Houille blanche... Sueur humaine

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Par E. Studer-de Siebenthal

L' obscurité venue, partout s' allument les lumières. Actuellement, les vitrines sont des splendeurs étincelantes... Les instruments et machines électriques se multiplient et se perfectionnent. Nous trouvons cela naturel, ou nous nous émerveillons. Mais avons-nous jamais pensé à ceux qui préparent la place de cette houille blanche?

Nos glaciers sont toujours là. La pluie et neige viennent, parfois avec trop d' abon, parfois avec parcimonie. Il faut tout prévoir.

Cartes topographiques: glaciers, cours d' eau, vallées, vallons. Là un barrage, ici une galerie d' amenée d' eau, encore une autre galerie, puis le château d' eau, la chute dans conduite forcée, et enfin la centrale, les turbines. Et l' eau ne doit pas se perdre. Ce qui donne de nouvelles galeries, une nouvelle chute, une nouvelle centrale. Les projets sont grandioses et ils se réalisent.

Nous tous qui admirons le prodigieux développement de notre industrie nationale, avons-nous une pensée pour ceux qui œuvrent sur les cartes, puis sur le terrain? Ingénieurs qui calculent, géologues qui sondent, puis l' incroyable installation des chantiers en des lieux impossibles on seuls les alpinistes, les chamois et les contrebandiers s' aventurent. Avons-nous une pensée pour tous ces hommes qui passent des mois là-haut, des années peut-être, travaillant à l' intérieur de la montagne ou sur des pentes dignes des varappeurs? Que ceux qui le peuvent aillent une fois visiter l' un de nos innombrables chantiers. Vous choisirez une journée ensoleillée... mais le plus souvent le brouillard, la pluie et les bourrasques de neige tiennent compagnie à ces hommes séparés des leurs et qui n' ont qu' un confort relatif une fois le travail terminé. Les privilégiés peuvent descendre en plaine le samedi soir, d' autres, trop éloignés de leur domicile, tous les quinze jours ou tous les mois. Et pour les étrangers, une ou deux fois l' an.

Equipe de jour, équipe de nuit, on va de l' avant.

En arrivant là-haut, nous serons tout de suite pris par cette fièvre de travail. Et aussi nous nous sentirons bien petits devant ces machines monstrueuses. Bien petits devant la grandeur des travaux.

Là, un barrage hausse lentement son mur incurvé. Inconsciemment, nous sentons la force qui sera la sienne et en imagination nous voyons la masse d' eau qu' il retiendra.

Entrons maintenant dans la montagne. L' ouverture de la galerie a trois mètres de hauteur sur trois de largeur. Nous n' y voyons pas trop, mais suivons les rails du petit train. Ne le prenons pas; ainsi nous verrons et comprendrons mieux. De l' autre côté du mont, il y a une ouverture pareille. Simultanément les mineurs ont avancé, faisant sauter le rocher. Sourdement les détonations se succèdent. On ne voit presque rien. La lumière des casques perce avec peine le voile tenace fait de poussières de roche et d' émanations de machines. Des fantômes vont et viennent, tous pareils, bottés, crottés, chargeant des vagonnets. Les rails se posent mètre par mètre. Instruments en mains, des ingénieurs sont là, mesurant. Aujourd'hui, la masse sombre devant nous doit livrer passage. La dernière charge d' ex minutieusement placée, les hommes se retirent. Emus, malgré les rires qui veulent être braves, ils attendent. Et cette fois c' est le grondement interminable, sa résonance se prolonge. Impatients, tous avancent. Poussière, fumée opaque cachent tout. Mais, ô bonheur! là on il n' y avait que du noir, des lumières se meuvent. Et la joie légitime de ces hommes éclate, s' amplifiant sous la voûte basse. Ils peuvent passer!... Nous qui vivons à la lumière du jour, nous ne pouvons réellement comprendre ce que veut dire: « on peut passer! » Pendant des mois encore ils devront œuvrer dans cette galerie; mais si elle est percée, c' est que chacun y a mis du sien, humble manœuvre ou ingénieur; avec toute sa bonne volonté, avec tout son savoir, l' homme a travaillé et ce travail a donne son fruit.

Comme le veut la tradition, un percement doit être arrosé. Pas avec l' eau qui suinte de partout et nous tombe dans le cou goutte à goutte, ou qui nous caresse les chevilles, mais avec un liquide réjouissant le cœur. Et il circule avec abondance. Oui, ces hommes sont heureux et ils chantent, cachés dans la montagne.

Plus tard viendra un travail encore plus dur: rendre étanche cette galerie. La bétonner, puis pulvériser un ciment, le gounit. Labeur inhumain, vision terrible. Des hommes, ces fantômes dans un brouillard qu' accompagne un bruit lancinant, interrompu d' explosions?

Partons, prenons cette autre galerie. Après quelques kilomètres de marche, une lumière vient à nous, celle du jour. Et nous débouchons en pleine paroi verticale. Une gorge étroite on gronde un torrent. Nous croyons rêver; pourtant la cascade est là, étincelante sous, le soleil.

Revenons sur nos pas, et voici le château d' eau, toujours dans la montagne. Une voûte énorme. Les projecteurs vous montrent une excavation sans fond. La grue fixée au-dessus de nous charge du matériel. Dans cette obscurité trouée de feux, tout nous paraît étrange, hallucinant.

Mais nous n' avons pas tout vu. Il faut descendre de quelques cents mètres jusqu' à la centrale, aussi souterraine. Par bonheur, pour y aller, nous passons par l' air libre... un téléférique des plus aériens, 70 % de pente. Pas de cabine ultra-moderne: une caisse démocratique où voisinent le grand patron et le manœuvre. La vue est imprenable, et pour cause! Nous sommes en plein soleil, tandis que dans le vallon profond de 300 mètres, le petit hameau est dans l' ombre quatre mois pendant l' hiver.

Entrons par une belle allée voûtée, accompagnés par le bruit régulier du béton poussé par des pistons dans des conduites de métal. Ici, la stupéfaction est complète. Encore des projecteurs trouant le noir. Le vacarme est infernal. Et nous devinons plus que nous voyons, un amas de terre et de rocs. Sur ces rocs, des hommes, perforatrice aux poings, tressautent à chaque coup de burin. Un « bulldozer » rogne la montagne dans un va-et-vient rageur. Deux pelles mécaniques aux mâchoires géantes enfournent des blocs de quelques tonnes, se relèvent, tournent et déversent leur butin dans des vagons. Là-bas, des maçons travaillent. La voûte ou le « toit » commence à prendre forme. Dans la montagne, le principal n' est pas le fondement. La voûte doit « tenir » la montagne. La poussée est fantastique. Calculs, toujours calculs précis des ingénieurs, et des géologues aussi: granit ou caillou?

Et nous sentons le besoin irrésistible de revoir le soleil, avec le désir que tous ces êtres anonymes qui œuvrent durement en aient aussi. Il faut se libérer de cette sensation d' écrase.

Mais dehors, c' est le bruit encore: toute l' installation des moteurs électriques, machineries, scierie. Le regard veut se libérer et suit la route qui serpente plus bas. Des poids lourds prennent des contours et côtoient des ravins. Et les vieux des hameaux regardent passer en hochant la tête, fiers tout de même pour leur vallée, d' énormes courbes métalliques, éléments de turbines. 40, 60 tonnes, tirés, poussés par des camion qui vont au pas. L' étroi de la route, les contours en épingle? On passe.Vrai prodige.

Voici le village ouvrier. Est-ce un village? Dortoirs, réfectoires, cuisines.

Cuisine, autre travail. Nourrir des centaines d' hommes venant de partout et, d' ailleurs, au solide appétit! Ici, légumes, là, spaghettis. Comment contenter chacun? C' est simple, en mettre pour tous les goûts. Et l'on voit sur la table les pâtes faisant bon ménage avec les pommes de terre et les légumes.

Travaux gigantesques. Houille blanche, mais aussi sueur humaine. Renoncement des hommes à regagner un foyer pour les repas; de partager ces repas avec ses enfants. Et c' est dur parfois de penser que quelque part en plaine un être a besoin de vous.

Et avec tout cela que deviendra la montagne et ses beautés? La montagne saura prendre soin de ses beautés... Quelques années et tout sera comme auparavant, même plus beau, mais oui! Il me souvient, il y a bien des années, j' étais à plat-ventre au sommet des Aiguilles Rouges d' Arolla, et je demandais à mon guide le nom de ce lac, merveilleux saphir enchâssé dans les roches grises. « La Dixence! » J' en connais bien d' autres, à présent, de ces lacs artificiels, qui, entourés de forêts, sont des émeraudes.

Vous qui tournez un commutateur, vous qui utilisez un appareil électrique, ayez une pensée de sympathie pour ceux qui œuvrent durement là-haut. Les joies y sont petites et rares, les travaux pénibles et constants.

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