«Je lève mes yeux vers les montagnes...»

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PAR MARCEL-LÉON HEGELBACH, VILLAREPOS ( FR )

La Fontaine disait dans une de ses fables: « Que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?» C' est ce qui m' arrive pendant l' hiver. Deux accidents de ski m' ayant laissé une dangereuse fragilité dans une cheville, je suis bien obligé de rester chez moi quand la neige a recouvert les montagnes. Alors je songe. Par les fenêtres, au midi, j' aperçois la pyramide de l' Eiger; par celles du nord, la longue croupe du Chasserai, semblable à l' Hermon biblique. Mais ce spectacle est une maigre consolation. Je fais lentement le tour des salles de mon antique demeure où s' accumulent tableaux de montagne, images alpestres, pierres rares, racines étranges, et tant de souvenirs de mes randonnées. Puis je retourne dans mon bureau, je m' installe près du fourneau de « catelles », j' étale mélancoliquement une carte au 1:25000... et je rêve.

Mais bientôt la pelouse devant la maison va reverdir, et je gravirai la colline qui domine notre village pour examiner à la jumelle les lointains sommets où la neige commence à fondre. En me voyant, les paysans diront en patois: - En voilà un qui a envie de « poyi »!

La gloire et l' exaltation de l' été ont leur charme, mais pour moi, rien ne vaut les premières courses du printemps. Pasteurs et prêtres nous disent que, pendant notre séjour sur cette terre, il est impossible de se faire une idée du bonheur du ciel. Je ne suis pas de leur avis. On n' a qu' à se représenter, pendant l' hiver, la première sortie de printemps. Je choisis pour cette excursion, une petite sommité du Jura comme le Suchet, où les pentes sont rapidement dégarnies de neige. Quand on sort du brouillard des lacs et qu' on émerge au soleil pour fouler un tapis de crocus, on goûte toute la jeunesse du monde, on est éperdu de joie comme la colombe sortant de l' arche après quarante jours de pénitence. Les courses suivantes me conduisent vers le versant sud de la Schûpfenflue ou de la Berra, quand l' eau de neige ruisselle sur les sentiers et que le ciel est bleu comme au premier matin de la création. Puis je me risque sur quelque « vanil » où l'on croise un chamois effarouché, des perdrix déjà grises sur le dos, tandis que l' aigle royal qui niche sur Folliéran trace des cercles dans l' azur. Pour ces premières sorties, il vaut mieux être seul. Une marche solitaire dans la nature nous en apprend davantage sur l' humanité et sur nous-même, qu' un circuit autour de la terre, à la vitesse du son, a dit un écrivain.

Ceux qui doivent renoncer aux ascensions à l' approche de l' hiver, jouissent davantage des dernières sorties d' automne. J' en fais souvent un pèlerinage du souvenir: à travers le Stillwasserwald, vers cette paroi vertigineuse des Gastlosen où un cher ami a laissé sa vie; ou encore vers cette croix, près du col de Tzermont où un autre compagnon est tombé en cueillant des edelweiss. En cette saison, il règne en montagne un silence souverain, qui nous fait presque toucher le monde invisible. Le soir, quand on regagne la vallée déjà sombre, tandis que les sommets brillent encore au soleil, on a le cœur étreint d' une intense nostalgie. Alors, pendant que je descends lentement à travers les sapins, je fredonne interminablement un air de mon vieux maître, l' abbé Bovet, qui a exprimé, comme nul autre, l' enchantement des montagnes et les sentiments profonds de nos âmes.

Quand je fermerai la paupière Pour l' éternel sommeil, J' irai dans le vieux cimetière Dormir jusqu' au réveil.

J' entendrai du fond de ma tombe Le doux carillon des troupeaux, La cloche dans la nuit qui tombe Et les armaillis du coteau.

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