen du Finsteraarhorn avec un guide seulement, à plus forte raison un membre du Club alpin suisse peut s' aventurer le faire2. » Comme l' année précédente, on va passer la nuit au Faulberg, mais cette grotte froide et humide empêche tout sommeil. Donc lever à minuit, café, et... « la batterie de cuisine remise en place, nous sortons de ce réduit qui doit bientôt être métamorphosé en une cabane3 plus confortable grâce aux efforts du Club alpin anglais. » Peu après le départ, Ritz, ayant pris trop haut dans les rochers, se trouva engagé dans une position critique sur des dalles scabreuses. Songeant à sa responsabilité de chef de famille, Thioly se demandait s' il allait lâcher ou couper la corde, lorsque le guide réussit à gagner un terrain plus facile4. Plus tard, au Hugi-Sattel, avant de commencer l' attaque de la pyramide 1 Tyndall a raconté cet accident dans Hours of Exercise in the Alps, p. 145-150.

2 Le C.A.S. n' était pas encore fondé en août 1863; Thioly écrivait ceci en 1865, alors qu' il était président de la section Genevoise.

8 La carte Siegfried porte, au pied du Faulberg, à 1 km. environ au sud-est de la cabane Concordia, l' indication « Ehemal. Klubhütte ». Cela laisserait supposer que le projet mentionné par Thioly ait été réalisé, bien que je n' aie su trouver aucun autre renseignement sur cette cabane du Faulberg.

4 Dans son récit, Thioly a écrit: « Je me préparais à lâcher la corde »; mais lorsqu' il racontait la scène à ses enfants, il disait: « J' avais déjà le couteau sur la corde. » Les récits terminale, ils détachèrent de nouveau la corde en disant: « Chacun pour soix. » Tout se passa sans incident; le retour se fit par le glacier de Fiesch et l' alpe de Märjelen.

« Par une belle matinée du 6 juillet 1865, raconte Thioly, j' accompagnai quatre amis à l' embarcadère. Ils partaient le havre-sac sur l' épaule, le bâton de touriste à la main, pour explorer les hauts plateaux neigeux et les glaciers resplendissants des Alpes helvétiques.

Bientôt le bateau s' éloigne, je le suis longtemps du regard; enfin je rentre chez moi et veux reprendre mon travail, mais c' est en vain: je suis avec nos voyageurs, j' entends mugir le torrent écumeux, je vois le rhododendron en fleurs; les montagnes m' appellent, les Alpes me sourient... que faire? » Apercevant son alpenstock suspendu à la muraille, Thioly ne peut résister plus longtemps. Il le décroche aussitôt, fourre quelques hardes dans son sac et s' embarque à 2 heures de l' après sur le bateau à vapeur. A 8 heures, il est au Bouveret; à 10 heures à Martigny, et au milieu de la nuit, ayant couvert à pied en trois heures et demie les 20 km. de route, il réveillait ses amis à l' hôtel des Alpes à Orsières.

Contrariée par le vent, un temps incertain, le mal de montagne, la traversée du Combin, des chalets d' Amont à Mauvoisin, fut longue et pénible. Il était nuit lorsque la caravane parvînt, par le Col des Pauvres, au petit hôtel de Giétroz. Ils espéraient s' y refaire autour d' une table bien garnie; hélas I ils durent se contenter d' un peu de pain et de fromage. Les touristes venaient de rentrer à Genève lorsque courut à travers l' Europe la nouvelle de la conquête du Cervin et de la terrible catastrophe qui s' en suivit. Thioly avait vu deux fois le Cervin de près; avait-il jusqu' alors osé concevoir la pensée de s' y attaquer? Nous ne saurions l' affirmer; mais ce qui est certain, c' est que ce fut dès lors chez lui une idée fixe. Dès le printemps 1866 il s' adresse à son ami Alexandre Seiler et le charge d' embaucher les guides nécessaires. Celui-ci répondit le 15 juillet par la lettre suivante 2, qui reflète bien l' état d' esprit régnant alors à Zermatt.

« Zermatt, le 15 juillet 1866. Mon cher ami, Si j' ai tardé jusqu' à ce jour à répondre à ta bonne missive, c' est que j' attendais un temps favorable à l' ascension que tu voulais entreprendre; il est encore impossible de la faire pour le moment; on vient de l' essayer ces jours-ci; mais les personnes 3 qui l' avaient entreprise ont dû redescendre le de Thioly contiennent de nombreux exemples prouvant que les idées de l' époque, touchant l' emploi et l' utilité de la corde étaient des plus flottantes. Un autre exemple est celui de l' accident E. de Grote ( 1859 ) que ses guides laissèrent choir dans une crevasse lors de la traversée Saas-Zermatt.

1 Voir note 4 à la page précédente.

2 Archives de M. P. Thioly, Genève. L' original est en français. Le mot « toujours » semble indiquer que Thioly avait déjà songé plus tôt à entreprendre cette ascension.

3 C' était John Birbek jun., le rescapé delà terrible glissade de 500 mètres sur le versant français du Col de Miage en 1861. Avait fait en 1863 la deuxième ascension du Weisshorn.

lendemain n' ayant pu atteindre que l' épaule, il y a encore une masse de neige que l'on n' ose braver impunément. Je sais que tu connais l' affection que j' ai pour toi, et le plaisir que j' aurais de ( t' a ) voir chez moi, cependant je dois t' avouer que si tu dois y venir toujours avec ta tête remplie d' idées de faire l' ascension du Mt Cervin, je préfère que tu reste à Genève. Au moins là tu peux avoir qques pensées d' espérance, tandis qu' ici la réalité te serait fatale. En un mot, persister dans cette téméraire ambition serait me laisser supposer que l' existence est un fardeau dont tu veux te débarrasser, et que pour toi la famille est presque une chose indifférente.

Enfin mon cher, je ne veux pas te fatiguer par mon trop long verbiage; je terminerai en t' invitant à faire avec moi une célèbre ascension jusqu' au Lac noir; et là nous exprimerons au Mt Cervin le regret que nous aurons de ne pouvoir poser sur sa tête la couronne due au ROI des montagnes. De cette manière la trompette de la renommée ne sonnera pas pour nous aussi tristement que pour les pauvres malheureux de 1865.

Je termine donc en t' assurant de ma sincère amitié et de mon entier dévouement.....

Pour toujours a toi., _., Alex. Seiler. » Thioly ne vit que plus tard cette missive décourageante. Il avait déjà quitté Genève et remontait le Val d' Anniviers pour passer le Col du Trift. A son arrivée à Zermatt, Seiler ne put que lui confirmer la chose. La saison n' était pas favorable; l' été 1866 fut trop semblable à celui de 1948; le Cervin enrobé de neige et de glace était en effet inabordable, et Thioly ne put décider un seul guide à tenter l' aventure. « Je n' avais pas supposé que l' acci de l' année dernière pût affecter à ce point le moral des guides de Zermatt et faire trembler les plus braves. » Sur le conseil de Seiler, il se rabat sur le Dome des Mischabel — avec Peter Taugwalder fils et Josef Mooser — par un froid sibérien. Son compagnon Eberhardt en revint les pieds partiellement gelés, ce qui obligea la caravane à rentrer à Genève au plus court.

Dans le courant de l' hiver 1866/67, Peter Taugwalder fils et J. Mooser vinrent voir Thioly à Genève et l'on parla du Cervin. « Taugwalder m' assura qu' aveb un voyageur tel que moi il ne craindrait pas de retourner au Cervin... Après s' être consultés un moment, les deux guides me demandèrent 150 fr. chacun, plus deux porteurs à 75 fr. C' était beaucoup d' argent, mais j' avais un tel désir de faire cette ascension que j' acceptai ces propositions onéreuses. » Le 28 juillet 1867 Thioly arrive donc à Zermatt la tête remplie de projets. Il montera d' abord au Gabelhorn pour étudier de là, à la lunette, tous les passages dangereux du Cervin; après quoi, pour parachever l' entraînement, il fera l' ascension du Weisshorn, « cette sommité présentant suffisamment de difficultés pour que je puisse gravir ensuite sans crainte les pentes abruptes du Cervin ».

Tous ces beaux plans s' effondrèrent à la rencontre des deux guides qui déclarèrent le Cervin impraticable pour le moment. Alors que faire? Aller au Gabelhorn? A quoi bon puisque cette sommité n' avait pour lui d' intérêt qu' en vue du Cervin. Restait le Weisshorn; un Anglais avec trois guides venaient d' y faire une tentative sans succès; raison de plus pour s' y attaquer.

C' était encore une entreprise sérieuse. A lire attentivement le récit qu' en a laissé Thioly, il semble que la caravane ait suivi un itinéraire nouveau, différent de celui inauguré par Tyndall six ans auparavant. L' arête est ne fut rejointe que dans le voisinage de l' endroit où elle devient neigeuse, ce qui évitait la traversée des gendarmes. Là on s' encorda et la taille commença. « Pierre Taugwalder, fatigué de tailler des pas, avait cédé sa place à Mooser; ces deux hommes n' avançaient qu' avec peine; ils étaient harassés. Voyant leur courage faiblir, je dus dépasser un moment le premier et me mettre aussi à tailler la glace... et dus faire appel à toute l' énergie de ces rudes montagnards pour les décider à poursuivre. » L' été 1868 trouva François Thioly plus résolu que jamais à parvenir au Cervin, coûte que coûte. Le 25 juillet il quitte Genève, emportant cette fois tout l' équipement nécessaire — hache, cordes, etc. car il envisage le cas où aucun guide ne voudrait marcher, et alors il est décidé à tenter l' aven sans eux. C' est bien ce qui faillit arriver. Le soir de son arrivée, tout Zermatt est en effervescence, car le Revd J. M. Elliott vient de réussir la deuxième ascension par le versant suisse avec Peter Knubel et J.M. Lochmatter, deux des maçons occupés à la construction du refuge sur l' arête du Hörnli ( la vieille cabane ). Immédiatement Thioly s' abouche avec eux et, après mille difficultés, réussit à conclure. Mais le même soir les deux guides s' éclipsent. Arrive Antoine Ritz qui avait été son guide au Finsteraarhorn. Ce dernier accepte d' abord, puis se défile à son tour. Voilà le bouillant Genevois gros-jean comme devant. « Eh bien! puisque tous ces rudes enfants de la montagne se laissent dominer par la peur, nous ferons l' ascension du Cervin sans guides. » Et il était homme à le faire. C' est justement pourquoi il avait pris avec lui un certain Hoiler de Carouge, « un rude compagnon dans la montagne » et, ce que Thioly ne dit pas, un original de toute première cuvée. Il avait en effet parié à son Cercle des Vieux Grenadiers qu' il ferait l' ascen du Cervin coiffé « d' un affreux chapeau de buchilles de 50 centimes ». Si le reste de son équipement était du même acabit, il n' est pas étonnant que les guides manquassent de confiance. Le 29 le temps se gâte; il neige sur les sommets. Thioly désœuvré erre comme une âme en peine. Il entre à la salle des guides où il apprend que les frères J. Joseph et Pierre Maquignaz sont à Zermatt, ayant fait avec le professeur Tyndall la première traversée du Cervin Italie-Suisse. Il leur suggère de retourner au Breuil en faisant la traversée en sens contraire, ce qui est accepté. Hoiler est resté prudemment dans la coulisse et n' apparaîtra qu' au dernier moment. Il sera censé n' accompagner la caravane que jusqu' au refuge.

Le temps s' étant remis au beau, on part le 2 août. Tout Zermatt se presse devant l' hôtel pour assister à l' événement. Au-dessus de la première falaise du Cervin, sous une coupure de l' arête où les rochers forment une sorte de voûte, on rencontre les vestiges du bivouac de Whymper et de ses compagnons, le 13 juillet 1865. « Des morceaux de sapin à moitié carbonisés, de la paille et un mur de pierres sèches de 50 à 60 cm. de hauteur, voilà tout ce qui reste de ce campement. Les guides.ramassent les bûches à moitié brûlées qui serviront à cuire le souper à la cabane. » De là l' ancien chemin longeait horizontalement la base du Cervin jusqu' à la langue supérieure du glacier de Furggen. Les chutes de pierres y étaient à craindre, et Thioly racontait plus tard que le fameux chapeau de buchilles avait été transpercé. La cabane, construite par P. Knubel et les frères Lochmatter de St-Nicolas sur l' ordre de la section Monte-Rosa et grâce à un don de 500 francs d' Alexandre Seiler, vient d' être achevée. Elle est toute proprette encore; les murs, revêtus de planches à l' intérieur, en font un gîte très confortable \ Les guides allument le feu, car il fait très froid.

Le lendemain, 3 août, l' ascension se poursuit sans incidents notables, sauf les désagréments causés par les rafales du vent du nord qui les transperce et les glace jusqu' à la moelle. A l' Epaule, Hoiler, moins chaudement vêtu, est si complètement transi qu' il n' en peut plus et parle de redescendre. Thioly fulmine. Ah! pour ça, noni II y a trois ans qu' il convoite le Cervin; il veut l' avoir à tout prix, et ce n' est pas maintenant qu' il faut lâcher. Les guides s' empressent autour de Hoiler, lui frottent les mains avec de la neige, lui font avaler quelques gorgées de rhum et l'on peut continuer. Les descriptions de Thioly — ce sont les premières qui parurent en français — correspondent assez exactement à la réalité, sauf celle du site de la Glissade, scène du drame de 1865: « Une paroi rocheuse de 40 à 45 degrés, polie comme une plaque de marbre par le frottement des avalanches. » Javelle dira plus simplement: « une pente rocailleuse dont tous les creux sont remplis par la neige et la glace qui laissent à peine affleurer des saillies émoussées. » Le sommet suisse est atteint à 11 heures. Mordus par la dent aiguë de la bise, ils passent sur le sommet italien où ils peuvent enfin s' abriter sur les vires ensoleillées du versant méridional. Et voici qu' Hoiler, maintenant dégelé, « sort de son sac une clarinette dont il tire, non sans peine, les premières notes de O monts indépendants, du Ranz des vaches et de l' Hymne à Garibaldi. » C' était sans doute en vertu d' un autre pari du Carougeois devant ses amis du Cercle des Vieux Grenadiers. On imagine la tête des guides, pour qui le Cervin était une chose sérieuse, pleine de menaces réelles et imaginaires, devant quoi on se signait, en voyant cet olibrius à tête de faune sous le chapeau burlesque promener ses doigts gourds sur son flûtiau. Les Anglais les avaient habitués à bien des excentricités, mais tout de même!

La descente sur le versant italien, bien que familière aux Maquignaz, fut lente et difficile, retardée par la neige fraîche qui recouvrait tous les rochers. Au mur surplombant de l' Echelle Jordan ne pendait alors qu' une simple corde, fixée l' année précédente par J. Joseph Maquignaz qui avait surmonté le premier, en souliers à clous et sans pitons, ce terrible passage. Il était 6 heures du soir lorsque, franchis l' Enjambée et le Pic Tyndall, on parvint au refuge de la Cravate, sous un immense rocher en surplomb. « Ce refuge est le plus élevé d' Europe ( 4120 m. ). Une fenêtre vitrée, une porte en 1 Deux ans plus tard, Javelle trouvera le plancher couvert de glace.

bois, en font une habitation assez confortable. » L' intérieur mesure 3,80 m. de longueur sur 2 m. environ de largeur. Une vieille casserole, deux mauvaises tasses et des peaux de mouton forment tout l' équipement.

Plus encore qu' au sommet, où le couplet lyrique sur le panorama était inévitable, Thioly est saisi par la grandeur du site: « On ne saurait rêver un point de vue plus splendide et d' une sauvagerie plus complète... Nous n' entendons absolument que le vent qui hurle sur les hauteurs... aucun bruit humain n' arrive jusqu' à nous. » Après une nuit pénible, la descente reprend. Thioly est impressionné par le nom de Linceul donné au névé sous la corde Tyndall; il pense que les guides « ont cherché dans la langue française le terme ou l' image la plus lugubre pour désigner cette partie de la montagne », alors qu' en réalité, dans la langue des montagnards, ce mot désigne simplement un drap, ou la toile carrée qui sert à transporter le foin. Un peu plus bas, sur une esplanade au pied de la Grande Tour, se trouve encore la tente utilisée par Whymper lors de ses nombreuses tentatives. La toile déchirée s' en va en lambeaux; cependant les pieux qui la soutenaient sont encore debout.

On arrive sain et sauf au Breuil, et le 5 août on revient à Zermatt par le Théodule, sans revoir le Cervin enveloppé de sombres nuées. Le 7, les deux héros débarquaient glorieusement à Genève. La nouvelle de leur succès les y avait précédés, et ils furent l' objet d' une réception magnifique au débarcadère.

Et après?... Après, c' est tout.

Avec cet exploit qui le plaçait au premier rang des alpinistes suisses, Thioly terminait virtuellement sa carrière de grimpeur. Deux ans plus tard, il participe encore à la Course des sections romandes aux Ormonts. Une centaine de clubistes montent à la Tornette; les plus audacieux grimpent au Tarent, qui semble avoir été encore anonyme, et que l'on baptise Pic Romand. Thioly voulut passer d' un sommet à l' autre et se trouva bloqué dans une position très inconfortable dans la brèche qui sépare les deux pointes. C' est Emile Javelle qui s' en fut le dépanner. « Lorsqu' il rejoignit ses camarades, dit le chroniqueur, le vainqueur du Cervin était pâle et profondément ému, ayant vu la mort de plus près que dans aucune de ses ascensions précédentes. » C' est la dernière mention que nous ayons trouvée de l' alpiniste François Thioly.

Comment expliquer cette retraite prématurée — car enfin il n' avait pas 40 ans — d' un alpiniste de cette trempe, d' un fondateur enthousiaste du C.A.S. dès 1863; fondateur aussi et premier président de la plus importante des sections romandes? Il avait été le promoteur de l' Echo des Alpes et avait non seulement fourni la matière, mais encore assumé les frais des fascicules 2 et 3 de la première année de cette revue. Faut-il en chercher la raison dans son caractère entier, un peu chatouilleux, pas très facile? Il semble que dès son retour du Cervin en 1868 il se soit brouillé avec ses collègues du comité de rédaction, qu' il accusa de malveillance à son égard. Ce différend aboutit à sa démission de membre de la section Genevoise, enregistrée dans l' Echo 1869 en deux lignes laconiques. Il se fit recevoir dans la section Monte-Rosa; mais en 1872 il quittait définitivement le Club alpin et se laissait si complètement oublier qu' à sa mort, en 1911, pas une ligne ne rappela la part qu' il avait prise au développement de l' alpinisme en Suisse. La plupart de ses amis et compagnons d' autrefois avaient disparu; il était inconnu aux jeunes générations.

Il est encore plus difficile d' admettre et de comprendre, de la part d' un grimpeur de la classe de Thioly, son abandon de la montagne après 1870, abandon qui semble avoir été complet et définitif. Il est vrai que l' histoire de l' alpinisme connaît quelques cas de désertions analogues et tout aussi inexplicables. Du moins à la distance où nous sommes.

Bibliographie des publications alpines de François Thioly 1856. Le Touriste, nouveau Guide de l' Etranger à Genève et ses environs, suivi du Tour du Lac... accompagné de deux cartes et d' une Vue de Genève. Brochure de 108 p.

1858.Excursion dans le Val d' Illiers, par Samoëns, le Col de Golèze et le Col Couz, 1858. F. Thioly scripsit, J. P. S(oullier ) pinxit. Broch. autographiée in-8, 32 p.

1859.Excursion en Savoie et en Suisse. F. Thioly scripsit, J. P. S. pinxit. Broch. autographiée in-8, 64 p.

1860.Voyage en Suisse et Ascension du Mont Rose. F. Th. scripsit, J. P. S. pinxit. Brochure autographiée in-8, 96 p. Tiré à 100 exemplaires.

Zermatt et l' ascension du Mont Rose, avec 4 vues lithographiées. Broch. in-8, 34 p. Imprimé à Genève.

1861.Promenades et Excursions aux environs de Genève ( Divonne, Les Allinges, la Dôle, les Voirons, etc. ). 1 vol. in-12. Genève.

Voyage aux Glaciers de Savoie, publié par F. Thioly, avec dessins de Soullier. Genève 1861. Brochure autographiée, 15 p.

( Le manuscrit de cette relation avait été remis à Thioly par un M. Daumas; il ne contient aucune indication d' auteur ni de date, mais d' après certains détails sur l' inondation de Martigny, la date peut être fixée à juillet 1818. ) 1863.Ascensions des Dents d' Oche et du Midi, par F. T., membre du Club suisse des Alpes, avec 4 vues lithographiées. Brochure in-8, 46 p.

1864.Passage du Col de l' Alphubel. Jahrbuch du C.A.S. I.

1865.Ascension de la Jungfrau, Genève, 1865. Brochure in-8. Ce récit a paru d' abord dans l' Echo des Alpes, n° 2, puis dans le Jahrbuch du C.A.S.

Ascension du Finsteraarhorn, Genève, 1865. Brochure in-8 et in-4. A paru d' abord dans l' Echo des Alpes, 1865, dont il forme le troisième numéro.

Course au Moléson, Genève. Brochure in-12, paru également dans l' Echo des Alpes, 1865.

1866.Ascension du Grand Combin, Jahrbuch III.

1867.De Genève à Zermatt par le Col du Trift. Genève. Brochure in-8.

1868.Ascension du Dome des Mischabel. Jahrbuch IV.

1869.Course des Sections romandes au Lac Tanay. Lausanne. Brochure in-12.

Ascension du Weisshorn. Jahrbuch V.

1870.Ascension du Mont Cervin ( Matterhorn ). Jahrbuch VI, puis en brochure à Genève, 1871, chez Iambe.

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