La Grivola (3969 m)

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Par L. Seylaz.

De la chance dans la malchance. Telle pourrait être l' épigraphe de ce récit. On va peu à la Grivola, la deuxième en altitude et l' une des plus belles cimes du massif du Grand Paradis, bien que sa silhouette soit familière, de loin, aux alpinistes suisses. De toutes les sommités des Pennines, et même de plusieurs points des Alpes Vaudoises, on peut voir sa belle pyramide de neige et de glace qui s' offre comme une tentation, dressée sur l' horizon méridional. L' an dernier, notre ancien P. C. Dr Leuch m' avait parlé' de cette montagne, et son arête nord en particulier, en des termes qui m' avaient immédiatement mis au cœur le désir d' aller l' admirer plus près, auquel vint bientôt s' ajouter celui revoir la riante vallée d' Aoste et ses vallons latéraux, où je n' étais pas retourné depuis dix ans. Le projet mûrit lentement au cours de l' hiver, prit forme avec l' entrée de l' été, et samedi 3 août, à 7 h. du matin, je me trouvais tout équipé sur St-François, attendant mes compagnons de corde, L. Henchoz et R. Ledermann, et 1e car qui devait nous transporter rapidement au Grand St-Bernard.

Or, première malchance, le temps, magnifique depuis trois semaines, s' est inopinément gâté: de lourdes nuées s' écrasent sur les Alpes de Savoie et bouchent l' horizon, aussi bien à l' est qu' à l' ouest. Tandis que j' inspecte le ciel d' un regard soucieux, Ledermann me tape sur l' épaule et m' annonce la deuxième déconvenue: par suite du mauvais temps le car ne partira pas. Il ne nous reste qu' à descendre à la gare attendre le prochain train pour Martigny, d' où l' autobus postal nous amènera au St-Bernard; ce contretemps risque bien de nous faire perdre une journée. Mais tandis que nous roulons vers Sembrancher, nous voyons filer devant nous un beau car grenat sur l' arrière duquel on peut lire: Tour du Mont Blanc. Or ce circuit comprend Aoste, et nous pourrons, par ce moyen, rattraper le temps perdu. On prit langue à Orsières et, au col, nous n' eûmes qu' à nous installer dans la belle voiture rouge qui tournait à vide autour du Mont Blanc. St-Rhémi, St-Oyen, Etroubles défilent rapidement devant les glaces embuées de pluie, et à 3% h. nous pénétrons dans les rues étroites et encombrées de la cité des Salasses, au moment où éclate un magnifique orage. La deuxième étape est franchie; voyons pour la troisième. Le bureau du courrier de Cogne n' a pas de départ avant 7 h., à moins que... ici une explication animée en italien que nous comprenons fort mal, par suite des éclats du tonnerre et de l' averse qui crépite sur la Grand' Place. Nous saisissons cependant qu' il y a le podestat, il segretario, questi tre signori, puis vient une mimique sur les doigts levés d' où il résulte que nous sommes onze, et que dans ces conditions un car spécial sera mis en marche immédiatement. Et nous voici bientôt roulant sur la belle route de Courmayeur, dans un tintamarre de ferraille, sous des cataractes de pluie qui balayent la vallée. Un peu avant St-Pierre, la route de Cogne se détache à gauche, franchit la Doire et commence à escalader les contreforts où est juché le charmant château d' Aymaville. Bientôt on pénètre dans la vallée sauvage, et passant au-dessus du hameau de Pont d' El, où une vieille arche romaine, mince comme un couperet, enjambe la gorge, nous arrivons enfin sur une terrasse étroite et verdoyante où se serrent les masures délabrées du petit village de Vieyes ( 1130 m .), point de départ pour le vallon et l' alpage du Nomenon. Il est 6 h. du soir; le ciel est toujours couvert et menaçant; toutefois la pluie a cessé. La pintière nous assure qu' en 2 h., 2% h. au plus, nous pouvons atteindre la cabane du garde-chasse où nous devons passer la nuit. Mais voilà qu' au moment d' épauler les sacs, Henchoz qui a déniché une buraliste sympathique, apprend par elle que les gardes sont descendus dans la vallée pour y passer le dimanche et que la cabane est fermée. Nous nous regardons consternés: c' est le quatrième contretemps de la journée. Mais l' obligeante buraliste dépêche un gars à la recherche du garde, qui nous donne non seulement toutes cartes blanches pour l' utilisation du refuge, mais encore des indications précises et précieuses sur le chemin et sur la cachette où se trouve la clef. Enfin, à 18 h. 15, nous pouvons partir.

Les talus de la vallée, au sortir de Vieyes, sont raides. En 3/4 d' heure de lacets, le chemin pierreux atteint les chalets abandonnés de Plan Pessey, étroit palier de prairies au bout duquel le torrent déroule une blanche écharpe de cascades sur un escalier de 400 mètres. Si rébarbative que soit cette pente, le sentier y devient excellent, et grimpant d' une allure soutenue, nous arrivons aux chalets du Petit Nomenon. Encore quelques groupes de mélèzes, encore une côte ou deux et, levant la tête, nous voyons apparaître à travers la brume un glacier suspendu, une belle épaule neigeuse. La ligne de montée s' infléchit; dans le crépuscule déjà sombre nous pénétrons dans le cirque du Gran Nomenon ( 2317 m .), un Salanfe moins vaste, plus riant, plus grandiose. Les chalets gris se confondent avec les blocs, mais une tache claire désigne immédiatement la cabane du garde. Huit pieds sur dix, munie de deux couchettes, d' une table rabattue, d' un petit fourneau de fonte et des ustensiles de cuisine indispensables, elle nous plaît dès l' entrée par son ordre et sa propreté. Au bout de quelques minutes, nous nous y sentons chez nous, bien mieux que nous ne l' aurions été à Vieyes, où il ne faut pas compter trouver un lit. Malgré les obstacles et les contretemps qui ont surgi depuis le départ, l' itinéraire de cette première journée a pu être tenu, et ceci fait augurer favorablement de la suite.

Pour l' instant, le ciel maussade ne montre aucun signe d' espoir, et la pluie crépite de nouveau sur les dalles de notre refuge. La matinée du 4 août fut employée à une reconnaissance. L' analogie avec Salanfe est frappante. De même que la Tour Sallières ferme au midi la plaine bien connue, la Grivola domine le cirque du Gran Nomenon des 1600 mètres de sa paroi nord: neige, glace et rochers. A droite, à l' ouest, le Col del Belleface ( 3098 m .) conduit dans le Val Savaranche; à gauche, le Col del Trajo ( 2862 m .) amène dans la Vallée de Cogne. La face nord de la Grivola est défendue à sa base par une muraille de rochers abrupts, infranchissables directement, par-dessus laquelle déferlent les vagues des glaciers de Nomenon et de Belleface. Pour accéder à la terrasse formée par le premier de ces glaciers, il faut tourner l' obstacle par la gauche, remonter la combe en direction du Col del Trajo jusqu' à deux gros rochers jaunes qui surgissent des éboulis. Passant entre ces deux sentinelles, on revient alors à droite pour prendre la muraille en écharpe par des bandes de schistes et des vires rocheuses et aller attaquer le glacier à son angle inférieur gauche. Tout cet itinéraire, y compris les deux sentinelles jaunes caractéristiques, est parfaitement visible du fond du cirque, et notre esprit serait à l' aise quant à la suite de notre entreprise, si deux points ne venaient le tracasser: le ciel d' abord, qui ne semble guère vouloir se rasséréner; puis la neige fraîche, qui a blanchi toutes les pentes jusqu' à 2500 m. Mais il est inutile de s' en faire; à chaque jour suffit sa peine.

Lorsque, à 2 h., ce matin du 5 août, je sortis pour inspecter le ciel, une merveilleuse semée d' étoiles criblait la nuit obscure. Debout! La cabane remise en ordre, la clef glissée dans sa cachette, nous partons le long du torrent. En 90 minutes de grimpée dans les gazons, puis les éboulis, nous atteignons les deux sentinelles jaunes, tout près du Col del Trajo. Le jour s' est levé, un jour blafard encore, mais qui promet d' être magnifique. Passant entre les deux tours ocrées, nous nous élevons encore d' une cinquantaine de mètres avant de faire le crochet vers la droite. Mais voici que le terrain change complètement. Au lieu d' éboulis roulants, c' est maintenant un talus de boue et de schistes que le gel de la nuit a durcis de telle façon qu' ils n' offrent plus de prise au pied. Nos bons tricounis n' arrivent pas à mordre la croûte verglacée; le piolet même ne l' entame qu' avec peine. La pente est assez raide pour promettre un dévalage qui nous raboterait vivement les côtes avant d' achever l' ouvrage sur la paroi inférieure. Il faut y aller prudemment, user de ruses, profiter des moindres aspérités, des cailloux enchâssés dans cette gangue, des blocs qui affleurent. Nous profitons surtout des restes de neige fraîche demeurés au fond des sillons. Pour échapper à ce terrain diabolique, nous obliquons plus haut, dans la paroi supérieure, où une suite de vires permettent de cheminer moins hasardeusement, malgré le verglas qui, ça et là, vernit la roche. Tantôt montant, tantôt descendant, selon les fantaisies des vires, nous finissons par atterrir sur un épaulement rocheux qui marque la fin de cette paroi. Nous sommes juste à la hauteur voulue. Devant nous se creuse une ravine où descend la langue de glacier que nous devons attaquer. A quelques pas, sous un surplomb, un muret de pierres sèches indique l' emplacement d' un bivouac. Nous constatons avec étonnement que cette traversée nous a coûté deux heures d' efforts. Gagnant le fond de la ravine, nous nous hissons de quelques mètres le long de la falaise, entre glace et granit, puis, bouclant les crampons, nous escaladons vivement le dos d' un sérac pour aboutir sur la terrasse du glacier, où nous nous accordons cinq minutes pour reprendre haleine; nous l' avons bien gagné.

D' ici, c' est plain sailing — voie libre — comme disent les Anglais. Il faut traverser le glacier de l' est à l' ouest pour rejoindre l' arête nord, qui dessine sur le ciel une belle ligne infléchie, toute blanche, violemment illuminée, mouchetée çà et là de quelques rochers affleurants. Il est 8 h.; il reste environ Die Alpen — 1936 — Les Alpes.33 800 mètres à monter, et déjà nous caressons l' espoir d' atteindre le sommet à midi, à 11 h. peut-être, si tout va bien. Or, au début ça va mieux que bien: le glacier est presque sans crevasses, la rimaie des plus bonasses; l' arête nord d' un accès très facile, et sur son échine nous trouvons une neige à souhait, où nous avançons rapidement en tapant des marches dans la croûte ferme. Hélas! il fallut, bientôt déchanter.

D' après les mouvements de ses inflexions et les rochers qui la ponctuent, l' arête nord peut se diviser naturellement en trois sections de longueur à peu près égale. Nous étions à peine aux trois quarts de la première étape que la neige, jusque là excellente, devenait moins épaisse, perdait sa solidité et n' était plus qu' une poudre inconsistante recouvrant de la glace dure et lisse, où les pointes des crampons n' arrivaient pas à s' accrocher. Le piolet dut entrer en danse, et ce fut une autre chanson. Les progrès, jusqu' ici réjouissants, devinrent lents, puis extrêmement lents. A mesure qu' on montait, la neige se faisait plus légère, plus impalpable, la glace sous-jacente plus dure. Les affleurements de la crête rocheuse réclamaient tout autant de soins et de travail. Il fallait les balayer du piolet et de la main pour chercher sous la couche poudreuse des saillies souvent inexistantes ou introuvables. Et l' arête, en se redressant, s' allongeait toujours, interminable. La grosse tour rocheuse qui en marque le point culminant ne semblait jamais devoir se rapprocher. Vers 11 h., les premiers brouillards nous enveloppèrent. A partir de midi, ils s' épaissirent autour de nous, ne s' ouvrant que pour de brèves échappées. On sentait parfois dans la corde et dans la hache du piolet les picotements de l' électricité. Quelques timides essaims de flocons venaient par instants tournoyer autour de nos têtes; nous n' y prêtions guère d' attention, obsédés par l' idée d' échapper à ce travail de Sisyphe. Nous n' avions rien mangé depuis le matin, et il eût été nécessaire de restaurer nos forces, mais le lieu n' était guère propice, et nous n' avions plus le courage de nous creuser une salle à manger.

Enfin, après maintes déceptions, Ledermann qui était en tête se retourna et dit: « Ça y est ». L' arête nord vient buter contre la grosse tour précitée, qui forme le sommet ouest de la Grivola. De là au sommet principal, il y a une centaine de mètres au plus. Il nous fallut près d' une heure pour les franchir. Le premier obstacle était un gros gendarme massif, à cheval sur la ligne de faîte, et menaçant de son poids un profond couloir qui plonge à sa droite. J' avançai pour le tourner par la gauche, mais je dus battre en retraite sur des plaques de glace noire. Pour le tourner par la droite, il fallait d' abord se laisser glisser dans le couloir au moyen de la corde de rappel — manœuvre indiquée d' ailleurs par un piton à boucle qui se trouve là — puis remonter de l' autre côté en brassant la neige jusqu' aux hanches. Ceci fait, le point culminant s' avère très proche. Deux longueurs de corde et nous allons le toucher, lorsque nous sommes arrêtés de nouveau par un mur de quatre mètres, légèrement surplombant. René l' essaye d' abord, mais alourdi par son sac et gêné par ses crampons, il n' arrive pas à se rétablir et doit redescendre. Un moment nous restons accablés sous un accès de découragement. Mais il ne sert à rien de demeurer accroupis à grelotter sur une vire étroite; il faut passer. Débarrassé de mon sac, du piolet et des crampons, j' essaye à mon tour et suis assez heureux pour enlever l' obstacle. Quelques pas encore, et je me laissais tomber, épuisé, contre le cairn. Il était 5 h. du soir.

Ce n' était ni le lieu ni le moment de s' y attarder. Il y régnait un vent glacial, chassant un brouillard opaque et lugubre. Quand j' eus hissé à la corde les sacs et les piolets et que mes compagnons m' eurent rejoint, nous nous hâtâmes de déguerpir. Nous ignorions tout de la descente par le versant sud. Heureusement que là encore, dans ces circonstances contraires, la chance nous favorisait. Tandis que nous peinions sur notre arête nord, nous avions vu une caravane se profiler sur la crête près du point culminant. Un morceau de papier attaché à la perche du sommet nous avait transmis leur salut. Mais en s' en allant ils nous ont laissé mieux que leur salut, soit des traces bien marquées dans la neige épaisse qui recouvre aujourd'hui même cette abrupte muraille du versant méridional. Nous n' avons qu' à les suivre. A l1^ h. nous quittons le dernier couloir et mettons le pied sur le Glacier del Trajo. Nous devons le traverser pour aller prendre le Col de la Nera, entre la pointe de ce nom et la Punta Rossa. Auparavant, toutefois, nous voulons manger quelque chose. Piteux essai. Je tourne et retourne en vain dans ma bouche une boule de pain de seigle et de viande séchée. Impossible de trouver la salive nécessaire pour mastiquer cette pâtée rebelle, qui ne descendra qu' à coup de lampées d' eau.

Il fait presque sombre lorsque nous nous remettons en route; l' épaisseur de la brume avance d' une heure l' arrivée de la nuit. Celle-ci est complète lorsque nous arrivons au col. A tâtons, guidés encore par les traces de la caravane précédente, nous descendons un profond couloir, au bas duquel tout s' efface et tout disparaît. Le brouillard rend toute orientation impossible. A la lanterne, nous retrouvons les traces de montée de nos prédécesseurs, et décidons de les suivre tant que nous pourrons. Et nous voilà dégringolant de raides pentes d' éboulis, dans un pays tout à fait inconnu et masqué. Cependant un espoir nous guide: la pente nous conduit vers l' est. Tôt ou tard, si la carte est exacte, nous devons rencontrer le chemin du Col di Rossa dont les lacets, si bien marqués sur la carte, ne doivent pas avoir disparu entièrement sur le terrain. Ce qui nous étonne, c' est que malgré tout ce que nous sommes descendus, il y ait encore autant de neige fraîche. Encore des éboulis, puis une sorte de petite plaine sablonneuse. Des torrents grondent à droite et à gauche. Enfin une croupe où nous rencontrons les premiers gazons. Et tout à coup du terrain plat et ferme sous le pied. On suit pendant un instant ce balcon; il tourne et revient par dessous, tourne encore une fois. Plus de doute, c' est le sentier escompté. Nous décidons de célébrer cette heureuse découverte par des libations de thé chaud. A peine avons-nous mis les cantines en marche que la pluie se met à tomber drue et serrée, inondant tout. Nous n' avons pas la patience de laisser bouillir notre breuvage, et serrant les dents pour arrêter les feuilles, nous ingurgitons ce liquide pâle et tiède et repartons. Le sentier est fidèle; la pluie l' est encore davantage. Au bout d' une demi-heure, notre piste rejoint un chemin mieux tracé, qui doit venir, toujours selon les données de la carte, du Col de Lauzon. Et nous allons toujours, ruisselants, dans cette nuit et ce pays mystérieux. Personne ne dit plus mot, mais chacun se demande à part soi comment, où et quand cela va finir. Pas un signe de vie, pas un bruit de clochettes sur ces vastes pâturages que nous traversons maintenant.

Tout à coup, à droite, là, une petite lumière! Laissant le sentier, nous marchons droit à cette lueur incertaine et providentielle. Quelques minutes, et les reflets de notre lanterne se brisent contre une sorte de bastion fortifié. Qu' est là? Nous le tournons: un mur blanc, des fenêtres. Levant le falot, je lis en grosses lettres sur la façade: RIFUGIO VITTORIO SELLA. Ce refuge n' était pas marqué sur notre carte! Il est minuit. Dans la malchance, la chance nous a souri jusqu' au bout.

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