François Thioly (1831-1911); un pionnier oublié de l'alpinisme suisse

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Un pionnier oublié de l' alpinisme suisse

Avec 2 illustrations ( 77, 78Par L. Seylaz

Un pionnier oublié de l' alpinisme suisse Comme l' a montré récemment M. G. R. de Beer, l' ascension du Wetterhorn par Alfred Wills ( 1854 ) passe pour être le point de départ de l' alpinisme moderne. Ce n' est là à vrai dire qu' une date symbolique, de même que 1492 prétend ouvrir l' histoire des temps modernes. En réalité, l' exploration des Alpes avait commencé dès la fin du 18e siècle avec de Saussure, Exchaquet, le Prieur Murith, Placidus a Spescha. En 1811 les frères Meyer d' Aarau gravissent la Jungfrau; les expéditions du Soleurois Hugi aboutissent à la conquête du Finsteraarhorn ( 1829 ). Ralentie quelque peu après 1830, l' activité alpine reprend de plus belle dès 1840. Cette année-là est celle de la première campagne d' Agassiz au glacier de l' Aar. Au cours des cinq saisons passées à l' Hôtel des Neuchâtelois d' abord, puis au Pavillon Dollfus, Agassiz et ses compagnons font de nombreuses ascensions: Jungfrau, Ewigschneehorn, Lauteraarhorn, Rosenhorn, Wetterhorn. Parallèlement, les Studer, Ulrich, Weilenmann, Coaz, le curé Imseng, etc., poursuivaient la découverte des Alpes; mais ils travaillaient en ordre dispersé, visaient à l' exploration plutôt qu' à la conquête, et si leur tableau de chasse, de 1840 à 1855, est extrêmement chargé, il compte peu de cimes de premier ordre, à part la Bernina et le Combin. C' est alors que paraissent les Anglais: Tuckett, Hudson, Kennedy, Hinchliff, les frères Smyth, les Matthews, V. Hawkins, le prof. Tyndall, H. Walker, A. W. Moore, Leslie Stephen, Whymper, et j' en passe. Jeunes pour la plupart, malgré les barbes dont ils s' affublent, disposant de loisirs et de moyens financiers confortables, animés d' une volonté d' entre, d' un dynamisme extraordinaires, alliant à la ténacité anglo-saxonne une énergie indomptable, un mordant et un cran splendides, inaccessibles à la fatigue, ils apportaient en outre et surtout dans le « jeu » un esprit nouveau, clairement défini et analysé par Kennedy dans la préface du fameux Where' s a Will there' s a Way ( vouloir c' est pouvoir ), 1856.

« Des amis nous ont blâmés d' avoir exposé nos vies dans une entreprise qui n' avait aucun but utile et d' encourager d' autres à suivre nos traces... C' est uniquement l' amour de l' aventure qui nous a poussés à tenter l' ascen par cette voie nouvelle. Nous étions partis pour nous détendre, nous récréer; c' est le plaisir que nous cherchions, et nous ne nous souciions guère de faire des découvertes utiles. » Et plus loin:

« Mais en vérité le plaisir que nous avons goûté dans cette ascension ne provenait pas uniquement de l' effort mental pour choisir la meilleure route et surmonter tous les obstacles, non plus du sentiment que notre indépendance et notre persévérance nous avaient fait réussir dans une entreprise jugée impossible; il n' était pas dans le bleu profond du ciel, ni dans l' air tonifiant qui remplissait nos poumons, ni dans la vue qui s' étendait sous nos yeux... Même si le brouillard nous avait enveloppés de son lugubre linceul, il y aurait eu pour chacun de nous le simple plaisir animal résultant du jeu soutenu de nos muscles. D' aucuns trouvent cet effort physique fastidieux; pour certains il est pénible et douloureux, tandis qu' il apporte à d' autres comme un flot de vie nouvelle et d' énergie. » C' est là, bien plus que le livre de Wills, le véritable manifeste, le bréviaire de la nouvelle école. Ce « goût de l' aventure » sera inscrit l' année suivante dans la charte de fondation de l' Alpine Club comme un des principes fondamentaux de l' institution. Et ce sont ces hommes qui inaugurent la grande période des conquêtes alpines — 1855-1865 — qu' on a appelée l' âge d' or de l' alpinisme.

Revenons à notre propos. Les victoires retentissantes remportées par cette pléiade de grimpeurs semblent avoir éclipsé, à ce moment, les accomplissements plus modestes des montagnards suisses. Dûbi, après avoir aligné une liste interminable de courses et d' ascensions nouvelles effectuées de 1850 à 1860 par les Studer, Ulrich, Weilenmann, etc., n' en reconnaît pas moins que « l' énergique activité des fondateurs de l' Alpine Club relégua les Suisses au second plan1. » Que comptent en effet les Excursions et Séjours sur les glaciers ( 1844/45 ), les Berg- und Gletscherfahrten ( 1859-1863 ), en regard de la sensation que produisent les livres de Wills, de Tyndall, et surtout les Peaks, Passes et Glaciers ( 1859 ) qui furent comme « la révélation d' une nouvelle joie de la vie 2 ». Agassiz est parti pour l' Amérique et sa fidèle équipe s' est dispersée. Les autres têtes de file cités plus haut sont encore et avant tout des savants. L' évolution de l' alpinisme scientifique vers l' alpinisme purement sportif, si frappante chez Tyndall par exemple, se fait chez nous à retardement, avec beaucoup d' hésitations et de scrupules. La pratique de la montagne, peut-être sous l' influence de Tœpffer dont les Voyages en zigzag avaient paru en 1844 et 1853, assume volontiers la forme de longues randonnées par cols et vallées. L' opinion publique condamnait sévèrement les exploits, et la catastrophe du Cervin sembla lui donner raison. On sait avec quelle froideur la fondation du Club alpin fut accueillie en Suisse romande. Les Suisses ne manquaient peut-être pas d' audace ou de tempérament; mais il est visible que durant ces premières années les préoccupations scientifiques ou la curiosité purement touristique primaient chez eux sur le goût de l' aven. Il faut attendre dix ans pour que Javelle ose enfin proclamer, à l' exemple de Kennedy, qu' il est un touriste inutile.

Lorsqu' en 1860 la France prit possession de la Savoie, les autorités de notre pays jugèrent bon d' envoyer des troupes à Genève pour parer à toute éventualité. Le bataillon valaisan 35 y séjourna quelques semaines, qui comptait parmi ses officiers le lieutenant Alexandre Seiler, propriétaire de l' hôtel du Mont Rose à Zermatt. Les Valaisans furent fort bien accueillis; il y eut de généreuses fraternisations, au cours desquelles le lieutenant Seiler fit la connaissance d' un groupe d' amis genevois qui, depuis quelques années, avaient l' habitude d' entreprendre chaque été une excursion dans les Alpes. Ohi ils étaient bien modestes, ces « amateurs de parties alpestres », comme ils s' intitulent. Le démon de la conquête ne les tourmente pas. Ce sont de braves bourgeois, de culture et de moyens modestes, ne parlant pas un mot d' alle, ardents patriotes et très attentifs à leur portemonnaie. Il y avait J.P. Soullier, peintre, J. Mérienne, C. Duchosal, A. Champod. François Thioly semble avoir été l' entraîneur de la bande. Né en Savoie, il est naturalisé Genevois depuis quelques années et exerce la profession de dentiste s. Il a 29 ans, est déjà père de famille. C' est un bouillant libéral, qui parle avec 1 Les 50 premières années du C.A.S., p. 24.

2 Immédiatement traduit en français et publié sous le titre Les Grimpeurs des Alpes. 8 Dans un Guide de l' Etranger à Genève et ses environs, publié par F. Thioly en 1856, en trouve dans les pages de réclame l' annonce suivante:

Confection de Pièces dentaires artificielles en tous genres F. THIOLY, chirurgien-dentiste Auteur du Nouveau Dentiste des Dames et de la Médecine dentaire Rue du Rhône, 67, au 2e étage, en face du Pont de la Machine amertume de sa Savoie natale « qui vient de passer dans les serres d' un puissant voisin, d' une monarchie envahissante ».

Jusqu' ici leur ambition s' est bornée à des randonnées par monts et vaux. Une fois c' est la vallée de Sixt avec retour par la Golèze et le Val d' Illiez; l' année suivante ce fut le Buet, Chamonix, la Mer de Glace, la Forclaz. Ils n' ont aucune expérience de la haute montagne et leur équipement est ce qu' il pouvait être alors. Seiler leur vanta les beautés de Zennatt, leur parla du Mont Rose, dont la conquête avait été achevée cinq ans auparavant, et qui était déjà populaire. C' est alors que Thioly conçut et fit adopter par ses compagnons le projet d' une course à Zermatt et au Mont Rose. Seiler les y encourageait vivement; il se chargerait de toute l' organisation et fournirait les guides. Riche de l' esquipot ( cagnotte ) constituée au cours de l' année, la petite bande s' embarqua le 6 juillet sur le bateau à vapeur « Le Simplon ». L' itinéraire a été combinée avec soin, établi en onze journées et devisé au plus juste. Il s' agit d' aller à Zermatt pour faire l' ascension du Mont Rose, passer de là à Saas par les glaciers, puis remonter la vallée de Conches, franchir la Grimsel, et rentrer par Interlaken et Berne. Thioly a laissé deux relations de cette course 1. Il est intéressant de comparer les deux versions. La première, destinée aux amis, est écrite d' un style familier, sans prétentions littéraires; elle est pleine de détails prosaïques, réalistes, terre à terre, de digressions, de poncifs conventionnels, de naïvetés et de banalités sans portée et parfois sans intérêt, mais aussi de vérités que les livres de voyage passent habituellement sous silence: c' est un miroir fidèle et authentique des voyageurs eux-mêmes, qui s' y montrent au naturel, et des conditions dans lesquelles évoluait l' alpinisme à ses débuts. La seconde, destinée au public, et qui eut les honneurs de l' imprimerie, a moins de spontanéité. On dirait qu' un sage mentor est intervenu pour freiner la plume du narrateur.

De Viège à Zermatt, ils font le trajet avec un Anglais d' Oxford, Albert Smith. « Mr. Smith ne ressemblait nullement à ses compatriotes, d' habitude peu communicatifs. Tout au contraire, celui-ci avait une conversation qui ne tarissait pas; c' était un joyeux compagnon. » Il y a beaucoup d' Albert Smith en Angleterre, mais il n' est pas difficile de reconnaître ici le signalement de l' auteur d' un livre célèbre sur le Mont Blanc, et des dioramas plus célèbres encore montrant l' ascension du monarque des Alpes que toute l' Angle admira pendant plus de dix ans.

Le Zermatt où ils entrèrent était déjà bien différent de celui de 1843 que nous a décrit Juste Olivier. La misérable auberge de Lauper avait fait place à l' hôtel du Mont Rose; un autre hôtel, celui du Mont Cervin, se dressait à l' entrée du village; un troisième se dressait depuis 1854 sur la Riffelalp. Le guide zum Taugwald avait ouvert dans son chalet une boutique où il vendait aussi de la « goutte ».

1 a ) Voyage en Suisse et ascension du Mont Rose, 1860. F. Th. scripsit — J. P. S. pinxit. Brochure autographiée de 96 pages. Tiré à 100 exemplaires.

Le lendemain nos alpinistes amateurs montent au Riffel où ils sont bientôt rejoints par les guides apportant avec eux tous les objets indispensables pour l' ascension: piques, cordes, etc. Il y a les deux Peter Taugwalder, père et fils, qui participeront cinq ans plus tard à la terrible aventure du Cervin, Antoine Ritz de Conches, avec qui Thioly fera par la suite plusieurs ascensions importantes, Mathias zum Taugwald et Ignace Biener.

Après une nuit sans sommeil — car la fièvre de l' impatience, ou de l' an, les tourmentait — la caravane se met en route à 2 heures du matin, « silencieux, les uns à la suite des autres, l' âme pénétré d' un sentiment religieux... Nous éprouvions à parler comme un sentiment de fatigue. » A l' Obère Plattje, la pente plus rapide oblige le guide de tête à tailler des pas avec une petite hachette emmanchée à sa pique. Malgré cela Duchosal, insuffisamment ferré, glisse à chaque instant et retarde la marche. Il décide d' abandonner et s' en retourne avec Mathias zum Taugwald. Une heure plus haut Mérienne, dont les souliers n' étaient pas mieux armés que ceux de Duchosal, est obligé de renoncer à son tour et redescend avec Biener désigné par le sort. Jusqu' ici, guides et touriste ont marché librement; ce n' est que sous le Sattel qu' ils s' attachent enfin à la corde. Arrivés au pied de l' arête finale, de lourdes nuées venues d' Italie les enveloppent, le vent commence à souffler, il fait froid; ils avancent néanmoins résolument. « La fatigue semblait nous avoir enlevé tout sentiment de crainte; on aurait dit qu' un sang nouveau coulait dans nos veines... Nous nous collions aux rochers, nous les embrassions de nos bras, nous marchions autant des mains que des pieds... Il fallait être vraiment possédé du démon pour avoir le courage de passer là. » Au sommet, où ils arrivent à 11 h. y2, ils sont assaillis par la bourrasque et littéralement frigorifiés.

« Nous tremblions de tous nos membres, nos dents claquaient; le guide-chef, afin de se préserver de la froidure, avait eu soin de prendre de temps à autre quelques gorgées de rhum, tandis que nous en étions réduits à du thé froid... ainsi nous crevions de froid pendant que Pierre Taugwalder s' in de la liqueur en cachette. Il lui suffisait pour cela de pencher la tête sous sa veste, de lever légèrement la poche dans laquelle se trouvait la bouteille, le tour était joué. Nous nous apercevions bien de ce petit manège, mais pensant que c' était sa propriété, nous n' y fîmes pas grande attention; ce ne fut que plus tard, lorsqu' il s' agit de payer la note, que nous vîmes que nous avions été joués par Pierre Taugwalder; M. Seiler lui avait remis cette bouteille avec les vivres, mais maître Pierre n' avait rien trouvé de mieux que de se l' approprier. » A 6 heures du soir ils rentraient au Riffel, sans autre dommage qu' un visage tuméfié et des yeux brûlés par les neiges ( l' auteur ne mentionne nulle part des lunettes de protection ). Ils y retrouvaient Mérienne furieux contre les guides qui, prétendait-il, « sur le vu de nos chaussures, auraient dû nous conseiller de prendre des crampons, et même devraient toujours en avoir à disposition de leurs voyageurs.»suivre )

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