Jean des Neiges

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Par E. de Siebenthal

Jean des Neiges! Qui, parmi les alpinistes, ne connaît cette personnalité si attachante, inoubliable une fois entrevue?

Gardien des rocs, des pierres, des neiges et des derniers vestiges de la vie végétale. Car il n' est pas question de fin pour la vie animale; elle suit scrupuleusement le commandement: « Allez et multipliez-vous. » Et sur ces compagnons des jours de solitude, Jean des Neiges veille, attentif et attendri.

Dès le bas du glacier, l' œil cherche la cabane promise. Brusquement le vent fait ondoyer le drapeau; un corps bizarre se dessine, le haut penché en avant. Son œil perçant collé à la lunette, Jean des Neiges observe les caravanes qui montent. Parfois, les mains à la hauteur du front, il braque ses jumelles sur les arrivants, minuscules fourmis dans le dédale des crevasses. Puis l' air content, heureux, il regagne ses fourneaux, annonçant les nouveaux.

Ou peut-être les rôles sont renversés. L' alpiniste, assis sur la plateforme de roc, suit, intéressé, l' allure qui paraît lente au rythme mesuré du pas. Et pourtant quelle avance alerte, rapide. Un guide, sûrement! Et dans l' éboulis on reconnaît la silhouette familière: Jean des Neiges! Toujours jeune, même après avoir largement dépassé la soixantaine, le cœur si ardent, si juvénile. La moustache blanche qu' éclaire un constant sourire, le visage marqué par la vie, le chapeau plus souvent rejeté sur l' arrière de la tête, maigre, sec. « Il y a belle lurette qu' il n' a plus rien à transpirer! » dirait Frison Roche. Transpirer? Jean ironique: « C' est bon pour les jeunes et d' autres qui ne savent pas; l' allure, le rythme, rien de tel pour arriver en forme. » Et c' est en forme qu' il arrive au port, avec un infiniment cordial et paternel: « Bonjour, la jeunesse! » Qu' importe si parmi ses ouailles se trouvent des tètes grises. Ne sont-elles pas toutes ses enfants? Ne doit-il pas en prendre soin, veiller leur coucher comme leur lever, les sermonner quand il faut, les aider, les encourager, les servir amicalement, n' oubliant personne, se souvenant de chaque physionomie? Mieux encore. Quand à la lunette il a suivi les caravanes dans leur ascension aérienne, quand il a vu triompher celui qui doutait de ses forces, d' autres enlever avec une volonté tenace des passages dangereux, ou encore quand une jeune femme se met en tête de faire l' arête première de cordée, qui au retour est là vous accueillant? « Alors, çà c' est beau! » La main tendue pour une chaude, cordiale, sincère poignée de main. Qui? Sinon Jean des Neiges, Jean Vianin, le gardien de Mountet!

En 35 ans il a vu bien des jours sombres, mais qu' est cela à côté des journées ensoleillées, non seulement par l' astre roi, mais surtout par ce soleil intérieur qui fait rayonner son visage ridé et qui se communique à toutes ses ouailles. Vraiment l'on se sent chez soi à la cabane, comme en un foyer, protégé, compris. Et quelle tranquillité, quel calme émanent de lui. Comment se montrer fébrile, énervé, se hâter quand Jean vous regarde d' un air narquois, un indéfinissable sourire plissant ses petits yeux?

Et la marée monte, monte toujours! dix personnes, cinquante, cent, cent-vingt? Qu' est que cela quand le calme ne vous quitte pas. De la place? mais il y en a encore. Il est près de minuit, des alpinistes arrivent. Jean est là, soulageant les derniers venus, réveillant bientôt les premiers partants, faisant ronronner son fourneau pour l' eau bouillante indispensable. Dormir? Se reposer c' est bon pour les jours de pluie, pour l' hiver.

Le matin, au moment du départ, vous sentez le besoin de serrer cette main sûre, car vous savez qu' elle formera lien avec vous. Jean des Neiges vous suivra, vous aidera en pensée: « Allons, Jean nous regarde, il faut tenir! » Et au retour, en buvant le thé brûlant, qui prêtera une oreille attentive et parfois indulgente à vos récits? Et qui se souviendra de chaque détail des itinéraires: effondrements de ponts de neige, rimaye délicate, glissement, éboulement? Jean des Neiges, toujours lui. Car il faut pouvoir renseigner, mettre en garde les caravanes suivantes.

Qu' arrive le mauvais temps, que gronde l' orage, que siffle la tourmente, que tourbillonnent la neige et le grésil, que le retard des grimpeurs devienne inquiétant? Qui prendra les responsabilités, partira, se dévouera et vous retrouvera pour vous aider, vous réconforter, vous consoler, vous panser au besoin? Jean des Neiges!

Beau et noble visage que l'on retrouve toujours avec bonheur! Tu as passé le flambeau à des mains plus jeunes. Mais il brillera d' une flamme aussi vive, car ta présence enveloppante est là et tu as su transmettre à ton fils toute la grandeur de ta tâche. Tâche parfois ingrate, car n' est pas? tous ne savent pas aimer la montagne, lui donner cet amour, ce respect, cette ferveur, cette soumission, que tu lui as voués?

Feedback