La lanterne

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Rien ne dispose plus à la mélancolie qu' un départ nocturne à la clarté lugubre de la lanterne.

A moins d' être exténué, on dort généralement mal dans les cabanes. Les allées et venues continuelles, les coups sourds du vent sur la toiture qui tressaute, la fumée acre du fourneau, celle plus irritante encore du tabac, les relents de la cuisine auxquels se mêle l' odeur composite qu' exhalent les hommes, les habits mouillés et les chaussures, le manque d' air, la dureté de la couche où, parfois, l'on peut à peine se tourner, l' excitation enfin que fait naître la perspective de l' ascension prochaine, tout cela contribue à rendre illusoire le repos que l'on comptait goûter.

Brutalement, à l' heure où le sommeil allait venir, le réveil sonne. Pour un peu on ne se lèverait pas. Des grognements confus, des plaintes sourdes, quelques jurons souvent, montent des corps que l'on enjambe pour aller préparer le déjeuner que l'on avale peu après, en hâte, et sans grand appétit. On se sent lourd, gauche, revêche; les yeux vous cuisent, la gorge vous brûle, une sensation de froid vous pénètre, votre volonté semble inerte: vous êtes mal réveillé justement parce que vous n' avez pas dormi.

La caravane se réunit sur la plate-forme, devant la cabane, la cordée s' organise, bientôt tout est prêt; il ne reste plus qu' à trouver votre piolet perdu au milieu de vingt autres, à chercher votre mouchoir ou votre couteau que vous croyez égaré, puis, la lanterne au poing, vous voilà gagnant maladroitement le large et titubant parmi les blocs et les cailloux instables de la moraine.

Il en fut ainsi ce matin-là, le 12 août 19. ., comme, vers 2 heures, nous quittions la cabane de Festi pour monter au Dôme des Mischabels, une ascension peu difficile en somme mais un peu compliquée par le fait que nous étions sans guide et, par surcroît, ignorants de la route à suivre. Et ce départ dans la nuit noire, dans l' inconnu, avait je ne sais quoi de funèbre et d' impressionnant.

Cependant, fouettés par l' air vif et glacial, nous avions progressivement secoué notre lassitude et, plus alertes, nous remontions rapidement le glacier de Festi; sur la glace raboteuse, semée de traînées de sable et de cailloux coagulés par le gel, la lanterne, brinqueballant à mon bras, lançait de tous côtés ses lueurs fugitives à peine suffisantes pour éclairer nos pas et démasquer les petites poches d' eau couvertes d' une mince pellicule de glace qui crevait sous nos pieds avec un crissement métallique. Il fallut ensuite chercher le couloir par lequel on franchit les quelque cent mètres du mur de rocher noir qui, se dressant au-dessus du glacier de Festi, soutient et en même temps contient le glacier de Hohberg.

Avions-nous pris le bon passage? Le fait est que cette fissure lustrée de glace noire et brillante n' avait rien d' engageant. A mi-hauteur, il nous fut possible d' aborder les roches à droite et de nous hisser avec plus de facilité. Un replat s' offrit où nous fîmes une halte.

— Tiens, dit Georges, une caravane qui monte au Weisshorn!

En effet, de l' autre côté de la vallée dont la profondeur noire se creusait infinie et indéfinissable, sur l' arête du Weisshorn dont on devinait l' ossature puissante, une lanterne s' agitait, montait, allait à droite, revenait à gauche, telle un feu follet; et, dans cet air pur et transparent, sa clarté paraissait toute proche, énorme, éclatante. Je balançai ma lanterne, et, là-bas, la lueur amie oscilla pour répondre à mon salut. Ils nous avaient vus, ils suivaient notre marche comme nous suivions la leur; dès lors, ce feu mouvant nous sembla vivre, et nous nous imaginions les alpinistes — trois, quatre peut-être — escaladant les roches abruptes, guidés par cette flamme qui, seule, révélait leur existence en nous faisant suivre les efforts de leur lente ascension dans la nuit.

Nous reprîmes notre grimpée parmi les rochers délités; de temps à autre, un coup d' œil nous rassurait sur la progression de l' autre caravane dont l' avance rapide nous étonnait et nous faisait plaisir.

Au moment où nous débouchions sur la crête de notre muraille, une exclamation de Charles me fit sursauter.

— Tonnerre! s' écria, ils se sont fen bas!

Tout d' abord je ne compris pas, puis, me tournant, je vis, là-bas, sur les flancs du Weisshorn, plus noir dans la grisaille pâlissante du ciel, la lanterne — leur lanterne — qui tombait, sautait, rebondissait avec une vitesse vertigineuse. Ce fut l' affaire de quelques secondes: la lumière s' éteignit bientôt, et le grand silence de la montagne déserte nous parut plus immense encore, plus sinistres les sombres parois voisines, plus profond le gouffre ouvert à nos pieds, plus livide le glacier qui s' allongeait comme un suaire vers le trou noir de la vallée.

Je crois bien que mon cœur cessa de battre, du moins j' en eus l' impression; Charles, qui tremblait comme une feuille, se cramponna à mon bras, Georges était tombé assis par terre; instinctivement, au bout de ma main frissonnante, j' élevai la lanterne comme si elle eût pu me permettre de mieux voir ce qui s' était passé en face; aucun son ne pouvait sortir de nos gorges paralysées par l' émotion.

En pensée, nous vîmes alors toute la catastrophe: le premier grimpe dans un couloir où se cache le verglas traître, la mince couche de neige qui le couvre cède sous le poids de l' homme qui glisse, pousse un cri; plus bas, ses camarades se cramponnent au rocher mais la secousse de la corde brusquement tendue les arrache du sol et les projette dans le vide béant; c' est alors la chute effroyable: les corps rebondissent sur les pierres qui les déchirent, les brisent, font éclater les crânes d' où jaillit la cervelle... La vitesse de plus en plus vertigineuse a éteint la lanterne, la dernière chose vivante. Et, en bas, au pied des rocs immuables, silencieux, insensibles au drame dont ils sont le théâtre, au bas des parois gigantesques qui commencent à blanchir dans la nuit qui s' en va, sur quelque névé à peine rougi de leur sang, des cadavres disloqués doivent être prostrés en des attitudes grotesques...

Nos regards atterrés restaient, malgré nous, fixés sur le point où s' était consommée, dans les ténèbres, la tragédie affreuse que nous avait fait deviner la dégringolade de la lanterne.

Incapables de prononcer un mot, nous restions là figés d' horreur, lorsque, tout à coup, sur l' échine du Weisshorn, à la place même ou la lanterne avait commencé sa chute, un point lumineux se montra, une petite lueur jaillit, vacilla, s' éteignit puis se ralluma; elle se fixa enfin et parut grandir, et, peu après, soulagés d' une angoisse indicible, nous vîmes cette lumière, symbole de vie, se mouvoir de nouveau et monter gaillardement à l' assaut de la cime.

Alors, délivrés de l' oppression qui comprimait nos poitrines, nous nous mîmes à parler tous à la fois, à tort et à travers. Charles me serra la main à me faire craquer les doigts et lança un appel sonore; Georges, s' étant levé d' un bond, battit un entrechat et partit d' un éclat de rire strident auquel nous mêlâmes les accents bruyants de notre joie. Puis, remis de cette secousse, nous poursuivîmes gaîment notre route. Par contraste, l' ascension du Dôme, admirablement réussie, nous sembla plus belle qu' elle n' est en réalité, la vue plus admirable, le soleil plus brillant, et notre jouissance fut d' autant plus intense que nous avions cru voir la mort moissonner ses victimes sur les parois du Weisshorn qui, ce jour-là, se montra plus glorieux, plus ruisselant de lumière que jamais.

Que s' était passé? Nous l' apprîmes le lendemain, à Zermatt, de ceux-là même que nous avions crus morts. En essayant de gagner une prise éloignée, le premier avait laissé échapper sa précieuse lanterne et quelque temps s' était écoulé avant qu' une autre eût pu être extraite d' un sac et allumée. Pas un instant les ascensionnistes n' avaient supposé que ceux qui les suivaient des yeux avaient cru à une catastrophe tant l' incident leur avait paru insignifiant.

— C' est égal, dit Georges, vous nous avez fait là une belle diable de peur.

Et, de fait, je crois n' avoir jamais été si tragiquement saisi parle frisson de la peur que ce matin-là.Egmond d' Arcis.

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